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Billet de blog 15 août 2021

L’art des bru(i)ts #1

Première proposition d'une série de quatre articles publiés durant l'année 2016 dans les pages de Revue & Corrigée, «surface écrite des pratiques sonores expérimentales». Comme une introduction aux travaux que nous mènerons depuis avec le collectif La Belle Brute.

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Cet entretien est paru dans le N°103 de Revue & Corrigée dans une série de quatre articles publiés suite à la proposition de Jérôme Noetinger, rédacteur en chef à l'époque, d'écrire sur les pratiques brutes de la musique. Le site de la revue : https://www.revue-et-corrigee.net

Partager le quotidien des “fous”, c’est ce que certains d’entre nous font au jour le jour. Parfois dans leur vie personnelle, parfois au travail, en faisant un bout de chemin avec toutes ces personnes que l’on appellera des patients, des usagers, des résidents, des jeunes, des parents ou des enfants, des frères ou des sœurs, ou qu’on nommera par leur symptomatologie, des autistes, des schizophrènes, des déficients, que sais-je encore ? Accompagner ces personnes est un choix donc qui s’appuie sur des motivations bien diverses, parfois même franchement contradictoires, mais, j’ose encore l’espérer, avec quelque chose d’un intérêt pour ces positions d’existence en marge du lot commun. Une certaine bienveillance pour les parcours hors-pistes, au-delà du désir d’aider. Or, ces derniers temps, alors que justement l’accompagnement de ces personnes est malmené par des clivages pseudo- théoriques stériles, c’est étonnamment par l’entremise des musiques expérimentales qu’une autre façon de parler de ces différences se fait entendre. C’est un frémissement, dans quelques médias, mais il pourrait s’amplifier, d’autant qu’en y réfléchissant un peu, nous pourrions pousser le bouchon jusqu’à prendre ces expériences de croisement entre pratique de soins ou d’accompagnement et pratique artistique autour de l’expérimentation sonore comme paradigme d’une certaine justesse d’intervention. 

Les Harry’s de l’hôpital de jour d’Antony (Hauts-de-Seine) se sont constitués en véritable groupe 1. Six jeunes adultes autistes, qui depuis deux ans, occupent leurs mercredis entre répétitions, rencontres musicales avec des artistes 2, et une émission sur Radio Libertaire. À Bourg-En-Bresse, Vivian Grezzini, connu pour ses performances noise sous le nom d’Écoute La Merde, organise des concerts de harsh noise pour les patients adultes suivis au long cours de l’unité psychiatrique dans laquelle il travaille, tout en leur proposant des ateliers de pratique musicale. Il y a aussi l’Atelier Méditerranée, d’Antoine Capet, éducateur-bricoleur sonore, et David Lemoine (Cheveu, Les chœurs de la Mer Noire), 

musicien et chanteur, qui mène des ateliers un peu partout en France, ainsi qu’un workshop hebdomadaire inter-institutions à Saint-Ouen. À chaque fois, un travail au cas par cas où l’improvisation commence dès la première rencontre. Bien d’autres exemples seraient à lister, comme The Wild Classical Music Ensemble de Courtrai, composé de cinq artistes dont quatre présentant un handicap mental, ou le travail de Benoît Cancoin au sein du foyer de Brianne et du Collectif Ishtar. On pourrait parler aussi de toutes les expériences plus éphémères mais potentiellement cruciales pour les sujets rencontrés, que nombre de musiciens tâtant la bricole pratiquent régulièrement, je pense à Thierry Madiot, à Fred Le Junter, et bien d’autres. 

Pourquoi alors, si de toujours cela a existé, en dire davantage aujourd’hui ? Peut-être parce que justement, l’époque est particulière, et que l’abord “artistique” des singularités est actuellement cruellement à défendre, mais pas n’importe comment. Parce qu’en soi, la musique ne soigne pas, parce que l’atelier percussions du mardi peut rendre très agressif, et parce que l’écoute d’un disque de relaxation peut donner envie d’être sourd. C’est l’abord libre et expérimental des phénomènes acoustiques qui donne tout leur intérêt à ces pratiques. Et d’ailleurs, pour que ces expériences prennent consistance, il y a toujours à l’origine de ces projets le désir décidé de certains ayant, des deux jambes, l’une dans l’institution, l’autre dans la pratique sonore brute. On est toujours partenaire de quelque chose qui nous a touché également. 

Je parlais plus haut de “paradigme” quant au croisement fécond de nos interventions thérapeutiques ou éducatives et des pratiques sonores expérimentales. Qu’entendais-je par là ? Prenons l’exemple d’un enfant porteur d’autisme sévère : un enfant hors de la parole, qui évite soigneusement toute possibilité d’échange verbal en se bouchant les oreilles ou en se balançant et dont l’enfermement dans les rituels ou les stéréotypies est colossal. Comment faire pour tenter d’entrer en contact sans être trop intrusif ? Eh bien, peut-être s’enseigner justement de ce que l’on sait d’ailleurs, de ces moments de flottements, de nudité, où l’on doit prendre le temps de laisser l’autre venir, l’apprivoiser, s’intéresser à son style propre pour savoir ensuite comment tenter le dialogue. Si son balancement frotte sur un meuble et s’entend, on peut l’accompagner d’un grattement, d’un souffle, de petites scansions avec les objets alentour. Ça n’est plus une stéréotypie, c’est un son qui se répète, une boucle ou une séquence, et on joue avec pour créer des micro-variations. On joue et parfois, là, les regards se croisent... De la même façon qu’il est fréquent de voir des enfants ne parlant pas de façon adressée s’emparer des micros pour chanter ou s’enregistrer. Dans d’autres cas, il s’agira de prendre au sérieux ce jeune qui se colle à l’enceinte parce qu’on sait l’effet dans le corps que cela crée, ou s’intéresser au bruit du néon qui obnubile tel autre en l’amenant à en faire quelque chose. Essayer modestement de créer une espèce de petit espace de jeu dans tous les sens du terme, où l’improvisation hors sens devient l’outil de manipulation des sons et des bruits du monde. Permettre cette petite brèche qui soulage terriblement, qui fait signe du fait que l’on a perçu le dérangement dont ils sont l’objet, et accueillir comme des trouvailles hors de prix tous les petits bricolages qu’ils font avec ce qui les envahit (casques en carton, détournements de voix de dessins animés, dictaphone attrapeur de bruits, cartographies sonores, etc.). C’est aussi ça, s’engager du côté “poétique” de la pratique : rebrousser le bazar et partir du chaos pour s’en saisir autrement. 

À l’heure où s’acharne une guerre entre un discours de la science pour tous et un autre au tout-interprétatif, l’un et l’autre gorgés d’un savoir supposé et suffisant, il semble qu’il y ait du côté du “jeu”, des pistes à creuser, des expériences à vivre, des lieux d’expérimentations à faire exister, où nos pratiques s’enseigneraient mutuellement. Des espaces où les chemins de traverses, les parcours cabossés, les circuits en marge, en gros tout ce qui ne tient pas dans les lignes de la norme, serait accueilli pour sa richesse et sa singularité. 

Lacan rappelait aux psychanalystes que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position [...] c’est de se rappeler que [...] l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraye la voie » 3. Dont acte. 

1. Sous l’impulsion de Franq De Quengo de Sonic Protest et avec la complicité de Julien Bancilhon, musicien, improvisateur, constructeur d’instruments et par ailleurs psychologue dans l’institution où les jeunes sont accueillis. 

2. Alan Courtis, Phil Minton, Fantazio & Emiko Ota, Adrien Kanter, le Collectif Astéréotypie et l’Atelier Méditerranée. 

3. Jacques Lacan, Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.192 

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