L’art des bru(i)ts #2 : Rencontre avec Brut Pop

Deuxième épisode de la série L'art des Bru(i)ts paru dans Revue & Corrigée en 2016, cette fois en entretien avec Antoine Capet et David Lemoine, les deux membres fondateurs de BrutPop, activistes déterminés des pratiques brutes 2.0, entre open-source, subversion des énonciations contemporaines, lutherie sauvage et ironie féroce. Ces deux-là ont de la ressource et la partage.

Cet entretien est paru dans le N°104 de Revue & Corrigée dans une série de quatre articles publiés suite à la proposition de Jérôme Noetinger, rédacteur en chef à l'époque, d'écrire sur les pratiques brutes de la musique. Le site de la revue : https://www.revue-et-corrigee.net

Ecrire, comme nous tentons de le faire, sur le thème « musique & handicap » nous amène forcément à parler de l’Art Brut. Quand Dubuffet, en 1945, propose ce terme et porte un éclairage sur ces œuvres et leurs auteurs, c’est depuis sa position d’artiste peintre : il s’intéresse à ces productions et s’engage dans leur prospection pour la liberté d’expression plastique qu’elles mettent en évidence et qui illustre idéalement ses propres positions anticulturelles. Il n’est pas le premier à avoir perçu la force de ces œuvres : des collections préexistaient à cette dénomination, mais étaient souvent celles de médecins des asiles d’aliénés (Prinzhorn, Marie, Ferdière, etc.). On ne peut pas isoler la démarche de Dubuffet de son époque, celle d’une part d’un monde artistique académique en implosion, donnant naissance à des courants obliques (surréalisme, dadaïsme), et d’autre part d’une pratique asilaire qui voit sa fin approcher. Il aura fallu cette contingence historique pour qu’une connexion soit possible entre ces deux univers en marge, celui de la création, et celui de la folie, qui entretiendront dès lors des proximités évidentes. Avec cette ironie qu’en créant l’Art Brut, c’est le monde intellectuel  et culturel qui offrait à l’aliéné une caution d’humanité. Par la suite, toute la politique de décentralisation de la santé mentale s’est appuyée d’une part sur le bilan de l’horreur de l’enfermement et de la déshumanisation, et d’autre part sur la créativité potentielle du sujet en souffrance pour tenter d’inventer de nouveaux moyens d’accompagner la folie. Depuis, l’économie sanitaire a pour idée que les « bonnes pratiques » ne sont pas forcément les plus « éthiques », et que la généralisation, ça rend con. Mais revenons à ce qui nous concerne : le point de frottement entre la pratique des artistes en marge, et les marginaux. 

La mise en lumière de ces créateurs de toiles, de sculptures, de dessins, de gravures, de partitions, tous plus ou moins autodidactes, par un milieu artistique lui-même fortement subversif en son temps, en a fait sortir quelques-uns de l’anonymat. Et a, semble-t-il, autorisé la pratique singulière de chacun, au-delà de l’asile, de la prison, ou de l’internat. L’influence de ce changement de regard semble absolument majeure, jusqu’à nos jours, sur les pratiques expérimentales. L’Art Brut est aujourd’hui dans les musées, et il faut presque un certificat du médecin pour se prévaloir de l’appellation. A contrario, le bricolage, la citation, le détournement, la proposition naïve, l’espèce de retour au trait primitif, le travail sur la pure matière avec tout ce que ça a de sensoriel etc. – tout cela est le lot commun de propositions artistiques reconnues, dans l’univers culturel officiel comme dans les lieux et réseaux underground. Qu’est-ce qui diffère alors, entre ces espaces ? Peut-être la façon de s’inscrire dans le lien social : par quelle nécessité je prends place parmi vous avec mes outils. C’est là que, très clairement, on retrouve, pour tout un chacun qui côtoie les mondes du handicap psychique et des scènes artistiques expérimentales, le lien flagrant entre les délires du fou et ceux de l’artiste. 

Quand en 2009, Antoine Capet, éducateur spécialisé dans le champ du handicap, et David Lemoine fondent l’Atelier Méditerranée pour proposer des temps de pratiques musicales expérimentales à des adolescents avec autisme, le but n’est pas encore de fédérer un véritable mouvement. C’est vrai qu’ils ont en commun le goût des pratiques radicales et underground, du tatouage home made aux concerts dans les catacombes, de la revue Entrisme d’Antoine aux différents groupes et projets de David (chanteur dans le groupe Cheveu, et bidouilleur dans Noyade avec Erik Minkkinnen ou dans Le Chœur de la Mer Noire), qu’ils naviguent tous les deux dans des réseaux solides, nés de la nécessité de soutenir des pratiques hors-normes en autogestion. C’est nourris de toutes ces expériences qu’ils abordent les ateliers, c’est le sentiment d’isolement, d’épuisement à devoir justifier en permanence leurs propositions à des institutions parfois frileuses qui les a amenés au fur et à mesure à tisser des liens avec d’autres activistes du son auprès de ces publics, et c’est un point commun à chacun d’entre eux de sentir la difficulté qu’il y a à défendre des pratiques hors-normes dans des lieux qui, malheureusement, sont trop souvent devenus des espaces de normalisation. 

En abordant l’autisme et les troubles associés par le prisme de la créativité singulière, la force de leur proposition est de prendre le contre-pied des recommandations actuelles de “bonne pratique” qui visent une efficience maximale de rééducation. Et comment mieux défendre ce pas de côté qu’en y apportant la caution artistique d’un réseau qui se soutient lui-même de l’expression du plus intime à chacun ? On retrouve ici la même contingence qu’à la moitié du siècle dernier, sous une forme sonore contemporaine : écoutons Junko, Phil Minton, Dave Phillips ou Sudden Infant, puis donnons un micro à certains jeunes ; écoutons-les à la batterie répéter une séquence jusqu’à l’épuisement ; prêtons-leur un casque et un micro pour isoler sur le terrain les sons étranges du quotidien. C’est donc à partir de cet intérêt commun pour la matérialité du son, pour l’éventail sensoriel qu’il permet de déployer, qu’une rencontre peut se faire, où, du coup, les particularités deviennent des singularités valorisées. 

Depuis peu, Antoine et David ont décidé de changer de nom pour dépasser la formule « ateliers », et défendre plus largement et par tous les biais possibles une certaine idée de l’accessibilité, en s’appuyant sur la créativité et l’expérimentation tout azimut : BrutPop, c’est sous cette appellation qu’ils organisent et soutiennent aussi bien les temps de pratiques hebdomadaires que les expositions, les événements, les tables rondes, les rencontres, les disques, les films, 

la construction et/ou le détournement d’instruments et de matériel adapté, etc. Et c’est désormais un mouvement qui s’anime à plusieurs, un réseau qui se tisse un peu partout, en France et au-delà, avec des praticiens du soin ou de l’accompagnement, des musiciens, des plasticiens, des sérigraphistes, des artistes, des informaticiens, des documentaristes, des institutions... BrutPop, ou la rencontre des activistes de l’open source, de l’art en marge et du médico-social. 

Antoine Capet : Il y a pour nous une sorte d’évidence entre la radicalité des problématiques vécues par les jeunes qu’on rencontre et la radicalité du son. Si tu leur proposes un truc moyen, il ne va rien se passer. Si finalement tu vas les chercher sur les bords, là où ça les titille, c’est là qu’il peut se passer vraiment quelque chose. 

Les discours, commun et savant, ont vite fait de présenter les troubles du spectre autistique par l’abord du déficit, de la déficience, du retard ou de l’altération de fonctions. En écoutant Antoine Capet et David Lemoine, on sent qu’ils ne s’intéressent pas à ce qui manque aux jeunes, mais au contraire à ce qu’ils ont de singulier. Une position radicalement positive. 

De la spontanéité à la surprise 

AC : Ce qui me fascine dans les ateliers avec les jeunes autistes, c’est qu’il n’y a pas de hiérarchie dans le sonore, pas de différence entre la publicité, le bruit de la machine à laver, la musique, le train : juste le plaisir de la manipulation du bruit. C’est un territoire idéal pour la voix, par exemple, pour faire du langage sans faire du langage. Si on prête l’oreille aux écholalies, avec notre passion de la répétition, on voit que ça n’est pas que du parasite de langage, qu’il y a une musicalité qui en ressort. Il y a une sorte de persévérance et de simplicité à l’abord des instruments et de la voix très présentes avec les autistes ou les handicapés mentaux, dont on ne se lasse pas. Même si les notes sont fausses, l’intention est toujours juste. 

David Lemoine : C’est toujours une affaire de présence dans l’instant. Le son ou le coup de cloche que va faire le gamin à un moment, c’est souvent l’évidence même. C’est le geste le plus sincère qui s’impose, et pas une tentative de reproduction attendue. Et quand ils sont dans la référence, dans la récitation de publicité ou dans l’imitation de la musique pop, c’est toujours submergés par le besoin de l’exprimer. Et dans l’aléatoire de la restitution des sons qu’ils épongent au quotidien, c’est assez sidérant de voir ce qui les a marqués. 

AC : Il y a ce côté inédit de la musique produite, et en même temps, il y a une influence perpétuelle de la télévision et de la pop culture : comment la brutalité de la répétition, de la sérialité, se mélange à des slogans, aux refrains de Rihanna et à la publicité Chocapic. Ca nous touche d’autant plus que ça se rapproche de ce que l’on écoute. J’ai croisé par exemple des autistes qui arrivaient à créer des loops sur Youtube : chercher un petit bout, et le faire tourner comme un ver auditif. Spontanément, dans des villes complètement différentes, ils mettent le curseur de la souris au début de leur sample, ils appuient, ils laissent défiler, et quand ils sont à la fin de leur boucle, ils n’ont pas bougé la souris, et ils appuient encore. C’est vraiment une sorte de sampling primitif, et ça, c’est de la « logique autiste », pour le dire vite. C’est marrant de voir justement ces points communs : on parle de singularité, bien sûr, mais il y a aussi des traits qui reviennent souvent et on s’appuie sur cela dans les propositions qu’on peut faire. 

Des ateliers de pratique à la construction d’outils 

DL : D’une manière générale, on est pour un minimum d’intervention de la part des animateurs d’ateliers, dans la mesure où on a constaté par exemple qu’en dessin, le plus intéressant n’était pas les ateliers guidés mais les dessins produits sur un coin de table, où pour le coup, on avait les productions les plus cash, les plus directes. C’est la même chose en musique. 

AC : L’idée princeps des ateliers, c’est d’être plutôt des facilitateurs. Pas de transmettre un savoir-faire, mais de permettre un espace de créativité le plus simplifié et abordable possible. C’est pour ça qu’on s’oriente de plus en plus vers la création d’outils ou d’instruments. Des outils qui laissent germer la créativité et la musicalité des personnes. Ca va des guitares et idiophones, développés avec l’atelier Lutherie Urbaine et Julien Bancilhon, à la BrutBox, l’interface de création sonore que l’on conçoit avec Réso-nance Numérique, le fab lab de Marseille. 

DL : Au début, on partait en métro avec des chariots de matos et des sacs ultra lourds pour faire des ateliers au fond de la banlieue ou dans d’autres villes. La nécessité de simplifier les choses est donc venue de problématiques concrètes, mais aussi du souci de passer la main une fois l’atelier fini. Pour que notre expérience puisse être redistribuée et remise en route par d’autres, il faut des outils très simples, que tout le monde peut manipuler sans brevets, avec un budget minimum. 

AC : L’idée de la BrutBox, c’est de rassembler tout plein de technologies, de les simplifier,  et de faire une sorte de « machine de rêve » pour les jeunes. Dans tout notre dispositif, il y a des trucs très techniques comme les casques EEG, mais aussi des boîtes toutes simples avec juste des boutons : on connaît la passion des autistes pour les boutons, les toucher, les tourner, d’où l’idée peut-être de proposer un objet avec plein de boutons où chacun interagit sur le son. L’instrument sur-mesure, quoi : « Tu as du plaisir avec les boutons, eh ben on va te faire une sorte de tentacule de boutons ». L’artistique est sûrement une des meilleures portes d’entrée pour poser un autre regard sur l’autisme, mais la technologie en est une aussi. Il y a quelque chose du « savantisme » dans l’autisme, y compris dans l’autisme « déficitaire », dans la connaissance des nombres etc. L’attrait pour les machines est quand même quelque chose qui revient très souvent. On a aussi des choses à apprendre des autistes, à condition de respecter leur singularité. Moi, je suis toujours surpris de voir comment des enfants qui n’ont pas le langage arrivent à trouver ce qu’ils veulent sur Youtube ou à ouvrir des comptes Deezer : ils ont une compréhension de la logique technologique qui est vraiment intéressante. 

De la BrutBox à l’open source 

AC : La BrutBox est une interface que l’on développe avec l’équipe de Réso-nance Numérique de Marseille, extrêmement facile d’utilisation et permettant d’aller chercher les extrêmes musicaux facilement, que ce soit des générateurs de basse fréquence, des générateurs d’ondes primaires, les sinusoïdales, les squares. Repartir de la base de la synthèse sonore, pour sentir aussi les processus : « Tu interviens sur un facteur, ça donne ça ». On veut arriver à un objet final qui soit à un prix dérisoire par rapport à ce qui peut exister dans le monde du médico-social ou en ergothérapie, comme l’Orgue Sensoriel, accessible à partir de 3000 euros minimum : techniquement, le résultat de la BrutBox pourrait être proche, mais à un dixième du prix, et évolutif. Un truc qui tienne dans une boîte à chaussures, et que n’importe quel infirmier, sans être un technicien informatique, puisse brancher en USB, en disposer tous les capteurs, et cinq minutes après commencer son atelier. On vise la facilité de la console de jeu, d’une certaine manière. 

DL : Les pouvoirs publics ont investi dans des fab labs auxquels il faut maintenant donner légitimité et activité. La synchronie avec les préoccupations autour du « handicap » fait qu’on est dans un timing parfait pour développer ce genre d’outil, et c’est hyper enthousiasmant. C’est pour ça que le projet avance bien et vite. 

AC : Avec la profusion des fab labs, il y en a de plus en plus qui se spécialisent, comme les Handi labs. Si tu prends l’exemple des prothèses open source, comme pour Bionico et sa main bionique avec Arduino, qu’ils ont conçu au fab lab de Rennes, c’est la solution d’ergothérapie adaptée à chacun, et à un coup incroyablement bas. 

DL : Ça nous semble être un enjeu crucial, ces questions d’open source. C’est pour ça qu’on veut qu’il y ait des tables rondes sur nos événements, avec des professionnels du handicap et des types des fab labs, qui ne sont pas tamponnés par l’institution et qui pourtant proposent des solutions innovantes. Finalement, les sujets les premiers concernés par l’évolution des nouvelles technologies sur le corps devraient être les personnes handicapées, sauf qu’on voit que pour le moment, c’est plutôt les bidasses qui servent de cobayes aux grosses avancées technologiques en matière de prothèse, d’exosquelette, de contrôle de machines par la pensée etc. On parie sur ce réseau naissant. Ce qu’il faut imaginer au niveau des conséquences industrielles que ça peut avoir, c’est que potentiellement, c’est la fin de la manufacture. C’est le principe de l’impression 3D : ça casse toute la chaîne, toute la conception industrielle de l’objet conçu par un gars, produit en masse, distribué dans un réseau de vente pour que finalement soit vendu 40 % de ce qui avait été produit. Intellectuellement, c’est une révolution incroyable. 

Légitimité, subversion & entrisme 

AC : On peut donner l’impression d’aller dans tout plein de directions, mais tout ce que l’on met en place tourne autour de l’envie de « décloisonner », de « dédramatiser » la question de l’accessibilité. Et en l’occurrence, l’underground a déjà dépassé cette affaire : il y a un rapport assez sain aux questions de la différence, peut-être même parce que justement, par principe, l’underground y est déjà sensible. 

DL : C’est assez facile de montrer la vitalité de la relation entre les pratiques artistiques underground et les publics en marge : il y a une telle envie qu’on peut arriver en quelques mois à mobiliser la communauté underground d’une ville autour d’un événement. Et l’idée au fond, c’est aussi d’utiliser la légèreté de ton des artistes qui s’impliquent avec nous. Certains sont des artistes qui ont un ton hyper léger, parfois ultra provocateur, et qui pour autant passent très bien. C’est un peu ce qu’on essaie d’installer avec Pakito Bolino comme avec les artistes de la S-Grand Atelier en Belgique : nous, on surfe sur la liberté de ton qu’ils ont réussi à trouver, histoire de subvertir les choses avec le sourire. C’est un peu notre cheval de bataille : proposer des choses parfois extrêmement osées, mais toujours avec légèreté. Ca n’empêche pas la volonté très claire et militante de faire bouger les lignes en utilisant tous les leviers possibles. Depuis la création du collectif Transports en Commun, pour faire ne sorte de cartographie des initiatives plus ou moins isolées et fédérer les énergies, notre but avec BrutPop c’est que partout où on passe, on essaie d’inviter soit Julien Bancilhon, soit Vivian Grezzini, soit d’autres personnes qu’on a identifiées localement. On commence à avoir des partenaires ultra opérationnels : Armada Production pour tous les aspects financier et administratif, Réso-nance numérique, La S-Grand Atelier, Matthieu Morin de Lille, qui nous aident à faire le pont avec le milieu de l’art brut. 

AC : On a l’intuition que dans le son, dans le son plutôt brut, il y a vraiment de vraies cartes à jouer avec ces publics-là. Plus les publics sont difficiles, plus il faut aller les chercher dans la radicalité artistique. Le but, c’est donc que BrutPop soit de plus en plus identifié dans le paysage culturel, pour avoir un certain poids : toujours l’idée de faire du lobbying, de l’entrisme, pour ouvrir le plus de portes possibles sur ces questions. On fait donc énormément de gymnastique intellectuelle pour que ce discours d’ouverture, de physicalité du son, d’open source, de vulgarisation technologique, soit très concret pour le public et les personnes visées, parce qu’il manque vraiment des passerelles. Mais il faut le faire finement. 

DL : Et ceux qui nous semblent être à l’avant- garde de ça, c’est clairement les Belges, et a fortiori l’équipe de La S autour d’Anne- Françoise Rouche, qui a réussi à créer un lieu de pratique artistique professionnel et permanent qui marche du feu de dieu et qui en même temps est le plus marrant qu’on ait jamais vu. 

AC : Ils ont de la bière à la cantine ! 

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