L'art des bru(i)ts #3 : Rencontre avec Vivian Grezzini

Troisième épisode de la série L'art des Bru(i)ts paru dans Revue & Corrigée en 2016 : l'usage du bruit comme acte hospitalier, un entretien avec Vivian Grezzini

Cet entretien est paru dans le N°105 de Revue & Corrigée dans une série de quatre articles publiés suite à la proposition de Jérôme Noetinger, rédacteur en chef à l'époque, d'écrire sur les pratiques brutes de la musique. Le site de la revue : https://www.revue-et-corrigee.net

Vivian Grezzini, a 26 ans, il est infirmier en psychiatrie auprès d’adultes qu’on nommait auparavant les “grands chroniques”, là où s’opère la malheureuse association de pathologies souvent déficitaires et de l’institution asilaire, qui trop souvent aggrave l’isolement. Vivian Grezzini est également actif dans l’univers sonore harshnoise, en tant que musicien sous le nom d’Écoute La Merde ou dans différents projets, mais également en tant qu’organisateur de concerts à l’hôpital psychiatrique, animateur et graphiste depuis 2005 du label Underground Pollution Records, etc. 

La particularité le concernant, c’est que ces deux activités ne sont pas parallèles: elles se croisent. Se nourrissent même. Deux façons d’aborder le monde par les marges et de tenir une position critique active. Une certaine idée de la résistance en quelque sorte, contre la compression des positions subjectives singulières. 

OB : Pour avoir une idée du contexte dans lequel tu exerces en tant qu’infirmier et proposes des expériences sonores singulières, peux-tu nous parler de ton service, du public accueilli, du personnel, et du quotidien des journées à l’hôpital ? 

VG : Je travaille depuis cinq ans dans une unité spécialisée dans le soin auprès de personnes présentant des troubles envahissants du développement et des troubles appartenant au spectre de l’autisme, généralement associés à une déficience mentale profonde, avec son corollaire, la grande dépendance. L’unité compte 31 patients, à temps plein, dont la majorité ont une longue histoire institutionnelle (certains ont plus de quarante années de psychiatrie à leur actif) : nous sommes dans un contexte de chronicité, avec tout ce que cela comporte en terme d’(in)adaptation comportementale. L’effectif est de 28 soignants à temps plein : infirmiers, aides soignants, aides médico-psychologiques. A contrario des patients, et comme, je pense, dans beaucoup d’unités de ce genre, il y a un gros turn-over des équipes soignantes, du fait de la lourdeur du travail (physique et psychologique) : j’entends par là qu’il n’y a pas de noyau dur constitué, et que beaucoup de soignants arrivent ici en sortie de diplôme, sans expérience préalable. 

Les journées sont rythmées par les grands temps institutionnels : toilette du matin, petit-déjeuner, repas du midi, sieste, lever de sieste, collation, dîner, coucher. Des petites zones de liberté existent entre ces grands temps, et c’est précisément dans ces zones que peut s’installer la « médiation thérapeutique » ou l’« atelier occupationnel ». 

Les médiations, groupales ou individuelles, sont variées – peinture, activité d’écoute de musique expérimentale, sortie au marché, atelier de création sonore, concerts mensuels, activité d’approche corporelle, visites diverses, la boum du dimanche (électrophone et vieux 45 tours des années 80) – et l’occupationnel, impromptu, peut prendre toutes les formes, selon la disponibilité et l’envie des personnes en poste. Par exemple, quand je travaille le samedi matin, j’emmène mon magnéto à bandes, un micro, et je les installe dans le service de façon à ce que puisse s’en emparer qui veut, pour voir les interactions qui se créent (ou non), la façon dont les patients gèrent l’imprévu, la cassure de la routine... tout est possible. L’impératif temps est une réalité, le travail en sous-effectif aussi. 

Comme je disais, il y a de petites zones de libertés dont il faut savoir se saisir. 

Des « petites zones de liberté », dont tout le monde ne se saisit pas cependant... On connait la pesanteur et l’effet vicieux de la répétition du quotidien de ces services, et j’imagine que l’institution elle-même n’a pas forcément été prompte à suivre tes propositions (on y reviendra). Reste que toi, ces espaces disponibles,  tu les as investis, et sacrément ! Concerts, ateliers de création, ateliers d’écoute, instants saisis au vol dans les temps informels... Peux-tu nous préciser dans un premier temps ce qui se joue dans les ateliers d’écoute et de pratique, l’implication des patients, la tienne, leur réception ? 

C’est difficile de te faire une réponse type, étant donné qu’il n’y a pas de patient type non plus, que chaque personne a son individualité propre avec ses problématiques. Il se joue plusieurs choses, à des plans différents, et petite parenthèse, ces choses doivent être saisies consciemment par les personnes animant l’atelier, ce qui n’est pas forcément le cas. J’entends par là que les ateliers thérapeutiques (fixes donc, en termes de lieu, jour et patients) ont systématiquement lieu que je sois là ou non, et que selon la compréhension qu’a le soignant de ce qui se trame dans ces moments-là, les objectifs (s’il y en a de posés) varieront, ainsi que le compte-rendu de la séance : on en revient au turn-over et au manque d’expérience. Heureusement, il y a aussi des collègues formidables qui s’investissent et apportent des choses pertinentes, et je les remercie sincèrement pour ce qu’ils sont. 

Bref, ce qui se joue, donc, dans ces ateliers, tourne principalement autour de la dynamique de groupe, avec des objectifs qui peuvent être humbles : le fait qu’un patient puisse en supporter un autre proche de lui, supporter également de ne pas être le centre de l’attention du soignant qui anime, de partager... Cette notion de dynamique – si tant est qu’on puisse parler de dynamique de groupe pour des personnes ayant peu, voire pas de notion de la relation d’objet – on la retrouve dans tous les ateliers groupaux : être capable de partager un concert ensemble, d’écouter un disque en groupe, de faire du son avec un groupe... Tu l’auras compris, il n’y a absolument aucun impératif de production là-dessous. Ce qui est évalué est avant tout le comportement, dans une situation sortant du quotidien routinier. Dans un second temps, on évalue évidemment l’évolution (ou non) de la production du patient, en se gardant de tomber dans l’analyse à tout-va. Il s’agit simplement de constater, et éventuellement faire le lien avec des observations cliniques : par exemple, une patiente autiste qui est restée pendant six mois, en atelier peinture, au monochrome, se met à intégrer des couleurs et des formes dans ses dessins... Il faut garder à l’esprit que l’évolution (ou non évolution) des patients est longue, très longue, et se compte en semestres, voire en années. Il faut être persévérant dans tout avant de voir un éventuel changement. J’ai des dizaines d’exemples de patients qui ont assisté aux concerts pendant deux ans avant de pouvoir se mettre en mouvement ! Les activités sont des outils de soin à part entière, et servent bien souvent à sortir des patients de leur isolement : c’est le premier contact avec l’autre, avec le groupe, dans un cadre plus protecteur que les temps interstitiels simples. Il est donc important de se rappeler pourquoi et comment faire ces activités, afin d’être en capacité de faire évoluer les cadres de soin des patients en question ; en fait, leur donner plus de flexibilité. 

L’implication des patients est variable. Il y a beaucoup de personnes apathiques, en situation de repli extrême : parler d’implication pour ceux-là est difficile, et c’est plutôt de l’implication du soignant que découlera l’investissement du patient. J’entends par là que ce type de patients n’ira pas demander quoi que ce soit, leur rapport au temps diffère du nôtre, et leur niveau participatif approche du zéro. Ce qui n’empêche pas qu’ils puissent prendre du plaisir sur le moment, d’où l’importance de se saisir de ces fameuses zones de liberté pour essayer (c’est ambitieux !)
de susciter l’émergence d’un désir, ou un semblant d’élan vital. Pour les autres, ils savent que des concerts ont lieu et ils les réclament régulièrement, ainsi que leurs activités thérapeutiques fixes : la ritualisation de leur quotidien leur donne des repères stables, le revers de la médaille étant que cette organisation renforce leur besoin d’immuabilité, et que jouer sur l’impromptu devient plus difficile. 

La réceptivité des patients est fascinante. Sur les temps d’écoute de musique expérimentale, leur détente est palpable, alors qu’ils sont habituellement agités (je rappelle que cette activité s’adresse aux patients les plus régressés de l’unité). J’ai noté qu’ils sont principalement réceptifs au harshnoise (à K2 !) et au drone. Sur les concerts, ils sont littéralement captivés par ce qui se passe. Au fur et à mesure des séances, j’ai noté qu’ils allaient davantage vers les artistes : aller les voir après le concert, leur serrer la main, voire les remercier d’être venus. Certains s’endorment, d’autres dansent, prennent une autre personne pour danser, crient... mais je n’ai jamais noté de répulsion ou de violence sur ces temps-là (et j’organise ce mois-ci le cinquantième concert). Les concerts s’adressent à tous les patients du service, c’est la seule activité avec ce paramètre : tout le monde ensemble. Et avec le temps, presque tous participent. J’ai aussi remarqué que des patients qui sont là depuis peu, ou en hospitalisation courte (ça arrive quelquefois) apprécient aussi, ce qui laisse augurer que les concerts ne plaisent pas parce qu’ancrés dans le fonctionnement, mais bien par le type de sonorités proposées. L’activité de création sonore est géniale aussi : le postulat de base, c’est d’arriver à ce que les groupes de patients s’autogèrent, que chacun parvienne à rebondir sur ce que fait l’autre, et à interagir librement à travers le média sonore (bruitiste déstructuré). Et je peux dire qu’au bout de trois ans de pratique, on approche  de ce but. Il a fallu beaucoup de temps pour parvenir à déterminer quel patient préfère quel instrument, pour créer des groupes en fonction des goûts, les habituer à fonctionner ensemble, animer les séances... 

Mon implication est totale, et guidée par la nécessité : je ne me retrouve pas dans un quotidien ritualisé, plat, aseptisé, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si tout ceci n’était pas fait. Je ne peux donc pas me contenter des modèles institutionnels proposés : je pense que la vérité réside ailleurs, et que beaucoup de choses peuvent être changées avec peu de moyens. Les résultats parlent : que de changement en cinq années de pratique ! La condition sine qua none étant de lire, toujours lire, des essais, de la philo- sophie, des articles en tout genre, et de s’en nourrir pour repenser les choses et leur organisation. Tout renverser, n’être sûr de rien, accepter de se laisser surprendre par les patients, accepter l’échec et le refus. Ne pas se laisser envahir soi-même par cette chronicité gloutonne... 

Avant de te demander de nous parler un peu des concerts que tu organises à l’hôpital, peux-tu nous dire comment t’es venue l’envie d’utiliser une approche si radicale auprès des patients. On sait combien la passion (d’autres diraient le désir) qui soutient la pratique d’une médiation par un intervenant (soignant ou autre) est contagieuse auprès du public rencontré, mais là, c’est pour le moins inhabituel : on parle de harshnoise, de drone... Dans quelle mesure estimes-tu que ces approches sonores touchent les adultes que tu rencontres, ou pour le dire autrement, qu’est-ce qui d’un point de vue sensoriel est en jeu dans cette affaire ? 

Voila comment ça s’est passé : durant mes études d’infirmier, je travaillais comme aide- soignant dans cette institution les week-ends, vacances et jours fériés, afin de pouvoir payer mon loyer. J’ai davantage connu ce service, parce que c’est celui où j’allais effectuer le plus de remplacements, et j’ai tout de suite vu le potentiel des patients. Ce qui était plus motivant encore, c’est qu’aucune activité n’était prévue dans ce service : autrement dit, j’avais les coudées franches pour mettre des choses en place, sans marcher sur les plates- bandes de qui que ce soit. Bref, j’apprends durant mes études à connaître ces patients, j’observe finement les capacités et incapacités de chacun, et j’en viens à la conclusion, devant ces tableaux cliniques lourds, que ce qui ferait sens, ce serait des activités autour d’un média très contenant, en l’occurrence : LE BRUIT. Ces années-là, de 2010 à
2012, j’organisais des concerts à Bourg-en- Bresse (« la casa merda », pour ceux qui s’en souviennent), à raison de deux fois par mois, dans mon appartement, qui était situé à deux minutes en voiture de l’institution. Et un jour, j’ai proposé au médecin psychiatre l’autorisation d’y faire jouer un artiste (Luca Sigurta), gratuitement, pour les patients de l’unité, en précisant que j’assumais tout ce qui pourrait se passer : il m’a donné son accord, le concert a eu lieu, et les patients ont été tellement réceptifs, se sont montrés sous un jour tellement différent de celui du quotidien, que le médecin m’a donné son accord pour organiser un concert par mois – ce que je fais sans trêve depuis juin 2011 (et oui, en août, ce sera le cinquantième !). 

Le recul aidant, j’ai pensé à d’autres activités, plus régulières, pour des patients ayant de gros troubles autistiques et ayant besoin de soins contenants : c’est ainsi que l’activité thérapeutique d’écoute de musique expérimentale est née (et a toujours lieu). Depuis, nous accueillons également une patiente autiste qui vient des services enfants sur ce temps particulier. En mars 2013, j’ai déménagé dans une maison mitoyenne : moins de place, moins de possibilités de faire du bruit, il me faut de l’espace pour stocker mon matériel. Je demande l’autorisation au médecin d’installer un studio d’enregistrement au sein même de l’unité, pour les patients, ce qu’il accepte. C’est comme cela que j’ai monté le projet de création sonore, activité thérapeutique hebdomadaire pour groupes fixes. L’idée à la base de tout cela, pour répondre à ta question, c’est le fait que les patients pris en charge ont un besoin immense de CONTENANCE, eux qui sont éparpillés, morcelés, sans grande notion de schéma ou d’image corporelle. J’ai posé l’hypothèse que placés dans un milieu sonore intense et brut, leurs troubles du comportement pourraient s’atténuer – utiliser le son comme « contention », plutôt que des temps d’apaisement ou de contention physique – ce qui semble se vérifier, bien qu’ils aient, évidemment, toujours besoin, dans une mesure plus ou moins grande, de 

ces temps d’apaisement. Ce qui est sûr, c’est que depuis l’instauration de tous ces ateliers, les patients sont beaucoup moins circonscrits à l’espace de leur chambre, et ont pour la majorité développé un comportement plus « sociable ». Autrement dit, toute l’affaire réside dans la physicalité du son : d’où l’importance que ça envoie gros ! Se sentir vibrer, enveloppé, porté par une masse sonore dense, complète, pleine... 

Ce que tu dis là fait directement écho, je trouve, aux témoignages d’adultes avec autisme, à propos de leur régulière difficulté à intégrer de façon apaisée les stimuli extérieurs, et de l’intérêt qu’il y a pour eux de passer par des extrêmes sensoriels pour ensuite accepter des stimuli plus doux. J’ai en tête l’extrême sensibilité au toucher de Temple Grandin, qu’elle a fini par « traiter » par la construction de sa Cattle Trap, une « machine à serrer » et contenir son corps... Je crois savoir que tu archives également beaucoup de choses sur bandes : peux-tu nous en dire plus, est-ce que tu enregistres les concerts, les ateliers, les deux ? Est-ce dans un but précis ? 

Pour rappel, les personnes avec lesquelles je travaille n’ont pas le niveau d’élaboration de Temple Grandin : ils sont, à la base, porteurs d’une déficience mentale profonde avec des traits d’allure autistique, et non pas autistes à proprement parler ; leurs troubles ont une origine organique anté, péri ou post-natale. Je veux dire par là qu’ils ne peuvent exprimer leur vécu, et par conséquent, la façon dont ils vivent le monde qui les entoure nous est inaccessible : nous pouvons seulement formuler des hypothèses, hypothèses qui diffèrent selon la subjectivité interprétante, et donc la réaction face à l’action varie, du laxisme à la coercition, en passant par beaucoup d’états intermédiaires. En tout cas, leur vécu (ou plutôt l’analyse de leur vécu, donc) me parait positif en situation d’écoute de musique bruitiste, et je travaille actuellement sur des dispositifs sonores qui
se rapprocheraient de la Cattle Trap, version HNW : dispositif circulaire d’enceintes et de radios diffusant des parasites aléatoires à fort volume, à destination d’une personnes autiste de Kanner, afin de l’aider à accepter l’autre dans son espace vital, en créant une « bulle » de bruit impénétrable qui est la sienne, en l’élargissant au fur et à mesure des séances (on parle en semestres voire en années), et en incluant l’altérité une fois la taille maximale de la dite bulle atteinte, taille délimitée arbitrai- rement par la surface de la pièce en question. 

Pour en revenir au son, oui, j’enregistre beaucoup, uniquement sur formats analogiques (cassettes et bandes). Tous les concerts sont enregistrés, ainsi que le maximum de séances de création sonore (cet atelier a lieu que je sois là ou non, et quelquefois, on oublie d’enregistrer), et les ateliers impromptus du samedi matin dont je parlais plus haut. J’enregistre aussi des moments particuliers : des moments de joie, de tristesse, de violence, un orage, l’ambiance de la salle TV... La difficulté est de ne pas dénaturer la situation par ma présence ou celle du magnétophone. J’archive tout, sans but précis, parce que je trouve cela important, capital même, de garder une trace de tout cela, des ateliers comme des moments de la vie de ces personnes qui ne seront jamais entendues. Peut-être qu’un jour quelque chose se fera avec tout ce matériel, mais je veux garder à ce propos une éthique stricte : ces sons ne m’appartiennent pas stricto sensu, et je ne vois pas pourquoi, ni comment, faire quelque chose sans l’accord des personnes concernées, personnes qui sont reconnues irresponsables et n’ont pas légalement voix au chapitre. Il faudrait mettre les tutelles dans le coup, et ça me parait difficile. J’archive, donc. J’écoute, des fois. Les copains de l’Atelier Méditerranée (BRUT POP, auxquels j’envoie un grand salut et tire mon chapeau pour tout ce qu’ils font) m’ont demandé à deux reprises de produire les archives cassette pour les diffuser dans une de leur expos, afin que les gens intéressés puissent écouter au casque ce qui se trame... 

Au sujet du frottement entre les pratiques expérimen- tales de musiciens « aguerris » et de personnes avec handicap, il me semble crucial de souligner également l’impact en retour de ces rencontres. Pourrais-tu nous dire en quoi tout ce travail que tu fais à l’hôpital a pu ou peut influencer ta propre pratique sonore ? Nous dire également les retours des musiciens ayant joué en concert à l’hôpital ? 

J’ai commencé à faire du son noise il y a onze ans, dans l’idée de faire le plus de bruit possible, et de faire de la provocation facile en prenant le nom d’un album de mon pote Romain Perrot, qui officiait alors sous le nom de Romprai Etron, l’album Ecoute la merde. La confrontation avec la maladie, la chronicité, les frottements entre pratique sonore brouillon et alternatives thérapeutiques, m’ont amené à redéfinir ce nom d’Ecoute la merde, de façon inconsciente, à passer du stade du gros mot à celui d’un sens tourné vers la corporéité, d’une déclamation d’Antonin Artaud : car finalement, n’est-ce pas la merde qui est au centre du monde, à la base de tout ? Je pense que ce changement de perspective se traduit également sur le plan sonore. C’est comme si l’institution avait fait office de « fût de chêne », en accélérant la maturation du processus, et en me donnant plus d’énergie négative à recracher dans les concerts. Le bruit comme garde-fou et soupape de sécurité... 

Les retours des musiciens ont toujours été positifs. Tous décrivent l’intensité du moment, et une réelle notion d’échange, avec un public vrai et authentique, qui réagit comme ça vient, sans a priori sociétaux et sans barrières : quand ils aiment, ils viennent toucher, s’emparer d’instruments, faire la bise au milieu du set, crier, danser... comme si le son insufflait de la vie au plus profond d’eux-mêmes ; et quand ils n’aiment pas, ils partiront sans se soucier du fait que la personne se retrouve seule à jouer (ce qui n’arrive quasiment jamais) : ils n’ont pas de notion d’altérité. Je propose aux personnes qui viennent jouer d’écrire à froid un live report, afin d’évaluer a posteriori comment eux ont vécu la chose. La sémiologie est tellement lourde, qu’on finit par ne plus la voir quand on est dedans : on ne fait plus attention à des 

détails qui peuvent être lourds de sens pour un visiteur extérieur. Tout cela est important, primordial même, et évidemment soigneusement consigné dans un classeur d’archives. Ce qui ressort majoritairement des discours des groupes ayant joué, c’est qu’ils ont vécu un moment d’une extrême intensité, une leçon de vie énorme. 

Pour conclure, certains des patients de l’institution ont-ils montré, depuis, un intérêt particulier pour, ou une certaine affinité avec la musique ou la manipulation sonore, en dehors des temps proposés, comme une sorte de support à l’expression subjective, en quelque sorte ? Ou bien la chronicité de la prise en charge sur tant d’années a-t-il trop entamé l’élan vital nécessaire ? 

Oui, quelques uns ont trouvé un espace d’expression dans la pratique sonore. Je pense qu’il serait possible de pousser l’expérience plus loin, mais il faudrait pour cela s’affranchir de la ritualisation des temps d’activité, c’est-à-dire que la pratique sonore puisse être possible à n’importe quel moment, et non pas le jeudi après-midi uniquement. La majorité des patients sont, comme tu le disais, tellement dans un schéma de chronicité que l’élan vital nécessaire a du plomb dans l’aile. Il faut néanmoins persévérer et y croire : personne ne le fera pour eux sinon, et en ce cas, contentons-nous de la routine qui va bien et rassure tout le monde... L’enjeu réel, il est là, finalement : croire en une alternative, une utopie (au sens étymologique), « rêver le patient », pour parler en termes psychanalytiques. Bref, ne pas se laisser aller, soi, en tant que soignant, dans la chronicité... 

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