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Billet de blog 15 août 2021

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Rire avec, et non rire de

Sur une invitation de Léna Burger, intervenante à l'IMP du Courtil (belgique) et animatrice de Radio Courtil, j'ai proposé ce texte pour numéro 25 de la revue "Courtil en lignes" dont le thème était : RIRE ET ÉCLATS

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album Tout va bien se passer du Wild Classical Music Ensemble, © Carl Roosens (from drawings of the wild classical music ensemble)

Il y a quelques années, j’avais été surpris de la réponse d’un ami à ma proposition d’aller voir un groupe belge de rock expérimental qui donnait un concert gratuit dans le parc de la Villette lors d’un grand festival de printemps. Le groupe a une particularité notable, il est constitué dans sa grande majorité de musiciens par ailleurs reconnus handicapés mentaux. Il m’avait dit, sans détour et sans détail, que ça le gênait.

Connaissant l’homme, j’imaginais que ça n’était pas tant le contact ou la vision de personnes en situation de handicap qui le dérangeait ainsi, mais l’ambiance qu’allait créer leur montée sur scène et la nécessité d’affronter les réactions du public autour de lui. 

S’il avait eu la curiosité de s’y confronter, il aurait pourtant sûrement été étonné. Il est vrai, qu’en cet après-midi de mai 2015, le public circulant dans le parc d’une scène à l’autre, n’avait, pour une grande partie, pas pris le temps de regarder le nom des groupes sur le programme et ne s’attendait pas nécessairement à voir ces corps singuliers s’emparer de la scène du Jardin des Îles. Il y eut, c’est certain, une surprise, probablement de la gêne quelques instants, mais quelques instants seulement. Parce que très vite, la sauvagerie de leur musique ramenait tout le monde à la raison de sa venue, non pas celle de voir des handicapés en spectacle, mais celle de voir un concert brutal et danser dans le chahut. 

 À la fin du premier morceau, le chanteur poly-marqué de divers stigmates, le corps abîmé par une régulation tonique singulière, un trouble massif de la vision et une élocution à lui, harangue la foule d’un « ça va Paris ?! » auquel la foule répond en hurlant vivement. En quelques minutes à peine, l’embarras qui en avait saisi certains s’était manifestement estompé, et les rires jaunes dont on ne peut imaginer l’absence laissaient place à une joie franche et partagée. 

Mais si l’ami déclinant l’invitation avait vu tout faux sur ce coup-là, il avait pour autant de bien bonnes raisons de s’attendre à vivre une situation gênante dans un contexte comme celui-ci. Comme contexte, nous parlons là de ces travaux de recherche ou de création qui, soutenus par les institutions sanitaires ou médico-sociales, s’avancent vers la scène et se présentent au public. Le risque est grand de sombrer dans un malaise profond dont on ne comprend pas toujours la teneur. Qu’est-ce qui, d’assister à certains spectacles, nous plonge parfois dans une angoisse telle qu’on voudrait quitter les lieux au plus vite ? Qu’est-ce qui, des fois, et malgré les bonnes âmes encadrantes, fait que nous ayons l’impression d’assister à l’exposition de corps signant leur bilité  (au sens étymologique de faiblesse) plutôt qu’à une pièce ou à un concert ? 

Le philosophe Stéphane Zygart nous avait, l’année passée, lors d’un entretien public avec le collectif Encore Heureux, proposé quelques pistes. Il invitait d’abord à préciser si, dans le champ sanitaire ou médico-social, c’est-à-dire dans le champ institutionnel, les pratiques se faisaient « pour » ou « avec » le sujet. Première question qui nous pousse, dès lors que ces pratiques se montrent, à nous demander si la création d’un spectacle se fait pour le patient ou l’usager, ou avec le patient ou l’usager. Par exemple, pour pousser le malaise vers d’autres horizons, il évoquait le phénomène des Freakshows américains, populaires à l’aube du vingtième siècle – monstrations s’il en est des sujets les plus « anormaux » de par leurs caractéristiques physiques les plus singulières – à propos desquelles il expliquait qu’en ces lieux-là l’arnaque était centrale dans le dispositif théâtral, et que les monstres et les handicapés jouaient à leur manière, que ça ne se faisait pas sans eux. Jusqu’à la possible mutinerie de Freaks1 par exemple.

Le spectacle de fin d’année de l’IME ou la kermesse de l’Hôpital de Jour s’organise-t-elle pour ou avec les personnes accompagnées ? Le projet d’intervention d’un artiste créé à la suite d’un appel à projet d’État se construit-il pour ou avec les patients ou les résidents ?

        Il disait aussi ceci : « le but du jeu, c'est qu'il y ait une indifférence qui s'installe entre les valides et les invalides – mais c'est très difficile pour deux raisons. La première, c'est que les rapports de soin et de prise en charge sont dissymétriques : il y en a un qui soigne et l'autre qui est soigné, il y en a un qui prend en charge et l'autre qui est la charge – au moins c'est clair... même si c'est brutal. La première difficulté donc c'est le caractère dissymétrique, la deuxième c'est que même quand il n'y a pas de soin et que vous ne prétendez pas soigner la personne handicapée, il y a ce qu’on appelle le stigmate ou le caractère liminaire des personnes handicapées »2.

        On comprend, dans l’accompagnement institutionnel, la difficulté factuelle à dépasser ces questions de dissymétrie des rapports et de visibilité du stigmate, dans la quotidienneté comme dans les travaux qui se présentent publiquement, et pourtant, quelques fois, une certaine indifférence s’installe. On pourrait commencer facilement par repérer que les interventions ou ateliers sont toujours plus investis quand les professionnels se dispensent de velléités éducatives ou thérapeutiques dans les activités de création, ou bien même quand ils sont menés par des personnes extérieures. Mais au-delà, sûrement que cette indifférence ne s’installe qu’à la condition d’une certaine reconnaissance.

La gêne qui surgit quand on se sent prisonnier d’une scène que l’on ne veut pas voir, dans l’indécision des affects qu’elle crée en nous, cette forme la plus légère de l’angoisse disparaît quand on peut en attraper quelque chose de sensible et partageable. C’est par l’écho dans mon corps du mouvement frénétique d’avant en arrière de Stanislas, l’un des chanteurs autistes du collectif Astéréotypie que l’anormalité de sa présence au monde précisément m’indiffère. C’est par l’effet sensible des cris gutturaux de la chanteuse du Wild Classical Music Ensemble sur moi, du tympan aux pores de la peau, que j’oublie son assignation sociale. Et je bouge ma tête quand elle bouge la tête, je lance mon tronc comme elle lance son tronc. L’échopraxie a changé de place.

Il suffit de se rappeler les images survoltées des premiers concerts des Beatles, d’Elvis ou même de notre Johnny national pour se faire une idée de la contagion des affects quand la musique du diable s’empare des corps. Il y a quelque chose de ça quand, dans certains cas, ceux qui prennent la scène ont la liberté de l’habiter comme ils l’entendent. Leurs mouvements débordent et s’offrent en partage. Et ça joue.

C’est peut-être cela l’élément-clé, cette dimension de jeu libre et qui doit être une boussole dans nos interventions. Sans elle, c’est la performance que l’on regarde, avec, en sourdine l’évaluation pas loin. Il joue bien ou il ne joue pas bien. La situation spectaculaire, dès lors, redouble la visibilité du stigmate, soit par la sensation que la personne court après la consigne oubliée, soit qu’elle reste perplexe et désaffectée dans sa production. C’est l’image de l’autre réduit à son déficit ou sa folie, à sa différence radicale, qui envahit le plateau.

C’est dans ce genre de circonstances que surgissent les ricanements, petites passions tristes qui se rabattent sur les interprètes pour mieux masquer la gêne générée par l’orchestration d’un dispositif inégalitaire. À l’inverse, quand chacun est libre de jouer sa partition à sa façon, selon son style et que les conditions d’effectuation ne limitent pas l’expression sous une forme attendue, alors c’est le plaisir du jeu qu’on perçoit. Et cette joie que l’on connaît et reconnaît se diffuse et touche littéralement celui qui y accorde de l’intérêt. Dès lors, dans le jeu incarné qu’ils nous montrent, dans cette joie, parfois ils rient, et on rit avec eux, on ne rit pas d’eux. 


1 Freaks, Tod Browning, 1932.

Stéphane Zygart, Qu’est-ce qu’intervenir ? les Nouveaux Cahiers Pour la Folie n°11, éditions EPEL, 2020, p.22

album Tout va bien se passer du Wild Classical Music Ensemble, © Carl Roosens (from drawings of the wild classical music ensemble)

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