Retour sur les "Rencontres de Pratiques Brutes" à l'heure de l'isolement des corps

A l'heure du confinement imposé pour les raisons sanitaires légitimes que l'on sait, nous voulions revenir quelques jours en arrière et rappeler comment les Rencontres Internationales autour des Pratiques Brutes de la Musique ont tenté de penser des pratiques hors normes quant à l'accueil et l'accompagnement des personnes isolées du fait de leur handicap, leur maladie ou leur condition atypique.

Rencontres de Pratiques Brutes de la musique JOUR 1 table ronde avec Ophélie Lefèbvre, Ombline Ley, Caroline Capelle, Bastien Gournay et Jean-Claude Senocq © Olivier Brisson Rencontres de Pratiques Brutes de la musique JOUR 1 table ronde avec Ophélie Lefèbvre, Ombline Ley, Caroline Capelle, Bastien Gournay et Jean-Claude Senocq © Olivier Brisson

 

Les dernières Rencontres Internationales Autour des Pratiques Brutes de la Musique se sont tenues les 6 et 7 mars dernier, cinq jours avant l’annonce du président de restreindre drastiquement les circulations et regroupements et, donc, en conséquence, les activités culturelles du pays pour des raisons de sécurité sanitaire évidentes. Pour le dire autrement, on a eu chaud et une sacrée chance, et l’on pense bien évidemment aux amis qui ont du annuler toutes leurs dates à venir, à commencer par le festival Sonic Protest, à l’origine de ces Rencontres, qui a du s’arrêter après un si bon départ et qui promettait tant de belles surprises sur les dix jours suivant… 

Cette quatrième édition des Rencontres nous a tellement enthousiasmé qu’elle mérite qu’on en dise quelques mots après-coup, d’autant plus que la période est au confinement, aux socialités restreintes, et qu’il nous semble majeur de rappeler que seul le collectif compte, quelles que soient ses modalités d’organisation, et qu’il faudra faire bien attention à lutter contre cette tentation du repli par protection. 

NON, NOUS NE SOMMES PAS EN GUERRE.

La guerre se joue entre des hommes, entre des peuples, entre des nations ou des états. La guerre a ses casus belli, ses armistices, ses règles et ses lois. La guerre est un conflit entre personnes ou groupes de personnes, et user de cette métaphore aujourd’hui pour décrire la situation sanitaire nationale et internationale n’est et ne sera pas sans effets sur les imaginaires collectifs quant à la question du vivre ensemble. 

Alors que ces temps derniers fleurissaient un peu partout sur la planète des initiatives populaires réjouissantes, des désirs jaillissants d’autre chose, d’Hong-Kong à Beyrouth, des ronds-points aux zones à défendre, des marches pour le climat aux voix qui se font entendre à plusieurs, nous voilà réduits à éviter tout contact, tout rapport entre nos corps devenus le lieu du danger. Nous jouerons le jeu parce qu’il est évident qu’il faut enrayer la propagation de l’épidémie, mais soyons vigilants à ce que cette période n’engraisse pas les idéologies qui profiteraient du repli sur soi et des individualismes divers. 

Petit aparté, probablement non nécessaire, mais les Rencontres, au fond, parlent de cela. Du commun à trouver entre chacun. Et nous voulons remercier l’énergie et l’engagement de toutes les personnes qui ont participé à leur élaboration, leur tenue, leur bon fonctionnement, leur contenu, et leur ambiance. 

Petit retour chronologique pour cela. La journée de vendredi s’est ouverte par la conférence de Bruno Gepner, psychiatre et chercheur, bien connu dans le champ de l’autisme pour son travail sur les particularités de perception du mouvement et des émotions et ses interventions concrètes par la mise en ligne entre autre du logiciel Logiral de ralentissement des vidéos. Une entrée en matière solide pour ces deux jours, nous invitant à ne pas mettre trop rapidement de côté les recherches en neurosciences, à condition de ne pas réduire le sujet à son appareil fonctionnel. Bruno Gepner nous a fait l’éloge de la lenteur, à contre-courant de l’accélération exponentielle de toutes nos activités et rapports. Dur de ne pas voir là l’ironie des résonances avec la situation actuelle. Bruno a dans un second temps présenté le GAAM (Groupe d’Adultes Autistes Musiciens) dans lequel il intervient et l’intérêt de la pratique de l’improvisation sonore comme modalité d’expression et de relation. Et parce que rien n’est plus probant que les faits, il s’est associé avec son violon à Jérôme (à la voix et au clavier korg) et Isabelle (au violon) des Harry’s pour une petite demi-heure d’improvisation complice. 

Mais en fait la journée avait commencé avant la conférence, elle avait commencé à 8h00 avec l’installation de la cuisine. Elle avait commencé en fait deux jours plus tôt au SAJ (Service d’Accueil de Jour) de Stains (93) quand une partie de l’équipe du collectif Encore Heureux et de celle de La Trame (93) ont, avec les usagers du Service, commencé à cuisiner pour ces futures journées… Cette cuisine qui s’est animée sans relâche pendant les deux jours, ouverte à toute participation des inscrits aux rencontres sur le mode de l’atelier est une des nouveautés de cette édition. Cette proposition du collectif Encore Heureux est centrale lors de leurs propres Rencontres, au Mans, en Fonderie, une ou deux fois par an et change totalement le paysage. Cuisiner comme premier lien social. Proposer, servir, boire un café ; éplucher, couper, cuire, servir, manger, laver rincer, ranger… Le quotidien comme « médiation » la plus évidente à la rencontre. Ni plus, ni moins. On ne fait pas de la cuisinothérapie ni de l’éducation alimentaire, on cuisine, on mange, on range, on vit. Et ça cause, donc, à cet endroit. Ça cause simplement. Un immense merci à eux tous et à Linda en particulier qui supervisait cela avec son flegme légendaire. 

En deuxième partie de matinée, le vendredi comme le samedi, étaient proposés d’autres ateliers participatifs : un atelier radio coordonné par des membres d’Encore heureux et de l’émission Bruits de Couloirs ; un atelier d’initiation à la Sérigraphie mené par Igor Boyer, le grand échalas qui n’a pas lâché sa machine de toute la durée des Rencontres et a mis des couleurs sur tous les murs, accompagné de notre camarade Matthieu Morin de la Belle Brute et Wynn de l’Hôpital de Jour d’Antony qui vient de lancer son atelier sérigraphie avec les jeunes adultes ; un atelier Expériences Sensorielles proposé par Antoine Capet de BrutPop, avec un premier jour orienté sur la présentation de matériels, de protocoles, de logiciels, d’outils divers et variés pour inventer des dispositifs à soi modulables, libres ou pas chers ; le second jour étant une mise en situation de ce que l’on peut proposer comme atelier sensoriel, avec Antoine toujours et Sonia Saroya ; et enfin un atelier Parents/professionnels, offrant carte blanche à l’association La Main à L’Oreille pour discuter de l’importance de soutenir les affinités électives des enfants aux pratiques atypiques. N’ayant participé qu’à ce dernier atelier sur les deux jours, je ne peux pas parler dans le détail des autres, mais peux, à propos de celui-ci, évoquer le témoignage particulièrement riche d’Enzo Schott sur sa pratique particulièrement investie de Minecraft, des mondes qu’il y construit, monde virtuel qu’il habite seul mais qui s’expose désormais jusque chez Christian Berst, mais aussi monde réel traité par le virtuel comme la re-création dans Minecraft de l’intégralité de sa propre ville (avec l’aide de Google Earth pour être précis). Il a su nous faire comprendre combien, sans filtre, la vie sociale est envahissante pour lui, génératrice d’angoisse majeure, et combien ce passage par l’outil numérique facilite le lien. Le samedi, Mireille Battut, accompagnée de Marianna Alba de Luna anima une discussion forte sur la nécessité de maintenir aiguisé notre sens critique face aux nouveaux dispositifs proposés, souvent habillés des jolis mots d’inclusion, d’insertion et de bienveillance, mais laissant des marges de libertés de plus en plus resserrées. 

L’après-midi du vendredi débuta par une table ronde qui nous tenait à cœur autour d’Ophélie Lefèbvre, jeune autiste malvoyante, figure majeure du film Dans « La Terrible Jungle », réalisé par Ombline Ley et Caroline Capelle, toutes les deux présentes, à l’IME La Pépinière de Loos, et en présence également de Bastien Gournay et Jean-Claude Senocq, tous deux éducateurs et musicothérapeutes dans l’institution, le second étant fraîchement retraité, mais ayant accueilli Ophélie quand elle avait 6 ans. Au-delà de la présentation de l’institution et du film en tant que tels, c’est la présence d’Ophélie qui a illuminé la séquence. Son plaisir à évoquer les extraits diffusés, et celui, certain, d’interpréter en public à la voix et au clavier, accompagnée de Bastien à la guitare, ses deux reprises, resteront des exemples manifestes de l’importance de soutenir la voie par lequel une personne s’ouvre à l’expression.

Dans la foulée, ce fut ensuite le tour de Claire Ottaway de prendre la parole lors de son entretien avec notre camarade Julien Bancilhon de La Belle Brute. Claire fait partie de l’équipe de rédaction du Journal Atypique Le Papotin, elle écrit des poèmes et vient d’intégrer le collectif Astéréotypie. Une parole singulière donc, au style incomparable, au choix des mots tout à fait personnel mais aux images tout à fait partageables. 

Milieu d’après-midi, la seconde table ronde de la journée est animée par le docteur Moïse Assouline, coordinateur du pôle autisme de La Fondation L’Élan Retrouvé, qui, j’ai omis de le préciser, nous a fait l’honneur de nous soutenir cette année en permettant à ces Journées d’être reconnues comme séminaire aux professionnels dans le cadre de la Formation Permanente. Une table ronde autour du vaste sujet de la constitution d’une groupe d’artistes accompagnés en institution avec Philippe Duban (directeur de la compagnie Turbulences), Olivier Couder (fondateur du Théâtre du Cristal ), Laurent Milhem (chef de service au F.A.M. Alternat/Alternote) et Julien Bancilhon (rédacteur en chef du Papotin et animateur du collectif de musique expérimentale Les Harry's). Une discussion cruciale qui n’a pas évité de se frotter à la dure réalité qu’est la confrontation au monde du travail. Le « travail » dont on sait combien il peut être pensé comme valeur émancipatrice pour certains ou comme logique d’aliénation pour d’autres. Le travail et son corrélat, le salaire. Nous aurions pu y consacrer l’entièreté des Rencontres, mais le temps était compté, et nous remercions chaleureusement les invités pour leur franchise dans l’exercice. A surgit là, et cela s’est prolongé le lendemain, la question de « l’accueil » comme sujet majeur de nos pratiques. Doit-il être inconditionnel, le peut-il, sous quelle forme, et quand il ne l’est pas, quand la forme même d’une institution ou d’une structure s’appuie sur une logique d’élection, comment maintenir un cap éthique ? Deux des structures présentées à cette table naquirent de la nécessité de continuer à accompagner des jeunes dont l’âge allait les amener à quitter l’institution précédente vers une orientation incertaine. On voit là la force et la nécessité d’être inventif, toujours au cas par cas. 

L’après-midi s’acheva par une session spéciale en public du Papotin, un comité de rédaction comme ils en font tous les mercredis matin habituellement, mais autour d’un invité de marque, à savoir Frédéric Le Junter, venu parler de sa propre pratique brute de la musique avec un tout petit éventail des instruments qu'il bricole dans son atelier. Des questions tout à fait déconcertantes comme à chaque fois, des rires, des blancs, l’intrusion de Michel Foucault par la voix de Tristan, la tête du président devant celle de Stanislas… La preuve une nouvelle fois qu'en laissant la parole à ceux pour lesquels on croit trop souvent qu'elle manque, la surprise est au rendez-vous et le décalage particulièrement bienvenu. 

Le samedi matin s’ouvrit, dans les senteurs de la cuisine déjà en route, par une présentation par Julien Sélignac, du musicien, chanteur, graphiste, plasticien, Daniel Johnston décédé l’an dernier, et considéré comme la figure de proue des musiques dites outsider. Ou, pour nous, le grand frère adoré des Pratiques Brutes de la Musique. Julien participe à l’émission de radio Roue Libre du Groupe d’Entraide Mutuelle La Maison de La Vague (Paris, rue des Couronnes), il y a pour habitude de faire des présentations de livres, de concepts etc. C’est un homme qui, discret dans la vie, s’empare de son sujet et le déplie consciencieusement jusqu’à en tirer la sève qui l’intéresse. J'en retiens cette idée de décalage entre les pratiques brutes de la musique et cette affaire d’ « indemnité de toute culture » chère à Dubuffet pour décrire les artistes bruts. Parce que ce qui est justement troublant chez Johnston comme chez beaucoup de jeunes et moins jeunes qu’on accompagne, c’est justement la façon singulière et personnelle de « digérer » la culture ambiante, la pop-culture environnante auquel il est impossible de résister. 

S’ensuivit la présentation d’une institution, si l’on peut dire, particulièrement rare et clairement ancrée dans son temps, le Nom-Lieu, présentée par ses acteurs eux-même : Gilles Mouillac, psychologue et co-fondateur, Julien Borde, éducateur et co-fondateur également, un collègue dont, honte à moi, j’ai oublié le nom, ainsi qu’un jeune usager du lieu dont le pseudonyme est Blue Stamp Pro. Le Nom-Lieu a pour projet d’accueillir et accompagner des jeunes en situation de fragilité psychique et/ou en situation d’exclusion à partir de leurs affinités pour l’univers numérique (musique, graphisme, programmation, jeux...) afin de faciliter leur insertion sociale et professionnelle. Une structure s’inscrivant dans le paysage de l’économie sociale et solidaire, mais avec style subversif tout à fait fin et bienvenu. Gilles nous a montré si brillamment combien le fait d’avoir une pratique orientée est nécessaire, combien l’accompagnement nécessite une boussole éthique autre que le programme écrit sur le papier, et qu’en l’occurrence, c’est cette orientation qui permet de lire entre les lignes les difficultés de chacun à s’inscrire dans le champ social, et que seule une écoute attentive aux signifiants particuliers et personnels permet d’aider l’individu à se construire un appui sur-mesure pour circuler dans la collectivité. Même si cela lui coûte. Et c’est ce que Blue Stamp pro nous a montré avec un sérieux courage. Lui qui manifestement ne peut circuler que dans l’ombre, est venu nous faire entendre sa musique électronique et nous expliquer son mode de fabrication : partir d’une voix sur internet qui le touche, la sélectionner, l’enregistrer, la découper puis lui administrer tous les effets possibles pour qu’elle soit le seul matériau (à l’exception parfois des parties de batteries électroniques) pour construire son instrumentarium entier. Tout son univers à partir du prélèvement d’une voix essorée jusqu’à l’os, la vidant de tout sens. Un grand moment pour moi, cette présentation, mêlant témoignage, intelligence clinique, maniement élégant des résistances et claque musicale... Merci à eux quatre !

Après les ateliers participatifs et le fameux repas des chefs, reprise en début d’après-midi avec la carte blanche offerte à BrutPop. Comme David Lemoine, co-animateur du collectif était absent, c’est Antoine capet qui s’est chargé d’animer cette table ronde où il avait convié l’artiste Sonia Saroya ainsi que Julien Roudil, éducateur spécialisé et Cécilia de Varine, chargée du développement culturel à l'hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu (Lyon) et Ben Farey du collectif 3615 Señor (Besançon). Une superbe discussion sur les possibles offerts par la réappropriation des outils sensoriels, sur les inventions imaginées et imaginables en s’appuyant sur les effets physiques recherchés dans les pratiques expérimentales et en les transposant dans des dispositifs thérapeutiques potentiels. Influencé par les apports concrets et conceptuels du grand Vivian Grezzini, Brutpop creuse avec passion cette question du DIY, de l’open-source, des logiciels gratuits et de la physicalité du son. Une façon de soutenir en permanence que rien ne s’oppose à notre créativité avec un peu de persévérance et de stratégie, et que les systèmes et protocoles « propriétaires » auquel les institutions ont affaire ne sont pas la seule horizon qui borne nos pratiques. Antoine, fidèle à ce qu’il défend, a partagé nombre de liens, d’applications, de tutos pour que chacun s’en saisisse.  Dont acte !

La journée avançant, nous eûmes la chance d’assister aux pratiques brutes de l’interview entre Pes (aka Eden Edition) et Olivier Bringer (artiste). Coq-à-l’âne, métonymie, virage à droite, virage à gauche, souvenirs, plaisirs, cauchemars, musiques aimées, musiciens croisés, école quittée, bruit de fond plus fort que la voix, dialogue de sourds qui s’entendent à merveille… Que dire de ce moment… Qu’il fut clairement l’occasion d’une expérience inouïe. 

Les deux dernières propositions de cette journée et donc de cette édition des Rencontres (hormis les concerts, s’entend) qui n’ont de ce fait pas la meilleure place pour nous auditeurs chargés déjà de beaucoup de matière, ont parachevé l’événement de façon magistrale. 

La carte blanche offerte au collectif Encore Heureux d’abord. Ceux-là même qui depuis déjà quelques jours s’occupaient de l’atelier cuisine, puis, dans le présent des rencontres également de l’atelier radio, les voilà cette fois animant ce temps de discussion avec des invités de haut-vol. Après un bref, mais toujours vif rappel par l’ami Olivier Derousseau des conditions d’effectuation pour qu’un atelier, sur quelque support qu’il s’appuie (musique, cuisine, écriture, radio, journal...) puisse advenir, la parole est laissée à Stéphane Zygart, philosophe lillois dont la thèse traite de la généalogie du handicap. Une bonne quarantaine de minutes pour un propos d’une intensité et d’une précision sans pareille qui restera longtemps je l’espère dans la tête des auditeurs. Je garde pour ma part en tête cette idée que l’égalité entre valides et non-valides est un semblant et que seuls des espaces-temps communs peuvent émerger, à condition de traquer les rapports asymétriques qui surgissent de partout, au corps défendant des bonnes âmes bien intentionnées que nous, accompagnateurs, sommes. Je retiens également ce que j’ai entendu de la visibilité du handicap, qu’il s’agit de défendre pour justement ne pas l’invisibiliser. Cette visibilité qui, parfois, quand la personne concernée s’en empare peut être justement surjouée, façon de se rapproprier son stigmate et l’extérioriser, sur scène par exemple, à condition que l’expression ne soit pas trop balisée par la tentative de faire l’acteur ou faire le chanteur « normal ». 

Après Stéphane, c’est l’équipe de la Trame qui a, dans un temps circonscrit et trop court encore, exposé leur façon d’opérer en Seine-Saint-Denis. Une façon de reconstruire le secteur là où la politique de psychiatrie publique l’abandonne. De maintenir un maillage, un réseau pour que ça ne craque pas trop, et que le lien social se maintienne entre des individus qui, sans cela, n’en aurait pas. Une parole partagée entre les travailleurs sociaux et les usagers, manière, jusque dans la présentation, de montrer que cette expérience est une expérience collective. 

Arrive le moment de conclure, et c’est Philippe de Jonckheere qui s’y colle. L’homme du labyrinthique site www.desorde.net depuis le début des années 2000 à qui nous avions proposé d’intervenir après la lecture de son saisissant bouquin « Raffut » publié chez Inculte éditions, a concocté pour l’occasion ce qui fut sa première « conférence gesticulée ». Ce que je sais d’une conférence gesticulée c’est qu’elle demande à son auteur de traiter d’un sujet qui le touche de l’intérieur. Philippe s’est tenu à cela. Philippe a parlé de l’intérieur. De sa position de père, de père d’un jeune adulte autiste, Émile, c’est le nom qu’il lui donne quand il parle de lui à un public non-familier comme dans Raffut. De sa position de père d’Émile face à l’immensité des salauds qui, accrochés à leur statut, à leur casquette, ont réduit l’enfant à son stigmate. De sa position de père, avec les ambivalences qui vont de pair également.

La force du témoignage, l’intensité du propos, le cran de ne pas renoncer sur les affects débordants, en sachant d’où et où il parle, tout cela mêlé, nous a littéralement bouleversé. Finir ainsi les Rencontres rappelle à qui aurait tendance à l’oublier que toutes ces personnes que nous accompagnons au quotidien, toutes ces personnes que l’on croise ainsi que celles qui viennent partager ces moments ont des existences qui peuvent charrier leur lot de souffrances bien au-delà du commun. Qu’il est bien évidemment nécessaire de ne pas réduire les individus à leur handicap, maladie ou atypisme mais qu’il n’est pas question non plus d’en faire fi, comme s’ils pouvaient eux l’oublier et circuler tranquillement comme on l’aimerait. 

Mais je ne peux pas finir ce texte sans aborder même rapidement la question des concerts en soirée, parce que c'est cela aussi les Rencontres avec Sonic Protest, ce sont aussi les concerts qui accompagnent et prolongent les discussions du jour. Pour faire bref, je parlerai juste du concert du vendredi soir, et en particulier de la prestation de Fantazio et les Turbulents.

Fantazio est un compagnon de longue date, déjà invité pour la seconde édition des Rencontres et collaborateur régulier des Harry's, nous savions qu'il avait, à de nombreuses reprises, croisé la route des Turbulents, les artistes travailleurs de l'ESAT Turbulences qui avait, eux-mêmes, accueilli les Rencontres l'an passé. Depuis une grosse année La Belle Brute travaille à l'édition du disque « Cosmic Brain », fruit de leurs multiples sessions d'enregistrements ou de concerts, en format vinyl. Le disque est arrivé quelques jours avant les Rencontres et ce concert était l'occasion d'en fêter la sortie. Et quelle fête ! Fantazio sur la droite de la scène, discrètement magnifique avec sa contrebasse et ses deux micros, Benjamin son fidèle et génial percussionniste à l'extrême gauche, Aymeric à la batterie ou à la trompette amplifiée à ses côtés et les Turbulents un peu partout sur la scène trop petite pour eux, Vanessa, Arnaud, Martial, Otto, Matthias, et les deux Thomas, au chant, aux percussions, au clavier, au mélodica... Même Philippe, le directeur de l'ESAT vient entonner les choeurs de Skinhead Hippie, leur hymne. Ça se lâche de partout, ça déborde dans tous les sens, ça se gausse d'une énergie frénétique et ça entraîne les corps avec une force insoupçonnée. Les morceaux s'enchainent, nous les connaissons par cœur d'avoir travaillé tant de mois sur le disque, mais on reste ravi de surprise par la fougue de leur interprétation. Ça se joue dans les corps cette affaire. C'est du dialogue tonique à l'état pur. C'est peut-être ça le commun qui peut s'inventer, parfois.

 

Nous ne sommes pas en guerre, nous vivons dans un monde fragile qui ne gardera quelques grammes de beauté qu'à condition de miser sur le collectif, d'accepter nos insuffisances personnelles et combattre encore et toujours les dominations diverses des uns sur d'autres.

 

Olivier Brisson, du collectif La Belle Brute, avec Julien Bancilhon, Franq De Quengo & Matthieu Morin.

 

 

Nous voulons enfin remercier l'équipe de Sonic Protest et spécialement Hugo pour sa disponibilité sans faille, l'Elan Retrouvé, Les Voûtes, Encore Heureux, et BrutPop en premier lieu, mais aussi toutes les personnes qui ont participé à ces rencontres, de près ou de loin, sur les tables rondes ou comme bénévoles, comme participants ou comme publics, remercier les institutions et au professionnels qui ont donné de leur temps, à toutes celles et ceux qui ont permis que ces rencontres existent et nous donnent envie de continuer.

 

 

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