L'agriculture biologique peut et doit nourrir l'humanité

Suite à mon dernier billet, j'ai été interpellée par un abonné qui soutenait que l'agriculture biologique ne pouvait pas nourrir l'humanité. Magnanime, je fais donc profiter l'humanité de ma réponse, faisant référence à des documents et des sources qui ont vocation à circuler.

Suite à mon dernier billet, j'ai été interpellée par un abonné qui soutenait que l'agriculture biologique ne pouvait pas nourrir l'humanité. Magnanime, je fais donc profiter l'humanité de ma réponse, faisant référence à des documents et des sources qui ont vocation à circuler.Vous pouvez lire son interpellation ici, parmi les derniers commentaires : "Moins d'agriculture, moins de culture"

Pour les fainéants, en voici un résumé express : “l'agriculture biologique ne peut nourrir l'humanité, et le rapport de la FAO (= Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) de mai 2007 disant le contraire n'est pas un rapport officiel de la FAO mais a été produit par des militants pro-agriculture biologique”.

 

Ce rapport de 2007 (1er fichier attaché en fin de billet) ne correspond pas, en effet, à la position officielle de la FAO, au temps pour moi ! Néanmoins, ce rapport est archivé et référencé dans la base de données de la FAO, ce qui n'est pas négligeable, et il a été rédigé par des experts participants à la conférence de mai 2007. D'ailleurs, pourquoi qualifier les participants à la conférence qui a produit ce rapport de “militants” ; pourquoi ne seraient-ils pas des experts selon vous ? En quoi seraient-ils plus ou moins experts que les membres de la FAO ? Luc Guyau par exemple, qui est membre du conseil de la FAO, ancien responsable de la FNSEA et militant UMP vous semble-t-il plus indépendant ?

Quand des personnes ont des arguments à faire valoir en faveur de l'agriculture biologique sont-elles d'emblée des militantes pendant que les partisans de l'agriculture chimique/conventionnelle (qui au passage n'a rien à voir avec l'agriculture traditionnelle) seraient de sérieux experts ? Ne cédons pas à la caricature s'il vous plaît... 

Bref, si on suit votre raisonnement, cette conférence qui a abouti à ce rapport était donc une réunion de fiévreux partisans non autorisés prêts à toutes les entourloupes pour défendre leur bifteck (façon de parler) !

Dommage de ne pas avoir la liste de ces dangeureux propagandistes... :-)

 

Vous n'êtes pas sans savoir que la FAO, comme toutes les organisations supranationales, fait l'objet de lobbyings divers, avec des moyens plus ou moins disproportionnés. Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas de savoir quel lobbying est le plus efficace, non, l'important c'est de peser les arguments de chaque lobby le plus objectivement possible (c'est ce que font tous les membres de la FAO j'espère).

 

Pour nourrir votre réflexion sur l'agriculture biologique, voici d'abord un communiqué du centre d'actualités de l'ONU du 8 mars 2011, qui fait état des conclusions de son rapporteur spécial pour l'alimentation, Olivier De Schutter : “l'agriculture écologique permettrait de doubler la production alimentaire en 10 ans”.

Il énonce entre autres que “l'agriculture écologique permet de mieux conserver les sols, ce qui permet de produire plus sur le long-terme. « A ce jour les projets d'agricoles écologiques ont démontré qu'en moyenne les récoltes augmentent. Dans 57 pays en développement, la production a augmenté de 80%, avec une moyenne de 116% dans les projets mis en œuvre en Afrique ». L'agriculture biologique est une agriculture écologique, contrairement à l'agriculture chimique qui est une agriculture “simplifiée”. Elle a oublié les principes de base de l'agronomie, ne raisonne qu'à court terme et ses défenseurs utilisent les ressources naturelles de manière non durable.

 

Quand vous vilipendez l'agriculture biologique, vous ignorez un tas de paramètres évoqués dans le communiqué ci-dessus. Je vais essayer de les lister rapidement.

 

En premier lieu, une remarque globale : j'en suis désolée mais vous manquez fâcheusement de connaissances agronomiques et agrologiques. Ces matières trop souvent négligées permettent d'appréhender le fonctionnement pédologique (et édaphologique), base essentielle pour comprendre qu'une plante ne se développe pas seulement au-dessus du sol. Les actions d'un agriculteur sur son sol (par exemple apporter un engrais chimique azoté à un plant de tomate) vont avoir une influence indirecte sur certaines attaques de parasites (une plante boostée à l'azote chimique aura une sève qui va attirer davantage de parasites). Dans votre texte , vous développez un discours totalement catastrophiste vis-à-vis des parasites envahisseurs dévoreurs de cultures humaines... Rassurez-vous, l'agriculture biologique repose entre autres sur un équilibre écosystémique qui a recours aux auxiliaires (= animaux qui mangent les parasites) et à d'autres équilibres - agrologiques et agronomiques notamment - induits par la biodiversité. Je sens que vous allez mieux dormir ce soir ! :-)

 

Voici ensuite une entrevue de Marc Dufumier (c'est son vrai nom, ça ne s'invente pas), ingénieur agronome, professeur émérite en agriculture comparée et développement agricole à AgroParisTech : il y explique que le système agricole actuel est aberrant en terme de développement soutenable.

 

Dans votre réflexion, vous purgez aussi complètement une autre donnée incontournable : la limitation des ressources naturelles (visée aussi par le rapporteur de l'ONU). Comment aujourd'hui promouvoir une agriculture chimique par définition enchaînée à la ressource pétrole (les engrais chimiques sont issus du pétrole) alors que vous êtes conscients que dans quelques décennies nous devrons trouver des alternatives à ces dérivés de pétrole ? Vous ne semblez réfléchir qu'à court terme. J'avais d'ailleurs senti une pointe de cynisme dans votre premier commentaire, me trompé-je ?

 

Enfin, on ne peut pas non plus évacuer le problème du coût de l'agriculture chimique. Il faut être très solide financièrement pour pratiquer une telle agriculture. Les prix des engrais ne cessent d'augmenter depuis plusieurs années (parallèllement au prix du pétrole) et les coûts des pesticides ne sont pas négligeables pour une exploitation agricole. Une agriculture biologique coûte beaucoup moins cher à l'agriculteur et à la société. Le coût de la dépollution des eaux à cause des résidus de nitrates et de pesticides utilisés en agriculture chimique est aussi un paramètre que vous évacuez, tout comme l'énorme gisement d'emplois non délocalisables que permettrait le développement massif de l'agriculture biologique.

 

Il faut avoir une analyse globale, pas seulement s'attacher aux conséquences sanitaires de l'agriculture conventionnelle (qui peuvent être dramatiques et qui sont également un coût supporté par l'Etat, donc par nous). Pour information : http://www.phyto-victimes.fr/

 

L'agriculture biologique recherche un équilibre entre le sol, la plante et son environnement.

L'agriculture conventionnelle/chimique/raisonnée et ses défenseurs ont totalement évacué la recherche de cet équilibre pour se mettre au service d'un productivisme aveugle et cupide. L'environnement est méprisé, le sol est pollué et la plante est dopée. Ce système promu urbi et orbi allié au capitalisme et à l'appât du gain a mené à des gaspillages insupportables (30% de ce que nous produisons n'est pas consommé...), à une forme de colonialisme alimentaire nocif pour les pays "du Sud" (autant d'un point de vue économique que culturel) et à des pollutions environnementales préoccupantes (surmortalité de pollinisateurs, eau impropre à la consommation dans certains départements agricoles).

 

Pour finir, je vous joins une analyse du Centre d'Etudes et de Prospective établie pour le Ministère de l'agriculture (2e fichier attaché). Ce document étudie quatre hypothèses de prospective sur la production agricole mondiale d'ici 2050. On voit clairement que deux visions s'opposent, je vous laisse les découvrir. Après les experts de la FAO, l'ONU, le Ministère de l'agriculture : une démonstration de plus que l'agriculture biologique peut nourrir le monde, ou plutôt doit nourrir le monde vu les avantages sociétaux qu'elle implique.

 

Vous pouvez aussi lire le livre de Jacques Caplat : L'agriculture biologique pour nourrir l'humanité.

 

Et puisque je vous ai certainement convaincu, n'hésitez pas à diffuser le guide pour les biosceptiques (3e fichier attaché) ! ;-)

 

Bonnes lectures.

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