Pour Nice-Matin, les lanceurs d'alerte sont des lanceurs de rumeur

Les actualités se télescopent. La commission Jospin rend ses préconisations sur les situations de conflits d'intérêts et Nice-Matin lance l'opération "Sauvez le soldat Obadia", un élu empêtré dans un conflit d'intérêts.

Les actualités se télescopent. La commission Jospin rend ses préconisations sur les situations de conflits d'intérêts et Nice-Matin lance l'opération "Sauvez le soldat Obadia", un élu empêtré dans un conflit d'intérêts.

Aujourd'hui, dans l'édition Antibes du quotidien Nice-Matin, un article est consacré à M. Obadia, adjoint à l'urbanisme de la ville de Golfe-Juan Vallauris dans les Alpes-Maritimes (06). Le 24 octobre, l'association de lutte contre la corruption Anticor a organisé une conférence sur la corruption à Golfe-Juan Vallauris, qui a réuni plus de 200 personnes, conférence que Nice-Matin n'avait pas daigné couvrir, au cours de laquelle une affaire de conflit d'intérêts concernant M. Obadia a été révélée.

C'est cette dernière affaire que Nice-Matin évoque aujourd'hui (fichier attaché à la fin du billet).

L'adjoint à l'urbanisme de la municipalité, ingénieur béton, est employé par des promoteurs immobiliers sur les communes alentours, les mêmes promoteurs auxquels M. Obadia délivre des permis de construire sur sa commune.

Ce mélange des genres professionnel/public où l'adjoint est juge et partie répond parfaitement à la définition du conflit d'intérêts, que Nice-Matin n'a pas cru bon de rappeler ce matin : "Un conflit d'intérêts naît d'une situation dans laquelle un agent public a un intérêt personnel de nature à influer ou paraître influer sur l'exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles. L'intérêt personnel de l'agent public englobe tout avantage pour lui-même ou elle-même ou en faveur de sa famille, de parents, d'amis ou de personnes proches, ou de personnes ou organisations avec lesquelles il ou elle a ou a eu des relations d'affaires ou politiques. (...)" (définition du Conseil de l'Europe)

Cette situation de conflit d'intérêts n'est pour l'heure pas illégale. Son encadrement législatif est néanmoins à l'étude et chaudement d'actualité (rapport de la commission Jospin) et le droit ne saurait tarder à intégrer dans son corpus cette qualification pénale (ou du moins une incompatibilité de fonctions) qui assurera une garantie supplémentaire de probité des élus que la seule déontologie ne suffit manifestement pas à garantir.

Dans tous les cas, être en situation de conflit d'intérêts est éthiquement indéfendable. Comment accepter qu'un élu en charge de la délivrance de permis de construire soit juge et partie ? 

Apparemment, la situation dérange peu Nice-Matin qui choisit de qualifier ces faits objectifs d' « insinuation » ! Dans un article qui ressemble plus à un recueil de confessions intimes qu'à un travail d'investigation, le journalisme "à décharge" décrit un élu qui a « mal » face à des « accusations » infondées.

Qui accuse ? Personne. Nice-Matin interprète. Est-ce qu'interpeler un élu en situation avérée de conflit d'intérêts constitue une accusation ? Il a été dit, expliqué, répété, martelé que les faits ne sont pas illégaux, donc il ne peut pas y avoir d'accusation. Est-ce que M. Obadia soutenu par Nice-Matin peut entendre ces nuances ? Comprennent-ils que personne n'accuse M. Obadia de quoi que ce soit puisqu'infraction il n'y a pas ?

Non, nos protagonistes du petit matin préfèrent se parer d'un sentimentalisme compassionnel où le journalisme se fait accoucheur de contrariétés émotionnelles : « Vallauris : une attaque qui fait mal à Armand Obadia », « Bien sûr que ça me touche (…) oui, ça fait mal (...) ».

Mais en plus de nier l'évidence d'une position intenable, M. Obadia se défend de s'en être « mis plein les poches » : qui l'accuse de ça ? Certainement pas Anticor ni EELV au vu des déclarations qu'ils ont faites sur leurs sites respectifs. Pourquoi se défend-il d'une accusation qui s'apparenterait à de la prise illégale d'intérêts alors que personne n'a évoqué cette qualification pénale condamnable, elle, pénalement ?

Ce journalisme à décharge tout en empathie avec l'élu blessé fait peu de cas des lanceurs d'alerte à l'origine des révélations. D'abord, ces lanceurs d'alerte, ultra-personnalisés, ne sont pas conviés au dialogue journalistique : Nice-Matin donne la parole à une seule partie. Ensuite, le quotidien explique de manière très superficielle les faits reprochés à l'élu, ce qui constitue un bon moyen de décrédibiliser dans l'oeuf la démarche citoyenne. Enfin, Nice-Matin prend le parti de faire passer les lanceurs d'alerte pour des lanceurs de rumeur.

La boucle est bouclée ! Voici donc l'expression de lanceurs d'alerte détournée par un journalisme zélé : les lanceurs de rumeur ! La prochaine étape consistera à les qualifier de « délateurs », ainsi les mots n'auront définitivement plus de sens. Comment faudra-t-il alors se faire comprendre ?

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