Moins d'agriculture, moins de culture

Gourmands, gourmets, goûteurs : nos terres agricoles sont en danger. Les terres destinées à nous nourrir ne cessent de diminuer et beaucoup d'élus n'ont aucune conscience de la nécessité de les préserver. Pourtant, on a tous besoin de se nourrir.

Gourmands, gourmets, goûteurs : nos terres agricoles sont en danger. Les terres destinées à nous nourrir ne cessent de diminuer et beaucoup d'élus n'ont aucune conscience de la nécessité de les préserver. Pourtant, on a tous besoin de se nourrir. Les ripailleurs dont je suis sont donc inquiets car nos terroirs disparaissent chaque jour. Or, pour cuisiner des aliments de qualité, il faut d'abord les produire et pour cela, il faut des champs, des vergers, des surfaces consacrées exclusivement à la production agricole.

Alors je vous explique le problème et je le règle à la fin !

La faim des haricots

Si on jette un œil distrait aux chiffres nationaux, le phénomène de déperdition du foncier agricole pourrait sembler résiduel : entre 2000 et 2010, - 3% de terres agricoles. Ne vous y trompez, 3% de diminution c'est énorme, cela équivaut à la surface d'un département. Je vous laisse imaginer ce que ça représente en denrées alimentaires.

Les statistiques sont plus éloquentes dans certains départements, comme les Alpes-Maritimes (06), où la pression immobilière est extrême : - 31 % sur la même période.

Il y a donc urgence ! Au rythme d'une telle “désagriculturalisation” ou “désagriculturation” (amis dyslexiques pardon), l'état de notre alimentation, de notre gastronomie et de notre économie ne peut aller qu'en se dégradant.

« On est gouvernés par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne seraient seulement pas foutus de faire pousser des radis. » (Michel Audiard, extrait de Le Président)

Récemment je fus témoin de la légèreté de certains élus qui considèrent l'agriculture principalement comme une activité d'aménagement paysager, en matière d'élevage par exemple. Je veux bien reconnaître les bénéfices collatéraux du broutage des brebis ; ils correspondent à un débroussaillage efficace et gratuit ; mais de là à en faire leur principale utilité sociale et économique... La raison d'être d'une brebis brouteuse est bien de devenir goûteuse, n'en déplaise aux végétariens prosélytes et aux gestionnaires d'espaces égarés en politique.

La fonction nourricière et alimentaire de l'agriculture et le vivier d'emplois - non délocalisables - qu'elle représente sont trop souvent négligés. Pourquoi contourner la raison d'être de l'agriculture qui est de nourrir la population ? Pourquoi mépriser volontairement le gisement d'emplois que le secteur primaire pourrait créer ?

« Dieu a dit : il faut partager : les riches auront la nourriture, les pauvres l'appétit. » (Coluche)

Vous souvenez-vous de ce secteur primaire dont on nous rebattait les oreilles en cours de géographie, voué à diminuer dans notre pays 'développé' au profit du secteur tertiaire (secteur des services) ? Le prof nous expliquait que plus tard on allait tous se rendre plein de services les uns les autres mais sans, semble-t-il, avoir besoin de se nourrir, ou alors en faisant bosser les pays dits 'sous-développés' pour qu'ils produisent nos victuailles... Mais quand ils seront devenus des pays 'développés' eux aussi, quid de nos ressources alimentaires ?

Toutes ces diversions ont une justification toute idéologique : les terres agricoles constituent un enjeu immobilier majeur dans de nombreuses régions. Des élus choisissent de les déclasser pour y construire des logements (rentables pour la ville et le département qui encaissent des taxes d'habitation et des taxes foncières, entre autres), mais cette stratégie à court terme est proprement suicidaire d'un point de vue agricole, donc alimentaire.

Alors que faire ? Est-on forcé de choisir entre construire des logements ou conserver nos terres vivrières ? Evidemment non, encore faut-il de la lucidité et du courage politiques.

« Et qu'est-ce qu'on fait maintenant ? », Benny B

De la lucidité car il faut que ces élus sortent de leur vision idéologique : toute terre agricole n'est pas destinée à terminer en immeubles loi Scellier. Les terres agricoles ne sont pas des réserves foncières immobilières. Elles sont cultivées, souvent depuis des lustres, pour des raisons bien particulières : leur sol est riche ou adapté à une culture particulière, leur exposition climatique est optimale, leur accès est facile. Quand un lopin de terre est artificialisé, construit, le « stock » de terres agricoles est amputé : la perte est irréversible.

Une terre agricole est destinée à l'agriculture ; en aucun cas elle ne doit être détournée de sa vocation vivrière.

Les élus doivent faire preuve de courage : il faut faire sortir les terres agricoles de la spéculation immobilière, les protéger définitivement pour assurer notre sécurité alimentaire (y compris celle de nos élus inconséquents). Pour cela, il est urgent d'une part d'interdire le déclassement des terres agricoles dans les documents d'urbanisme que sont notamment les PLU (Plans Locaux d'Urbanisme) et les SCOT (Schéma de Cohérence Territoriale), et d'autre part de taxer les terres agricoles non exploitées. Cette dernière mesure s'inspirerait de la taxe sur les logements vacants (qui taxe les logements non loués pour éviter de les détourner de leur raison d'être – servir de toits aux citoyens - et d'en faire de simples produits de spéculation immobilière), en insistant bien sur une réalité : ne pas cultiver un terrain agricole, comme un verger de poiriers par exemple, est un véritable gaspillage. Se satisfaire de regarder tomber des fruits à terre puis pourrir pendant qu'on mange des poires importées de l'autre bout du monde : même les Shadoks n'auraient pas osé !

 

Pour nourrir une France des terroirs et de la gastronomie, où les repas et les apéritifs sont des rites, des usages, des moments de convivialité et d'échanges, il est indispensable de préserver nos terres agricoles. Tout un pan de la culture française réside dans ses gastronomies régionales, lesquelles perdurent grâce à une agriculture de terroir. Sans ce respect-là, nous nous déculturons, nous perdons un peu plus chaque jour de notre culture, terreau qui nous lie les uns aux autres et nous rapprochent grâce à ces rites où le goût participe du succès de l'usage.

Nos sens sont-ils à ce point desséchés qu'ils ne réagissent plus quand on les maltraite ? Pour donner tort à Alphone Karr, écrivain et horticulteur, qui déplorait qu' « en France, on parle quelquefois de l'agriculture, mais on y pense jamais. », diffusons ces idées pour défendre nos terres agricoles, et notre culture !

La complainte des filles de joie, Georges Brassens
Pauvre Martin, Georges Brassens
 

Et un mento jamaïcain, 

Day O, The banana boat song, Harry Bellafonte
 

Et une citation détournée : « Agriculture sans culture n'est que ruine de l'âme. » d'Olympe du Rabelais ;-)

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