Le roi d'Arabie saoudite ? Le sujet c'était la Loi Littoral...

Vallauris Golfe-Juan est submergée. Par un flot d'articles et de commentaires sur les vacances du roi Salman d'Arabie saoudite. Un flash-back sur les faits est plus que nécessaire.

Vallauris Golfe-Juan est submergée. Par un flot d'articles et de commentaires sur les vacances du roi Salman d'Arabie saoudite. Un flash-back sur les faits est plus que nécessaire.


Non respect de la Loi Littoral

Les faits : le 11 juillet, des irrégularités au droit de l'urbanisme et à la Loi Littoral sont constatées sur la plage de la Mirandole par les riverains, plusieurs élus communaux, la maire et la DDTM (direction départementale des territoires et de la mer). Les policiers municipaux et nationaux interviennent ensuite pour faire cesser certains travaux irréguliers entrepris par les employés du roi : en l'occurrence, l'édification d'un échafaudage avec ascenseur permettant d'accéder de la villa à la plage et pose d'une grille empêchant l'accès à la plage. La préfecture est aussi informée.

Le sous-préfet intervient pour invoquer des raisons de sécurité et couvre les travaux entrepris sans droit (= sans autorisation écrite).


Inégalité face à la loi

L'indignation est partie de là : pourquoi autorise-t-on des infractions au droit de l'environnement et au droit de l'urbanisme alors que n'importe quel citoyen aurait dû respecter la loi ? Le billet du 26 juillet de David Nakache posait parfaitement les problématiques en jeu.

D'un point de vue strictement juridique, l'illégalité de ces travaux aurait été immédiatement constatée et verbalisée s'ils avaient été entrepris par n'importe quel citoyen. Ici il s'agit d'un chef d’État en visite privée dans sa villa personnelle. Est-ce que la raison d’État pouvait être invoquée pour couvrir les travaux ? Selon la préfecture du 06, oui.

 

Réaction de l'Etat et pétition

Ce sont donc ces faits qui étaient dénoncés stricto sensu ; la conversation démocratique entre les institutions et les citoyens représentés par leurs élus devait se mettre en branle.

Pourtant, les réactions de la préfecture, justifiant toutes les irrégularités relevées (dans un premier temps pour des motifs de sécurité du monarque, et dans un second temps, pour des motifs économiques d'enjeux de tourisme local!), ont généré tant d'incompréhension et de contestations qu'une pétition a été rédigée à destination des représentants de l’État (signée à ce jour par 148 000 personnes).

Jusque-là, la personnalité du roi et son régime autoritaire n'avaient pas été mis en cause. La reine d'Angleterre ou le Dalaï Lama aurait été propriétaire de la villa que les faits auraient été dénoncés de la même manière. Nous sommes face à une histoire de privilèges, d'inégalité de traitement devant la loi, de maladresses de communication et de déficit de communication claire des autorités publiques. Ce ne sont certes peut-être « que » les conséquences de négociations de marchés de vente d'armes et de mise en jeux d'intérêts géostratégiques mais si ces conséquences étaient trop négligées par l’État, elles pourraient elles-mêmes avoir des conséquences sur les marchés de vente d'armes, à force d'exaspération et de fatigue démocratique. Si on pouvait éviter les cercles vicieux...

Le problème venait donc surtout de l’État français interpellé qui ne réagissait pas à des infractions d’habitude sanctionnées...

 

La foire à l'analyse économico-touristico-géostratégico-islamico-arabico-portnawako chaotique

Au commencement de l'affaire, aucune considération d'ordre religieuse, économique, touristico-commerciale ne faisait partie du débat. C'est la préfecture et la glose redondante de pas mal de medias ayant fait le choix délibéré de feuilletonner sur pas grand-chose qui a créé cette "polémique". Antoine Perraud critique fermement ces « emballements » dans son article.

Des articles ont rapidement dévié des faits :

- d'abord pour se demander si la venue du roi était souhaitable économiquement : ce fut partisans du respect de la loi contre partisans des retombées économiques et commerciales locales. Question : quand on parle d'un problème juridique – un problème de droit –, pourquoi nous parle-t-on économie ? Il faudra qu'un jour on se demande sérieusement d'où vient ce réflexe qui consiste à tout analyser sous un angle économique.

- ensuite, pour mettre en cause la personnalité du roi et son régime. Oui nous pourrions discuter de l'Arabie saoudite, de son régime autoritaire, de ses petites annonces pour recruter des bourreaux. Mais ce n'est pas le sujet, en fait... Nous, à notre niveau, nous pouvons soutenir Amnesty International qui se bat pour Raif Badawi, nous pouvons parler autour de nous des horreurs qui ont lieu dans ce pays pour que cela se sache. Nous pouvons regarder le seul film saoudien jamais réalisé (par une femme!) Wadjda. Faisons tout cela. Mais arrêtons de vouloir parler de tout, tout de suite, quand l'occasion se présente, en prenant le risque que l'information intéressante et qui fait sens soit définitivement noyée et oubliée.

Quand on commence un livre, on ne lit pas tous les chapitres en même temps. Quand on étudie un théorème, on procède par étape. Pour le débat démocratique, ce serait pas mal de s'imposer un peu de méthode.


Jean-Pierre Pernaud avec nous

On a eu droit à une sortie de Jean-Pierre Pernaud qui y est allé de son analyse économico-mathématique : "pourquoi embête-t-on les petits plagistes privés en venant mesurer la distance qui sépare leurs matelas de la mer alors qu'on permet à un roi de privatiser une plage entière ?" Jean-Pierre manque de mesure. Bien sûr. Les plages privées doivent respecter des règles applicables à tous (d'ailleurs, à Vallauris Golfe-Juan, certaines plages privées n'ont plus de titre d'occupation... c'est bien pour cela qu'il faudrait montrer l'exemple en ne donnant pas des passe-droits à certains, passe-droits qui seront à coups sûrs invoqués avec amertume par les contrevenants sans titre régalien).

 

Sale mec

Les commentaires anti-islam, anti-arabe, anti-royauté, ont déferlé, les réseaux sociaux et les commentaires de la pétition ayant pour sale manie de se transformer en cloaque. On déverse sa haine crasseuse et confuse formulée en mots sur l'écran-tube. Puis, comme légitimés par ce geste transgressif de la mise en mots publique, on récidive « en vrai » et le message haineux se colporte, débridé.

Comment circonscrire l'incendie alors ? Pisser sur la flamme ne suffit plus. Se taire, laisser passer les emballements ? Crier plus fort, mais isolément ? Assister, dépités, au "feuilletonnage" bordélique d'un sujet légitime mais qui, parce qu'un de ses acteurs est musulman, hystérisera à coups sûrs le débat ?

On se retrouve passablement désemparés, à vrai dire.

 

La policière

L'information selon laquelle une femme CRS aurait été écartée du dispositif de sécurité mis en place sur la plage (et qui, selon un deuxième article de Marianne, et le syndicat UNSA Police, semble bien véridique, malgré les justifications préfectorales rapportées par Nice-Matin), cette information a fini d'effacer la problématique initiale. Il faut s'indigner et dénoncer l'ordre préfectoral ou la « retenue » hiérarchique qui en serait à l'origine : discriminer ainsi en fonction du sexe est inconcevable dans un pays qui a pour principe constitutionnel l’égalité des femmes et des hommes. Mais il faut aussi se souvenir de ce qui s'est passé avant. L’État, encore une fois, n'a pas pris la mesure de l'incident et sa réaction n'a pas été claire.

 

Abolition des privilèges

Pas mal de personnes ont sollicité l'organisation d'une manifestation. Une nuit du 4 août à Golfe-Juan. L'idée en a fait sourire beaucoup ; des slogans soixante-huitards fleurissaient déjà. Mais j'espère qu'il n'y aura pas de manifestation.

Parce qu'elle n'aurait pas lieu pour dénoncer le problème initial mais pour défouler ceux qui ont la haine contre le roi. Et parce qu'au lieu d'aller manifester une fois, il serait peut-être plus constructif pour les contestataires de s'impliquer plus durablement, via une association, des partis politiques (oui, ça existe encore), les comités de quartier, ou sous d'autres formes, moins ponctuelles et épidermiques. C'est pas mal de râler (j'adore!), c'est mieux de chercher à agir.

 

Conversation démocratique

L’État français et les institutions le représentant doivent saisir l'importance du dialogue avec les citoyens. Il est souvent rude ce dialogue parce que l'époque fait de nous, de plus en plus, des excités. L'info sous perfusion, la connexion quotidienne, le flux dans lequel nous sommes plongés, l'hypnose créée par les écrans omniprésents (chez nous, dans la rue, dans les transports, au boulot, …), rares sont ceux qui savent encore écouter, réfléchir, se concentrer, ne pas zapper. Alors, les conversations sont souvent courtes, ou alors on n'a pas le temps. Mais l’État, quand il est sollicité par des citoyens - en l'occurrence au moins 148 000 - devrait accepter le dialogue. La conversation démocratique, même si elle n'aboutit pas à un consensus, doit avoir lieu. Sinon nous laissons le champ libre aux non-démocrates qui, eux, aboient et mordent.

 


Pour s'amuser un peu :

Tout Est Au Duc - Charles Trenet - paroles © lyrics2stream

Miles Davis - Ascenseur pour l'échafaud - Lift to the Gallows (Full Album) © BnF Collection Sonore - Jazz & Blues

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