Patience et impatience

Je ne sais pas comment font certains pour parvenir à écrire, organiser leur pensée au milieu de maras… disons le franchement : ce putain de bordel qui nous fait péter un câble. Billets initialement publiés sur : https://ecriturelibreorg.wordpress.com/

Je ne sais pas comment font certains pour parvenir à écrire, organiser leur pensée au milieu de maras… disons le franchement : ce putain de bordel qui nous fait péter un câble. Mon cerveau est sec. Littéralement sans idée ou inspiration. Il ressemble à un terrain de foot communal en pleine canicule : on regrette son état, on regrette de ne pas pouvoir agir pour l’irriguer et soulager le pauvre gazon brûlé par la chaleur mais bon, on n’y peut pas grand chose !

Ce matin, je suis dans la confusion la plus totale. Mon cerveau est perdu au milieu de mille pensées qu’il entame, lâche, reprend, abandonne puis relâche… Bref, il craque un peu entre les quatre murs de mon appart’.

Je ne sais pas pour vous mais j’alterne entre consternation, colère, incompréhension, impression d’être plongé dans une mauvaise dystopie que des scénaristes à l’imagination assez limitée nous infligent.

Les neurones sont paralysés et ne peuvent que se contenter de commenter in petto les décisions aberrantes et hallucinantes des dirigeants qui ont confisqué capacité d’action et de décision et jouent avec comme un gosse qui se découvrirait capable d’arracher les ailes d’une mouche sans la tuer. On regarde, impuissants, ce bal de l’absurde et qui provoque « de la souffrance politique » (Lordon, Blog Monde Diplomatique 17 avril).

Difficile d’être en désaccord avec cette affirmation. Souffrance politique, métaphysique, psychologique, nous sommes les petits jouets d’enfants capricieux qui essaient de cacher leurs mensonges et leur incapacité à proposer des solutions viables par de longues séances d’autosatisfaction et de mauvaise foi.

La démonstration manifeste de cet exercice, en dehors des différents moments de prises de parole de Sibeth Ndiaye qui n’a d’autre fonction que de débiter des âneries pour occuper l’espace médiatique par des commentaires sans fins, rôle qu’elle remplit par ailleurs à merveille, a eu lieu hier avec la « conférence » de presse du premier Ministre  Edouard Philippe. Six jours après les déclarations de Jupiter qui a lui seul, sans consultation ou réflexion, a annoncé un déconfinement le 11 mai prochain décliné dans les différents pans de la société et les différentes fonctions régaliennes de l’état, donnant ainsi lieu à une série d’annonces toutes plus absurdes les unes que les autres : la plus symbolique étant la reprise de l’accueil des élèves dans les établissements par le biais d’un exercice comptable de jonglerie improbable. Nouvelle occupation sans fin ni solution pour l’espace médiatique.

Bref, on nous prend pour un sac de billes et on joue à nous faire nous entrechoquer. Pendant ce temps-là des gens meurent, mouvement perpétuel et criminel de la connerie et du cynisme.

Parenthèse hallucinante : l’homme à la tête du conseil scientifique constitué ad hoc par le président et que ce dernier prend grand soin de ne pas écouter, donne une interview dans la presse italienne pour exprimer ses craintes pour l’avenir et les rebonds probables d’une épidémie qui est parvenue en l’espace de deux mois à pétrifier le fonctionnement ubuesque des sociétés occidentales. Mutations (mineures), absolue nécessité d’avoir des masques, des tests, rebond de la pandémie à l’automne, survie à l’été, Jean-François Delfraissy expose sans concession son point de vue sur la gestion aberrante (malthusienne) par l’Etat de cette crise sanitaire, préférant sauver l’économie plutôt que son peuple (traduit ici par le site Les Crises).

On en vient à espérer qu’il perde le premier et soit abandonné par le second.

On reprend donc : ça fait un peu plus d’un mois que nous sommes enfermés, enfin pas tous, non certains continuent d’aller bosser pour le Capital (ou nous nourrir et soutenir l’effort de guerre selon le point de vue), le tout sans protection. Les travailleurs pauvres dans les départements « les plus défavorisés » tombent comme des mouches, dans un même temps certains « privilégiés » (pour ne pas dire bourgeois) affirment qu’il n’y a pas tant de cas que ça dans cette catégorie de population, d’autres écrivent la plume tremblante et le cœur au bord des lèvres des carnets de confinement assis derrière leur bureau de confinement, dans leur résidence secondaire de province de confinement, entourés de voisins provinciaux (et arriérés).

Pendant ce temps, on se demande à quelle sauce on va être mangé : maladie, autoritarisme, politique de violence sociale (violence plus violente encore que la violente violence exercée avec mépris durant ces deux dernières années) ?

Compliqué d’y voir clair et de ne pas craquer, sombrer dans la colère et la dépression.

Il y a toujours le rendez-vous dépolitisé de 20 h 00 pour taper dans des casseroles ou dans ses mains mais très honnêtement ce rituel me dégoûte un peu… J’aimerais autant utiliser mes casseroles pour préparer un plat suffisamment lourd pour comater pendant quelques heures par la suite. Mieux ! L’envoyer depuis ma fenêtre à la tête de celui qui prend des décisions aussi aberrantes et nous plonge dans un étrange mélange de colère et de dépression latente mais évidemment nous sommes des citoyens modèles, nous ne ferrons donc pas cela.

Bref, c’est compliqué en ce moment d’organiser ses pensées dans ce bordel ambiant.

 

Quand ils se tiennent devant vous les rois deviennent un genre de problème d’élocution.

 

Nous sommes nombreuses et nombreux à avoir regardé l’allocution, longue, traînante, lancinante du Premier Ministre qui s’est exprimé à l’Assemblée pour finalement … Ne rien dire. Ou plutôt dire beaucoup pas tout à fait ce qu’il avait l’intention d’exprimer.

J’emprunte à Pratchett aujourd’hui  parce que sa citation me semble particulièrement appropriée aux circonstances : le pouvoir bégaye, bafouille et n’est pas cru. On écoute les balbutiements de raisonnements élaborés à la va-vite par le gouvernement en réponse au caprice du Prince, lui-même inspiré par ses muses et qui l’ont fait annoncer un déconfinement sans qu’il n’ait prévenu ou préparé ses Ministres.

Quand on écoute le premier d’entre eux s’exprimer on entend la détresse intellectuelle d’un homme placé en porte-à-faux qui doit, devant la représentation nationale non représentative, détailler un plan inexistant. Un plan qu’il improvise et relativise. « Un déconfinement ? Oui si … ».

Le 11 mai donc on renvoie les enfants à l’école, en désordre sur un volontariat conditionné à la délivrance d’une attestation de l’établissement qui permettra peut-être aux parents de faire accepter leur absence à leur employeur. Autre ministre, autre plan bien ficelé. Le message principal reste tout de même assez clair : allez bosser, sauvez l’économie mais ne comptez pas sur nous pour prendre les décisions qui s’imposent ou tout simplement nos responsabilités. Le monde d’avant s’étouffe de sa propre stupidité.

Le pouvoir se décompose littéralement sous nos yeux et ce n’est pas beau à voir.

Il faudra mettre des masques, complexes à porter qui demandent une formation particulière, tellement complexe qu’une ministre ne saurait en porter. Des masques payant, 5 euros, rien n’est gratuit vous comprenez ? Des masques devraient arriver, non ils sont en grande partie arrivés !  Des masques qu’il faudra porter obligatoirement dans les transports, mais en même temps, le Prince ne se voit pas d’exiger de tout un chacun qu’il en porte un, cela n’aurait pas de sens. Ou alors il reste encore la possibilité de s’en faire soi-même, selon les normes AFNOR, qui ont fleuri récemment sur leur site internet. Des masques en tissu, un par personne, il peuvent être portés toute la journée, non!, trente minutes pas plus sinon les microbes se développent à sa surface. Des masques qu’il faudra laver à chaque utilisation puis laisser sécher au soleil, non!, il faut les passer au sèche linge. Des masques presque inutiles donc mais qu’il faudra porter sous peine de sanction. Des masques en tissu qui sont l’équivalent sanitaire du plan vigipirate : on en voit partout, on se sent anxieux à longueur de temps si bien qu’il nous faut le nôtre, pour se sentir au chaud, pour se sentir en sécurité.

On ne peut donc qu’être d’accord, avec Frédéric Lordon et son mantra « Patience », patience donc. Oui.

Mais non, tout à la fois. La patience est un luxe que bien peu peuvent s’offrir et même si en effet « le roi est nu », comme le dit Chomsky, il est extrêmement difficile de le lui faire entendre, de lui faire prendre conscience de sa fragilité, de la fragilité du joug qu’il tient et manie comme un hochet.
La patience Lordonienne est une nécessité, celle de la préparation de l’après, de la lutte qui doit reprendre, dès maintenant et qui doit se poursuivre. Mais elle est coûteuse et dure, cette lutte verra-t-elle la lumière du jour ? Difficile à prévoir. La patience est nécessaire, la colère s’accumule et il faut pouvoir lui donner une issue qui apaise les années de souffrance. Mais cette patience est une chose difficile à cultiver.

Être patient et en avoir le loisir, c’est avoir la capacité d’analyser sa colère, de la motiver, la renforcer et l’étayer, lui construire des fondations solides pour bâtir les murs de l’action qui lui permettront de relâcher, en temps et en heure la pression accumulée vers la bonne cible. Cette patience, c’est du temps, de l’espace, un espace de manœuvrabilité qui offre au corps et à l’esprit  le loisir de construire pierre à pierre l’édifice de (il n’y a pas d’autre mot approprié je crois) sa revanche.

Une patience indicible qu’il nous faut avoir, profonde habitée par la rage, la colère, la peur, l’angoisse, les craintes, l’espoir un peu aussi, peau de chagrin peut-être mais présent tout de même. Ce toxique espoir que l’on ne peut pas s’empêcher de ressentir. Et puis une pointe de haine tout de même.

Vous voyez, ce matin des travaux avait lieu dans les locaux d’une entreprise de gestion de patrimoine mitoyenne à mon appartement. Huit heure du matin, pendant le confinement. Chaque coup de marteau qui nous tiraient du sommeil frappait un peu plus son mépris pour l’ensemble des logements recevant les ondes de chocs lourds et pesant. Huit heure du matin. Tout le monde debout, les riches doivent faire des travaux absolument essentiels au mépris du sommeil d’une poignée de logement habitée par des pauvres.

Patience donc mais en cet instant les habitants de ma résidence ont ressenti toutes les rancœurs, les colères, les vexations et les haines accumulées au fil des années contre ces représentant d’une classe qui ne regarde pas où elle met les pieds.

Patience donc Monsieur Lordon, je suis bien d’accord avec vous, nous devrions être patients ne pas céder à l’impuissance, aux violences et au mépris, à la peur.

Le virus nous montre leur visage plus crûment encore que ce que ce quinquennat n’avait commencé à le faire : arrogant, narquois, criminel.

Patience donc et lavons-nous les mains avant de pouvoir fraternellement nous les serrer car eux lavent les leurs.

 

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