La violence de l'Ecole ... Envers ses stagiaires !

Un court récit. Élément ponctuel et isolé de la vie du stagiaire au sein l'éducation nationale. Professeur, le plus beau métier du monde certes, mais un métier qui se construit malheureusement dans la souffrance. Comment fait-on pour devenir un pédagogue chevronné sans plaisir et sans joie ?

L’année de stage de l’enseignant

Tout d’abord : pour devenir stagiaire de m’éducation nationale il faut passer un concours.

Depuis la masterisation des métiers de l’enseignement et de l’éducation il est nécessaire d’avoir un Master. Pourquoi pas certes ? Utile et nécessaire je ne sais pas.

Cela dit pour passer un Master il faut en avoir les moyens, et là je parle bin de moyens financiers. Parce que soyons clairs lorsque l’on est boursier il est difficile de vivre dignement. Et lorsque l’on ne l’est pas ?

Ça c’est plus mon cas. Je me suis inscrit à l’ESPE (anciennement IUFM) dans l’idée de préparer les concours de l’EN et dans un même temps de valider un niveau master nécessaire à la fonction de l’EN.

Sauf que :

Les semaines sont chargées. Très. Et quand comme moi  on est dans l’obligation de travailler tout en faisant ses études et bien cela devient quasiment impossible. Bilan après mes premiers 4 mois qui se passaient bien (scolairement parlant) j’ai dû arrêter, au bord de la crise de nerf, à la veille de mon stage en établissement.

Ce stage en établissement parlons-en !

Selon les formules proposées cela peut être deux fois deux semaines ou alors un mois complet. Dans mon cas (celui de mon ESPE) il s’agissait de la deuxième formule. Je travaillais à cette époque en tant qu’assistant d’éducation dans un établissement, or il fallait réglait à ce moment-là la question de comment réaliser un stage tout en allant pas travailler tout en payant mon loyer, mes factures et en faisant mes courses … Car bien entendu le stage EN n’est pas rémunéré !

 

Mes CPE de l’époque m’ont proposé la solution suivante : effectuer plus d’heure en amont et plus d’heures en aval de mon stage. Etant à ¾ temps (avec réduction de temps dû au statut d’étudiant soit 28 h semaine classique en plus de deux jours de formations auxquels je pouvais assister sur trois) mes semaines sont rapidement montées à plus de 50 heures parfois 60. Et ce pour une durée d’un mois réparti avant et après mon stage en établissement.

Bref ! Peut-être suis-je d’une nature particulièrement fragile mais je ne me suis pas senti en capacité de résister à une telle charge avant même d’avoir eu l’occasion de passer le concours.

 

On dit que l’année de préparation est un marathon, ce n’est pas faux, en l’occurrence je courrais ce marathon au pas de charge avec un barda de 60 kg sur les épaules. Une sinécure !

Conséquence : démission, je n’ai pas passé le concours cette année-là.

Solution ?

Ne pas travailler en même temps que ma formation ! Evidemment, solution limpide !

Sauf que !

Ma formation n’est pas prise en charge par Pôle emploi et qu’il est impossible de cumuler le statut de chômeur et d’étudiant. Sans compter que le flicage du chômeur en formation est tel que je trouvais cette solution peu ragoûtante, même si je l’aurais acceptée si on me l’avait offerte.

Quoi qu’il en soit ma seule solution restante : frauder. Sur les conseils d’un agent pôle emploi j’ai sciemment déclaré chaque mois ne pas être en formation, avec la petite boule au ventre, rappel constant d’une situation précaire. Ce même agent PE m’a inscrit dans la catégorie des chercheurs autonomes afin que je ne sois pas harcelé de proposition, d’obligation de présence et autres joyeusetés des chômeurs que l’on ne considère pas assez autonome pour se gérer par eux-mêmes.

Voilà c’est donc dans ces conditions que j’ai enfin pu obtenir le sacro-saint sésame : une place dans les sélectionnés pour devenir stagiaire de l’éducation nationale ! Hourra !

Et maintenant la vie du stagiaire :

Etre performant, rapidement, parvenir à répondre à des attentes souvent peu claires sans délai. Le tout sous le joug de la sacro-sainte titularisation que l’on nous fait pendre au nez.

« L’inspecteur vient pour te faire signer pour les quarante prochaines années ! »

Cette phrase tu l’as entendue des dizaines de fois. On te rappelle en permanence que ta situation est dans la main d’une personne que tu as rencontrée en coup de vent. Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’il attend de toi si ce n’est répondre aux attentes du programme.

On visite ta classe. Les élèves s’y sentent bien mais en effet ton cours n’est pas parfait. Mais en même temps quel enseignant est capable de faire à la perfection une séance où rien d’imprévu n’arrive où rien ne va un peu de travers 

Attend-on de nous que nous soyons des machines à distribuer le savoir et la bienveillance de manière automatisée ?

« Il faut exploiter les éléments que l’on t’apporte dans la formation ».

Mais quelle formation ? Celle qui a débuté après la rentrée ? Celle où tu dois te rendre deux fois par semaine avec 4 heures de trajet dans la journée. Celle qui te fait perdre du temps alors que toi tu t’échines à préparer des séquences conformes au cadre imposés par les Bulletin Officiel.

Mais ce métier est passionnant. Oui il l’est ! Travailler au contact d’adolescents est une source d’étonnement et d’émerveillement constant. On va de surprise en surprise on prend en compte l’inattendu, on se défait de certaines représentations, on apprend.

Les élèves nous enseignent. Moi qui étais rentrée dans l’éducation nationale pour faire apprendre je ne m’attendais pas à apprendre autant.

Mais voilà encore et toujours cette foutue pression. Tuteur, formateurs, responsable de formation. Tous sont bienveillants mais chacun apporte sa pierre à l’édifice de la pression institutionnelle. 

Et toi tu ne comprends pas pourquoi on ne te laisse pas tranquille avec tes élèves en te proposant des conseils des améliorations de temps à autres. Le savoir et les savoir-faire sont pourtant des choses qui se construisent avec le temps. Enfin en tout cas c’est ce que l’on t’a dit à l’ESPE. Il faut être bienveillant avec les élèves.

Mais alors pourquoi ne l’est-on pas avec nous ?

Toi tu veux être sur le terrain te frotter au concret et donner et transmettre autant que tu le peux. Tu veux permettre aux jeunes générations d’éveiller et former leurs esprits.

Malheureusement le poids de l’institution pèse sur le tien. Et un matin tu n’as plus envie de te lever. Tu continues cependant à aller dans ton établissement parce que tu aimes ça. Tu adores papoter avec tes collègues tu adore être devant tes élèves leurs parler et les écouter.

Le problème ?

Il arrive un moment où tu ne parviens plus à préparer de séquences. Tu n’es plus productif. La machine est bloquée.

Le pire ? C’est de s’en rendre compte. De savoir que ce blocage ne va faire que te mettre dans une situation délicate mais malheureusement hé bien … Tu n’y peux plus rien. Tu es fatigué. Tu n’en peux plus de cette pression constante que l’ensemble des acteurs de ta formation te met.

Toi tu n’as qu’une envie c’est enseigner et permettre aux élèves de se former.

Eux ils n’ont qu’une envie c’est de te former.

 

Aujourd’hui,  à l’approche de mon inspection prochaine, je ne ressens plus qu’une seule chose, malgré ma passion pour le travail avec les jeunes : de l’angoisse. Une angoisse qui pollue et parasite toute mes pensées et qui me ralentie dans tout ce que j’essaie d’entreprendre.

Quelques mois plus tard :


Tu as la sensation d’avoir fait ton job, exercé ta profession au mieux de tes capacités et de ton énergie. En tout cas tu te sens épuisé, vidé, l’année a été intense, éreintante, exigeant.


Tu as l’impression d’avoir été un prof correct. Pas le meilleur. Tu sais que ta méthode et ta pédagogie doivent être améliorées. Tu en es conscient et tu n’as qu’une seule envie bien faire, mieux faire.

Lorsque tu prends ta douche tu repenses à toutes ces situations qui t’ont fait sourire et d’autres beaucoup moins lorsque tu étais face à tes élèves et que tu t’efforçais d’être à leur écoute et exigeant, de leur permettre de se forger un esprit critique, de se construire un capital culturel qui les rendent aptes à affronter le monde.

Tu sais que tes inspections ne se sont pas déroulées à merveille, pas si mal non plus cela dit. Mais en même temps quel enseignant à l’aube de sa carrière peut prétendre avoir brillé de mille feux ? Tu subis avec grâce les entretiens qui suivent tes deux inspections (une dans chaque matière en Lycée Professionnel le premier inspecteur te reproche de ne pas avoir suffisamment bien adapté tes contenus de cours (oui c’est certain cela aurait pu être mieux) et te demande également d’encourager les élèves à prendre plus la parole. Aurait-il oublié que nous sommes un vendredi après-midi, que les élèves sortent de d’une semaine chargée et de sept heure de Travaux Pratiques ? Qu’eux aussi, malgré leur bonne volonté et leur motivation ils sont fatigués et que le seul cours du vendredi après-midi n'est pas leur moment favori ? Mais qu’importe !


Tu te fixes comme objectif pour l’inspection à suivre (15 jours plus tard), de favoriser la prise de parole. Tu prépares ta séquences, tu prépares ta séance, tu te fixes en tête le besoin de participation des élèves, la plus criante des manifestations cognitives. Tu en oublies même à ce moment-là certains prérequis du programme … Faute impardonnable.

Durant ton heure de cours les élèves s’activent, participent, observent et commentent. L’œuvre de Delacroix les stimule et c’est bien.

Voilà tout ce que tu espères : les intéresser.


Ils regardent les détails, posent des questions pertinentes, scrutent, te demandent des précisions. Bref ta séance se passe à merveille.

Mais visiblement ton inspectrice n’assiste pas à la même scène. Et elle te le fait savoir. Eh bien oui, elle « n’as pas eu l’impression d’assister à un cours de français ». Ton erreur ? Avoir fait faire des recherches sur le tableau La Liberté guidant le Peuple  au préalable. Gravissime car cela biaise le ressenti de tes élèves ! Ils ne peuvent pas dès lors exprimer ce qu’ils ressentent réellement !

De plus tu n’as fait parler que ¾ de la classe. Impardonnable !

Te voilà donc défait, la mine basse face à cette représentante de l’institution qui d’inonde de doctes paroles sur les bienfaits du programme et de la pertinence de la logique des textes institutionnels. Car avec ce tableau tu n’as pas « choisi une période de rupture » tu n’as pris assez garde aux attentes institutionnelles. Voilà qui est fort embarrassant.

Tel un enfant pris en faute te voilà donc épinglé. Tu ne sais donc pas lire une circulaire ni même appliquer des ordres.

Bref toi qui pensais devoir transmettre des savoirs et former des esprits à la pensée critique et autonome tu n’as pas su percevoir que ton rôle était avant tout d’appliquer des ordres.

Les semaines passent donc sans un mot de la part ni de ta tutrice ni de ton inspecteur. Un silence épais comme de la poix s’abat sur ton esprit puisque tu le sais ton destin est entre les mains de quelques personnes qui statueront entre eux sans que ta parole ne soit sollicitée.

 

Et puis la date des commissions arrive et passe. On t’en informe (des collègues) tu ne seras contacté que s’il est nécessaire de convoquer un jury pour décider de ton sort. Tu attends donc mais les dernières semaines de silence t’ont démoralisé. Et puis tu as repensé pendant tout ce temps à ces malheureuses inspections. Tu t’en veux. Tu voudrais rembobiner le film refaire la scène, couper certains passages au montage et y insérer une séquence rapide dans laquelle tu t’écrierais : « Je sais ! J’ai compris ! Laissez-moi une autre chance ! ». Mais bon tout ça c’est dans ta tête.

Et là tu reçois un mail. Tu sais que ce n’est pas bon signe mais tu l’ouvres quand même.

 

 

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Un glaçon gros comme ton poing vient se nicher silencieusement dans ton estomac. « Et merde ». C’est ta seule réaction.

 

Finalement tu n’es pas surpris.

 

Tu anime tes dernières heures de cours tant bien que mal en souhaitant tout le bonheur du monde à tes élèves, qui eux te remercient de l’année qu’ils ont passée avec toi. Certains partent sans mot dire d’autre te lance à grands cris et des au revoir, d’autre plus silencieusement avec un petit sourire.

Le tien est figé sur ton visage et tes paroles sonnent creux. Tu es absent. Tu attends avec angoisse ton jugement.

 

Tu t’y rends donc armé du peu de courage et d’énergie qui te reste en cette fin d’année marathon. Avec pour seuls compagnons ta convocation et les pièces qui constituent ton dossier.

 

Tu arrives devant la salle à l’heure indiquée. « 15 minutes avant » et te présente. On t’indique négligemment de patienter dans le couloir sur une chaise inconfortable, exposé au regard de ceux qui passent par là, tel un enfant convoqué chez le proviseur.

Quinze minutes s’écoulent. Temps au cours duquel tu vois rentrer des membres du jury avec les deux déjà présent à l’intérieur tu en compte cinq au total. Eux n’ont pas pris la peine de venir en avance tandis que toi tu t’es levé à 4h30 pour ne pas être en retard.

Qu’importe tu reprends un café à la machine. Décidément dans l’éducation nationale il faut tout se payer soit même.

Et tu entres.

Tu te rends compte de l’immensité de la salle dans laquelle tu as passé les écrits du cours il y a de ça plus d’un an. Comme un retour en enfance tu t’avances face à tes cinq juges. Tu prends place.

La tâche est simple : tu te présentes, présentes ton parcours, ton année, ta perception du déroulement de ton stage.

Encore !

Toujours cette même injonction : avoir du recul.

Avoir du recul sur un événement que tu es en train de vivre actuellement, en sachant que tu n’as pas, par le passé été enseignant. Ta seule connaissance du terrain dans la classe c’est celle-ci et celle que tu as vécu en tant qu’élève. Et dans ton cas il ne vaut mieux pas que tu parles de la deuxième. Bref mission impossible mais à laquelle tu te plis, une nouvelle fois.

Tu te rends compte d’une chose : ils n’avaient pas besoin de ta présence pour statuer sur ton cas. Les rapports saignants de ta tutrice et des deux inspecteurs ont fait le travail. Même ton chef d’établissement, malgré son rapport positif, ne peut plus rien pour toi.

Tu viens de te taper 45 euros et 3 heures de trajet pour rien.

Bref tu sais que c’est foutu. On te demande même durant cet entretien de 30 minutes si tu sais ce que c’est que d’être enseignant.

Avec quoi fait-on des cours ? Que vous a apporté la formation ?

Bref tu sens bien que tu n’es pas dans un lieu protégé de libre expression et d’épanouissement personnel. Alors comme on le dit trivialement tu fais le canard, le dos rond et t’attends que ça se passe.

Tu as à ce moment-là une petite pensée pour un de tes élèves que tu as vertement tancé pour une quelconque raison (tu ne t’en souviens plus) mais qui a adopté la même stratégie.

 

Un petit sourire aux lèvres, tu écoutes sans vraiment écouter tes juges que tu ne pourras pas faire changer d’avis. Tu hoches la tête et, une fois l’entretien fini, tu les salues poliment. Exactement comme ton élève l’avait fait. Une fois que tu as le dos tourné ton sourire s’élargi.

Tu ne t’es jamais senti aussi proche de tes élèves.

Mais ce n'est pas fini ! 

Tu es maintenant convoqué par ta DRH. Hé bien oui ! Les inspections les rapports, la commission n'ont pas suffit ! Non ! 

Maintenant tu dois rencontré une bureaucrate qui va t'entendre, une fois de plus, au cours d'un entretien. 

Evidemment il est absolument nécessaire avant de t'accorder le droit de refaire une année de stage si tu as bien compris ts fautes. Si tu as bien intégré la chance que l'on te laisse de te racheter, de faire amende honorable. Oui tu vas devoir une fois de plus ramper devant une personne dépositaire d'une autorité abusive. TU sens l'humiliation s'ajouter à l'humiliation. 

Tu aimes ton métier, tu as la sensation d'être compétent malgré les bilans négatif formulés sur ta personne qui ne te considère pas assez expérimenté au terme d'une année de stage. 

En même temps tu as toujours aimé l'ironie et le cynisme te voilà donc servi.

 

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