Engrillagement cynégétique : le pouvoir de l’argent empoisonne la Sologne

C’est le scandale qui monte en puissance en Sologne, poumon forestier pour la faune et la flore en région Centre-Val de Loire. Et terre de chasse. Une poignée de riches propriétaires, dont des patrons du CAC 40, sont-ils en passe de transformer la Sologne, avec l’engrillagement cynégétique, en prison à ciel ouvert ? Les responsables politiques sont saisis du dossier. Oui, mais…

« L’engrillagement de grosses propriétés privées en Sologne pour les transformer aussi en enclos de chasse perdure depuis des années, sans que l’Office national des forêts puisse intervenir, d’autant que ce n’est pas illégal, puisque la pose de grillages privés pour retenir du gibier n’est pas sur le territoire domanial », m'explique, quelque peu résigné, un responsable de l’ONF. « Il n’en reste pas moins que des clôtures frôlent parfois la forêt de l’État, et entravent la libre circulation et le brassage naturel des animaux sauvages. Et l’équilibre de la faune et de la flore est donc également menacé. Avec le risque alors un jour, en plus, d’être obligé de réorganiser la chasse, voire la revoir à la baisse, sur le territoire de l’ONF… ».

Le 20 décembre 2018, après des décennies de tergiversations, le conseil régional a enfin adopté de nouvelles normes "d'engrillagement" privé permettant de laisser circuler les animaux sauvages. Mais une bonne partie du mal est déjà fait, et le restera pour plus de 4.000 km de grillages déjà posés depuis des années, car les nouvelles règles ne prévoient pas encore d'au moins les modifier en conséquence ! Un amendement à portée limitée en quelque sorte. Ce sera seulement (pour l'instant donc) pour les nouvelles clôtures, et à l'horizon 2020, à partir de la prochaine révision des plans locaux d'urbanisme, SCOT et PLUI. Les clôtures autour des propriétés privées devront alors respecter une hauteur maximum d'1,20 m, laisser un espace de 30 cm minimum au-dessus du sol, le tout construit en matériaux naturels. Le ministre de la Transition écologique et solidaire François de Rugy a également été saisi début 2019, pour obtenir des avancées législatives complémentaires et faire totalement et durablement disparaître le grillage des paysages solognots. Mais ne faudrait-il pas légiférer et chasser, aussi, les désastreuses conséquences dénoncées par les opposants des quelque 4.000 km de grillages existants depuis des années !

Patate chaude pour François de Rugy et Didier Guillaume

Depuis une vingtaine d’années, le scandale écologique de l’engrillagement cynégétique en Sologne, chère à Maurice Genevoix, est devenu aujourd’hui un dossier sensible, à deux doigts de mettre le feu aux poudres parmi les riverains, dont aussi des chasseurs. Au point que Nicolas Hulot s’était emparé de l’affaire « chasses privées solognaises », encadrées déjà par plusieurs milliers de kilomètres de grillages, pièges mortels aussi parfois pour les mouvements du gibier « domanial », comme les cervidés. D’aucuns en profitent d’ailleurs pour rappeler que la chasse en général, et ses travers en particulier, comme en Sologne, ne sont pas étrangers non plus dans la démission de l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire. La patate chaude de Sologne est passée ensuite entre les mains de son successeur François de Rugy (qui a depuis démissionné aussi), sans oublier Didier Guillaume, alors ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation. Et du gouvernement, puisque qu’Emmanuel Macron aurait été interpellé sur ce sujet qui ressemble, dans une moindre mesure et sans engrillagement, à la finalité des « chasses présidentielles »… François Cormier Bouligeon, député LREM du Cher, suit également l’affaire solognaise de près (visionner aussi à la fin de l’article la récente enquête « C Politique/France 5 »).

Seydoux, Bouygues, Bich ou Dassault

L’engrillagement en Sologne (500.000 ha de forêts) est l’affaire d’une poignée de riches terriens, parfois des patrons du CAC 40, que le pouvoir de l’argent a transformé en propriétaires de splendides demeures entourées de centaines d’hectares de forêts, viviers du même coup de gros gibiers emprisonnés que l’on peut même renouveler à volonté. Car ces gros propriétaires s’appellent notamment Seydoux, Bouygues, Bich ou Dassault, et ils côtoient depuis longtemps en Sologne, parfois, la sphère politique, droite et gauche confondues, avec les « privilèges » qui peuvent aller de pair. Et tout ce petit monde peut ainsi profiter, à l’occasion, des bénéfices de l’engrillagement de propriétés privées transformées en même temps en réserves cynégétiques pouvant regorger de sangliers et autres cervidés à foison. Objectif : les dézinguer par dizaines, pour le plaisir et l'esprit de compétition, lors de festivités qui tiennent plus du ball-trap vivant que de la partie de chasse. Et pas seulement : « Cela peut être à l’occasion un lieu privilégié pour les discussions d’affaires, j’ai vendu beaucoup d’avions grâce à la chasse ! », se gausse sans complexe Olivier Dassault, également député LR de l’Oise…

L’ombre d’épidémies animales

Il n’empêche. Le problème de l’engrillagement qui empoisonne la Sologne doit être rapidement solutionné, voire légiféré, et même revu et corrigé pour les plus anciens enclos, au risque de devenir ingérable, avec des effets pervers indirects. Certes, les engrillageurs s’appuient sur le droit français de la propriété privée permettant de se clôturer totalement, voire de chasser ensuite toute l’année le gibier qui s’y trouve, sauf les oiseaux. Et quand il n’y a plus de gibier, ou moins, il y en a encore, puisque rien n’empêche un propriétaire d’en réintroduire chez lui pour faire des cartons. Ce volet est aussi pointé du doigt, car selon certains, l’introduction de gibier comme le sanglier peut être un jour, alors, potentiellement vecteur de peste porcine et autre tuberculose. Et dans ce cas, d’épidémies animales qui, elles, ne seraient pas gênées par les clôtures !

Engrillagement interdit en Belgique

Si l’engrillagement fait planer en plus un risque sanitaire, et pour la biodiversité, on comprend que la polémique enfle chaque jour un peu plus en Sologne. Les solutions aux problèmes existent pourtant, déjà employées par certains maires pour contrer l’engrillagement et ses risques éventuels, quand d’autres élus locaux ferment les yeux. Une simple clôture d’1 m ou 1,20 m permet ainsi de préserver la circulation des cervidés en général, tout en assurant la sécurité de la propriété privée. Ou mieux. La suppression légiférée des clôtures, comme déjà en Belgique, où la biodiversité s’en porte mieux. Les communes possèdent aussi une arme, à l’horizon 2020, avec la révision des Plans locaux d'urbanisme intercommunautaire (PLUi), et les Schémas de cohérence territoriale (Scot), qui devront avoir été révisés par les collectivités. Car désormais, seuls des arrêtés municipaux et/ou une nouvelle règlementation légiférant l'engrillagement peuvent réussir là où la raison a échoué. Et surtout, une (vraie) volonté politique faisant fi des « groupes de pression » de tous poils, pour le mettre en place...

L’enquête - Sologne : les chasses de la discorde © C Politique - France 5 - 30 septembre 2018

 

(*) RAJOUT en début d'article, de l'amendement décidé le 20 décembre 2018 avec de nouvelles règles pour encadrer strictement l'engrillagement en Sologne, vote du Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires (SRADDET), et ce à l'horizon 2020, et seulement aux nouvelles clôtures...

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