Plus de 420 morts depuis l’an 2000 : faut-il durcir les règles de la chasse ?

Après une fillette blessée par un chasseur à Limoges, une balle de chasse s’est logée près d’une chambre d’enfant, dans l’Hérault, en 2018. Un enfant de 13 ans avait été tué, fin 2017 et le 13/10/2018, un vététiste est mort lors d'une battue. 15/11/2019 : un cueilleur de champignons est mortellement touché. Les accidents de chasse ont fait quelque 421 morts depuis 2000. Règles à revoir ?

Le tragique accident de chasse du 15 novembre 2019, ayant coûté la vie à un promeneur retraité en forêt, illustré par le dessinateur Bramley. © Bramley Le tragique accident de chasse du 15 novembre 2019, ayant coûté la vie à un promeneur retraité en forêt, illustré par le dessinateur Bramley. © Bramley

C’était vendredi 15 novembre 2019, à Villars-les-Bois (Charente-Maritime) : un retraité ramassant tranquillement des champignons est pris « pour un gibier » en forêt, et mortellement touché d'un tir accidentel de chasseur. La veille, en Normandie, un homme est blessé à l'oeil par la retombée de plombs d'un fusil de chasse, alors qu'il tond sa pelouse dans son jardin... Sans compter que ce week-end noir de novembre 2019, deux autres accidents de chasse mortels sont déplorés en 24 heures dans la Vienne !

Le mercredi 3 octobre 2018, lors d’une battue au sanglier, dans le village de Laroque (Hérault) : une balle de chasse traverse le double-vitrage d’une fenêtre, puis une armoire, avant de finir sa course dans le chambranle de la porte d’une chambre d’enfant. Fort heureusement, l’habitation était vide à ce moment-là. Mais en septembre 2018, à Limoges, une fillette de 10 ans n’a pas eu la même chance. Elle a été grièvement blessée au thorax par un chasseur de 69 ans, alors qu’elle pique-niquait tranquillement en famille. Plus grave, en Vendée, en septembre 2017, le jour de l’ouverture, un jeune garçon de 13 ans est mort d’un coup de fusil en pleine tête, tiré par son grand-père, lors d’un accident de chasse. Et samedi 13 octobre 2018 (*), un vététiste de 34 ans « parfaitement identifiable », sur un chemin de montagne fréquenté, a été mortellement touché par le tir d'un chasseur âgé de 22 ans, invité à une battue au gros gibier en Haute-Savoie... La liste n'est malheureusement pas exhaustive, avec aussi les accidents non mortels, et chaque année.

Willy Schraen, patron des chasseurs, convoqué par son ministère de tutelle

Huit morts avaient déjà été enregistrés par tirs accidentels à la chasse, donc, au 23 novembre 2019, pour la saison 2019-2020 à peine commencé, ce qui a poussé Emmanuelle Wargon, secrétaire d'État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, à mettre Willy Schraen, le sémillant patron des chasseurs français, au pied du mur, le 26 novembre 2019 : « Le renforcement de la sécurité à la chasse est une des priorités de la loi du 24 juillet 2019. À la suite des récents accidents, j'ai interpellé le président de la Fédération nationale des chasseurs pour que ces mesures soient pleinement mise en oeuvre sur tout le territoire. », clame Mme Wargon sur son compte Twitter (← CLIQUEZ pour lire la lettre de la ministre au président de la Fédération des chasseurs de France).

Manquement aux règles de sécurité

Les tirs accidentels de chasse défraient régulièrement la chronique, et c’est 2.219 accidents de chasse (sans compter les tirs accidentels vers les maisons, voitures, animaux domestiques, etc.), dont quelque 421 morts en France, depuis l’an 2000 (chiffres 2019-2020 Office français de la Biodiversité -OFB, au 17 juillet 2020), et entre 113 et 232 blessés recensés chaque année par l’OFB, qui met à chaque fois en garde, et déplore 11 accidents mortels de chasse de plus en 2019-2020 (4 de plus que la saison passée, dont un non chasseur) : « Durant la saison 2019-2020, la majorité des accidents sont intervenus lors d’une chasse collective au grand gibier (56%), 90 % des victimes étaient des chasseurs, et une moyenne de 158 victimes par an », déplore l’OFB. « Le nombre d'accidents de chasse relevés cette saison 2019-2020 s'élève à 141, en hausse par rapport à la saison 2017-2018 (113) et 2018-2019 (131). 141 victimes ont été identifiées, 11 accidents mortels dont une personne non chasseur ». La très grande majorité des accidents mortels restent liés à un manquement aux règles élémentaires de sécurité et en particulier au non-respect de l’angle de sécurité de 30° (zone de vision sans tir à partir des lignes à la gauche et à la droite du tireur), mais aussi à un tir sans identification d’une cible, et à une mauvaise manipulation de l’arme. Les caméras sur l’arme sont aussi à proscrire car elles peuvent distraire le tireur. » Tout ceci est loin d’être rassurant.

L’insécurité redoutée des Français(e)s

 © Bramley dessinateur © Bramley dessinateur

Les accidents de chasse créent de plus en plus l’indignation sur les réseaux sociaux, et l’exaspération des Français(e)s dont 71 % ne se sentent pas en sécurité dans la nature en période de chasse, et 82 % plaident pour le dimanche non chassé (LIRE LE SONDAGE COMPLET DE L’Ifop ICI). Il faut reconnaître qu’aujourd’hui on se promène beaucoup plus nombreux dans les campagnes et dans les bois qu’autrefois, et la sécurité est un droit. Depuis le 2 janvier 2018, l’autorisation des modérateurs de sons (silencieux pour la chasse) sur des fusils, fait encore plus de bruit dans l’esprit des Français(e)s, qui craignent de moins localiser encore les chasseurs. D’autant que la campagne au siècle dernier n’est pas celle d’aujourd’hui. Sa fréquentation dominicale, et la population permanente, ont changé. Les petits hameaux sont souvent devenus des villages plus importants, ou des grandes communes « à la campagne », en périphérie de villes. De plus, la chasse fédère maintenant en France quelque 1,1 million de licenciés armés parfois de carabines pour le tir à longue distance, et qui se déplacent parfois pour chasser hors de leur département, y compris dans des espaces ruraux qu’ils ne connaissent pas comme le leur… Tout ça est loin de minimiser les risques d’éventuelles balles perdues et/ou de tirs mal maitrisés de chasseurs, comme le déplore l’Oncfs chaque saison de chasse...

Des comportements de chasseurs à risques

C’est donc un fait que le milieu de la chasse ne peut ignorer : le temps où le petit Marcel Pagnol faisait ses « armes » pour aller tirer la bartavelle, avec la pétoire de famille en bandoulière, dans des espaces ruraux archiconnus des chasseurs et quasi-déserts, ce temps-là est révolu. Tout comme la battue locale d’antan au sanglier par les « anciens », armés de fusils aux traditionnelles cartouches de chevrotine, chasse au gros gibier qui était alors, avant tout, une balade entre copains se riant de revenir bredouilles… Le chasseur a changé avec le temps et les conditions des chasses aussi ! Il n’est donc pas interdit de penser que les règles actuelles d’obtention et de validation du permis de chasser puissent évoluer encore, auxquelles s’ajouteraient de nouvelles directives de sécurité pour la chasse, et particulièrement pour celle au gros gibier. Ainsi, il n’est pas rare pour des promeneurs de se faire refouler par des chasseurs d’une zone boisée un jour de chasse, pas forcément bien signalée, alors qu’en théorie, la présence des deux parties n’y est pas à priori interdite ! Et normalement en parfaite sécurité : « 90 % des chasseurs respectent les draconiennes règles du permis de chasse et de tirs qui leur sont imposés, et répétés régulièrement, avec des responsables en plus qui surveillent sur le terrain », estime un agent de l’Office national des forêts, également chasseur, voire parfois chef de battue lui-même, qui pense que l’on peut toujours aller plus loin dans la sécurité. « Il faudrait, par exemple, imposer partout en France les gilets fluorescents pour les chasseurs. Dans certains départements, il existe aussi des écoles de chasse avec du vrai gibier : pourquoi ne pas généraliser ce genre de stage pour encore mieux préparer et former les (futurs) chasseurs ? D’autant que les comportements à risques lors des chasses sont généralement perpétrés toujours par le même profil de chasseurs récalcitrants aux règles de sécurité, voire imprudents, ou qui oublient leur supposée vigilance en s’emballant pour tirer à l’arrivée d’un gibier… »

Durcir les règles de la chasse

Beaucoup de carabines, avec lunettes de visée, ont aujourd’hui, notamment pour la chasse au gros gibier (ou sur cible), une efficacité redoutable avec le silencieux et des munitions subsoniques, portant en théorie à bien plus d’un kilomètre. L'utilisation de cartouches subsoniques est recommandée en plus pour réduire au maximum le bruit. Certes, le tir de chasse est interdit à plus de 300 mètres, avec une arme munie d'une optique de tir fixe ou amovible portant des graduations ou des repères pouvant permettre la correction du tir dit "longue distance". Un tir doit être effectué debout, et « fichant » (face à une pente, etc.) en éliminant auparavant tout risque de ricochet et/ou que la balle ne va pas se « perdre ». Mais de la théorie à la pratique, il peut toujours parfois y avoir bien plus « qu’un pas » ! Peut-être alors faudrait-il imposer aujourd’hui, et désormais, lors des chasses, un nouveau périmètre de sécurité « chasse interdite » à proximité des habitations et des voies de circulation, qui passerait de 200 mètres, comme arrêté déjà par des maires, à 300 mètres pour tous les chasseurs de France ? Cette distance pourrait d'ailleurs être identique et exigée pour les routes et les voies publiques, où il n'est pas rare de croiser les chasseurs en bord de routes, disposés à distance régulière pour avoir plus de chance de tirer le grand gibier chassé en forêt ? Une balle perdue est vite arrivée, ou un ricochet dramatique, vers une voiture, comme l'a déjà montré l'actualité des accidents de chasse. Et pourquoi pas non plus instaurer un permis de chasse à points, et délivré sur les mêmes règles que le permis de conduire, pour pénaliser les éventuelles infractions selon leur degré reconnu, et avec un taux d’alcoolémie maximum identique à la conduite pendant la chasse (contrôles réguliers à l’appui). Ne pourrait-on pas instaurer également un âge limite, parfois « avancé », pour chasser ? Mais surtout rendre obligatoire dès à présent, pour la demande de validation annuelle du permis de chasser, d'y joindre un certificat médical adéquat, avec en plus contrôle de la vue et de son éventuelle correction, et ce chaque année. Cette visite médicale annuelle pour valider le permis de chasse avant la saison, pourrait même être au frais du chasseur, non remboursée par la Sécurité sociale, chasseur dont le coût annuel du permis diminue en 2019 de 400 € à 205 €... Cette éventuelle révolution d'un "nouveau permis de chasse" assorti des règles ci-dessus, pourrait même être à points, comme le permis de conduire, ce qui permettrait en plus aux agents de l'ONCFS, de réprimer immédiatement petites et grosses infractions. Il est vrai aussi que dans un autre domaine, le dimanche non chassé réduirait considérablement les risques d’accidents de chasse en tous genres ce jour-là. Ou pourquoi pas envisager, au regard d'une augmentation des promeneurs-randonneurs, d'exclure la chasse de la nature les mercredi et dimanche après-midi ? La liste des mesures préventives n’est bien sûr pas exhaustive pour qui veut s’y coller, mais elles deviennent urgentes avec la multiplication des tirs accidentels de chasse en tous genres. Car chasseur ou non chasseur, la vie n’a pas de prix.

↓ TGV, maisons, animaux domestiques : les incidents de chasse se multiplient ↓

TGV, maisons, animaux domestiques : les incidents de chasse se multiplient © FranceInfo

↓ Jacques Bouchet, M. Sécurité à l'ONCFS, met lui aussi en garde contre le rapprochement de la chasse en périphérie de l'habitat, et la nécessité d'une formation et règlementation pour les chasseurs ↓

Une voiture en marche a été traversée par une balle dans le Lot. Le chasseur visait un sanglier de l'autre côté de la route...

Chasse : pourquoi les accidents se multiplient ? © FranceInfo

(*) Cet article sur Mediapart, publié à l'origine le 9 octobre 2018, a fait l'objet le dimanche 14 octobre 2018, d'une mise à jour après le fait divers mortel lors d'une battue au gros gibier à Montriond (Haute-Savoie), où un vététiste âgé de 34 ans, restaurateur d'origine britannique installé depuis quelques années sur une commune proche du drame, a été touché par un tir de chasseur, alors qu'il dévalait en VTT un chemin d'ailleurs habituellement fréquenté.

D'autres informations ont été rajoutées le vendredi 14 juin 2019, et une troisième mise à jour le 27/11/2019, après qu'un ramasseur de champignons a été pris pour "du gibier", tué accidentellement en Charente-Maritime, le 15 novembre 2019. Et que le ministère de la Transition écologique et solidaire ait interpellé Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, le 23 novembre 2019, par lettre de "mise en demeure" quant à la sécurité à la chasse, lettre publiée avec un message sur Twitter par Emmanuelle Wargon, secrétaire d'État, le 26 novembre 2019...

NB : merci au dessinateur Olivier Lambrey pour les illustrations de cet article, plus connu sous le nom d'artiste Bramley, que vous pouvez retrouver sur Twitter, et sur son blog ICI

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