Balles perdues: un riverain peut-il mourir lors d’une chasse?

La mort de Morgan Keane dans le Lot, confondu avec un sanglier, et tué près de chez lui alors qu’il coupait du bois, devrait faire prendre conscience à l’État qu’il faut revoir plus durement les règles sécuritaires de la chasse. Avant un mort dans une maison ?

Les tirs accidentels de Chasseurs, c'est plus de 420 morts (chasseur et non-chasseurs) depuis 2000, sans compter plusieurs milliers d'estropié(e)s.... © Illustration Office français de la Biodiversité Les tirs accidentels de Chasseurs, c'est plus de 420 morts (chasseur et non-chasseurs) depuis 2000, sans compter plusieurs milliers d'estropié(e)s.... © Illustration Office français de la Biodiversité

« Suite au décès tragique d’un jeune homme de 25 ans à Calvignac (Lot) aujourd’hui, tué alors qu’une action de chasse se déroulait à proximité, toutes mes pensées vont à la famille et aux proches de la victime. L’enquête devra faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame. » C’est Bérangère Abba, secrétaire d'État chargée de la Biodiversité auprès de Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, qui a publié ce tweet. C’était le 2 décembre 2020, le jour où une énième balle perdue de chasseurs a tué sur le coup Morgan Keane, à quelques dizaines de mètres de sa maison, alors qu’il coupait tranquillement du bois… Un jeune chasseur l’aurait pris pour un sanglier… Le communiqué de Mme Abba semble bien avoir été le seul discours stigmatisant ce nouveau drame de la chasse. Le tweet de la secrétaire d’État à la Biodiversité (et à la chasse) pour exprimer des condoléances officielles est resté bien seul, aucune autre réaction semble-t-il de responsables de l’exécutif, et, comble du paradoxe : pas de véritable réaction publique par Willy Schraen, président des chasseurs de France, destinée à la famille du jeune tué dans le Lot ? Ce peut être d’autant plus choquant, que les riverains ne comptent plus les balles perdues dans les maisons, près de chambre d’enfant, de bagnoles, de TGV et autres animaux domestiques, quand ce n’est pas un ramasseur de champignons ou un vététiste qui est confondu avec le « gibier » du jour !

Morgan Keane, 25 ans, tué d'une balle de chasse perdue près de chez lui : le drame de trop ?

Ce nouveau drame de la chasse 2020 dans le Lot a fait le tour des médias, d’autant que Morgan était anglais, comme le vététiste de 34 ans « parfaitement identifiable », sur un chemin de montagne fréquenté, mortellement touché par le tir d'un chasseur de 22 ans, invité à une battue au gros gibier en Haute-Savoie... L’affaire du vététiste Mark Sutton (lui aussi anglais) tué à Montriond en 2018, a été jugée à quelques jours de la mort de Morgan : quatre ans de prison, dont un ferme (qu’il ne devrait pas faire) pour le tireur de Montriond, et trois autres chasseurs condamnés avec sursis pour avoir maquillé la vérité, le tout sur fond d’alcool, et de cannabis pour l’un d’entre eux…

« Un homicide involontaire, c'est trois ans de prison. Assorti d'une violation des règles de prudence et de sécurité, c'est cinq ans. Est-ce de nature à dissuader les chasseurs ? A l'évidence non » s’emporte Maître Benoît Coussy, avocat de la famille de Morgan Keane : « Si on criminalisait les homicides dans le cadre des accidents de chasse, peut-être que cette épée de Damoclès permettrait de réduire le risque de tirs sur des semblables. » suggère l’homme de droit avec raison...

Lot : 150 personnes aux obsèques de Morgan Keane, tué par un chasseur lors d'une battue. Déclaration aussi de l'avocat de la famille. © France 3 Occitanie

Les responsables politiques de l’exécutif auraient même probablement dû aller plus loin depuis longtemps, car chasser aujourd’hui avec des carabines d’une portée de plusieurs kilomètres, voire des balles à ailettes, n’entraine pas les mêmes drames en cas de tirs accidentels que la pétoire à grenailles du grand-père ! Ainsi, vendredi 15 novembre 2019, à Villars-les-Bois (Charente-Maritime) : un retraité ramassant tranquillement des champignons est pris « pour un gibier » en forêt, et mortellement touché d'un tir accidentel de chasseur. La veille, en Normandie, un homme est blessé à l'oeil par la retombée de plombs d'un fusil de chasse, alors qu'il tond sa pelouse dans son jardin... Sans compter que ce week-end noir de novembre 2019, deux autres accidents de chasse mortels sont déplorés en 24 heures dans la Vienne !

Pays basque : une balle traverse leur salon, "heureusement que mes enfants n'étaient pas là" © France 3 Nouvelle-Aquitaine

Le mercredi 3 octobre 2018, lors d’une battue au sanglier, dans le village de Laroque (Hérault) : une balle de chasse traverse le double-vitrage d’une fenêtre, puis une armoire, avant de finir sa course dans le chambranle de la porte d’une chambre d’enfant. Fort heureusement, l’habitation était vide à ce moment-là. Mais en septembre 2018, à Limoges, une fillette de 10 ans n’a pas eu la même chance. Elle a été grièvement blessée au thorax par un chasseur de 69 ans, alors qu’elle pique-niquait tranquillement en famille. Plus grave, en Vendée, en septembre 2017, le jour de l’ouverture, un jeune garçon de 13 ans est mort d’un coup de fusil en pleine tête, tiré par son grand-père, lors d’un accident de chasse. La liste n'est malheureusement pas exhaustive, sans compter les estropiés de la chasse, chaque année, et les bagnoles, maisons, ou animaux domestiques troués comme des passoires.

"Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2018-2019. © Illustration Office français de la Biodiversité "Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2018-2019. © Illustration Office français de la Biodiversité

Willy Schraen, chef des nemrods, convoqué par son ministère de tutelle

Huit morts avaient déjà été enregistrés par tirs accidentels à la chasse au 23 novembre 2019, saison de chasse 2019-2020 à peine commencée, ce qui a poussé Emmanuelle Wargon, alors secrétaire d'État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, à mettre Willy Schraen au pied du mur, le 26 novembre 2019 : « Le renforcement de la sécurité à la chasse est une des priorités de la loi du 24 juillet 2019. À la suite des récents accidents, j'ai interpellé le président de la Fédération nationale des chasseurs pour que ces mesures soient pleinement mise en oeuvre sur tout le territoire. » s’indignait l’ex-ministre. Las ! Si la « sécurité à la chasse » impose depuis le vêtement fluorescent et panneaux de signalisation (qui existaient déjà), et une remise à niveau tous les 10 ans des règles de sécurité à la chasse, ce ne sont sans doute pas ces saupoudrages sécuritaires qui vont changer la trajectoire des balles perdues, et autres sangliers fantômes que des chasseurs croient parfois entendre couiner dans des buissons avant des accidents de chasse !

Manquement aux règles de sécurité

Une voiture en marche avait déjà été traversée par une balle dans le Lot. Le chasseur visait là encore un sanglier de l'autre côté de la route...

↓ Jacques Bouchet, M. Sécurité à l'ONCFS, met lui aussi en garde dans cette vidéo contre le rapprochement de la chasse en périphérie de l'habitat, et la nécessité notamment d'une formation et règlementation pour les chasseurs ↓

Chasse : pourquoi les accidents se multiplient ? © FranceInfo

Les tirs accidentels récurrents de chasseurs défraieront sans doute encore longtemps la chronique, si rien n’est vraiment fait car en 20 ans, on dénombre près de 2.250 accidents de chasse en France (sans compter les tirs accidentels vers les maisons, voitures, animaux domestiques, etc.), avec un chiffre de morts (dont des non-chasseurs) qui tourne autour de 425 personnes tuées ! Ce n’est malheureusement pas terminé, même si l’on sait que les accidents de chasse ne disparaitront jamais complètement. Mais les décideurs politiques et le législateur peuvent inverser la tendance, bien au-delà de la soi-disant baisse de 41 % en 20 ans brandie par l’Office français de la Biodiversité. Les chasseurs aussi sont passés en 20 ans de 2 millions à 1 million de fusils, et on peut imaginer que les deux baisses sont parallèles. Et si comme les chasseurs le rétorquent, « 41 % d’accidents en moins car beaucoup plus de gros gibiers », on peut douter encore que les journées de chasse soient élastiques et les tireurs d’élite légion parmi les nouveaux chasseurs !

Visite médicale/vue annuelle pour valider permis de chasseur, et chasse interdite à 300 mètres voies/habitat

Madame et/ou Monsieur les ministres de tutelle de la chasse, il faut déjà en urgence rendre obligatoire une visite médicale et de la vision annuelle (cela n’existe pas actuellement) pour valider le permis de chasser (un contrôle médical au frais du chasseur). Les formations obligatoires à la sécurité doivent être ramenées de 10 ans à 5 ans, et l’alcool banni pendant la chasse sur les mêmes règles que pour la conduite automobile. Le tir de chasse est normalement interdit à plus de 300 mètres, avec une arme munie d'une optique de tir fixe ou amovible portant des graduations ou des repères pouvant permettre la correction du tir dit «  longue distance » ? Alors il faut interdire la chasse dans un périmètre de sécurité de 300 mètres autour des habitations, et des voies à la circulation des automobiles et trains, ce qui contribuerait évidemment à réduire drastiquement les tirs accidentels de chasse surtout vers les maisons (et les animaux domestiques), les véhicules, etc.

Faudra-t-il attendre qu’une personne soit tuée dans une maison par une balle perdue pour agir, comme on finit par mettre un panneau « stop » à un carrefour dangereux ?

↓ L'Office français de la Biodiversité communique sur quelques points factuels dans la vidéo ci-dessous, concernant les tirs accidentels de chasseurs. Mais cela ne suffit pas.

De nouvelles mesures sécuritaires à la chasse doivent être prises en urgence par les décideurs politiques ↓

Quelles sont les causes principales des accidents de chasse en France? © Office français de la Biodiversité sur Chassons TV

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.