Guerre de Vendée : une reconnaissance de responsabilité ?

Le « pardon » d’Emmanuel Macron à la veuve de Maurice Audin est aussi historique que la reconnaissance de responsabilité de la France par Jacques Chirac, au Vélodrome d'Hiver de Paris, dans la déportation des Juifs sous l'Occupation. La Vendée, décimée à la Révolution française, espère toujours un geste fort de l’État pour apaiser les mémoires et réconcilier les coeurs.

Alain Gérard devant le martyrologue des Lucs-sur-Boulogne (Vendée). © Dr-reproduction interdite Alain Gérard devant le martyrologue des Lucs-sur-Boulogne (Vendée). © Dr-reproduction interdite

La reconnaissance de responsabilité de l'État français par Emmanuel Macron, dans la disparition du militant anticolonialiste Maurice Audin (1932-1957), en Algérie, « permet d'aller vers une sorte de réconciliation, un apaisement des mémoires », a dit Benjamin Stora, président du musée de l'Histoire de l'immigration, sur Europe 1. Et c'est vrai. Cette décision présidentielle s'inscrit dans la même démarche historique que le discours de responsabilité de la France au Vél' d'Hiv, par Jacques Chirac, en 1995, dans la déportation des Juifs sous l'Occupation, en juillet 1942. La reconnaissance des crimes commis par la France pendant la guerre d'Algérie pousse également à poursuivre le travail de vérité et de mémoire sur cette période. Autrement dit, elle ouvre cette fois encore la porte vers un chemin plus large de recherches de la vérité, préférable aux zones d'ombre, et tout autant pour la paix des mémoires et des esprits, que la réconciliation des hommes dans le pardon.

Reconnaître la vérité

« (…) Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l'État. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c'est tout simplement défendre une idée de l'Homme, de sa liberté et de sa dignité. C'est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l'œuvre (…) », justifie Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, dans son discours au Vél' d’Hiv de Paris. Là encore, le président de la République résume, en quelques mots forts, toute l’importance historique et humaine d’une reconnaissance de responsabilité. Emmanuel Macron l’a résumé en trois mots : « Reconnaître la vérité. »

Exactions révolutionnaires

Une autre blessure perdure en France depuis 225 ans : les exactions meurtrières surtout sur la population vendéenne par les soldats républicains, entre 1793 et 1796, page noire autant que méconnue de l’histoire de France, perpétrée lors de la Révolution française en « Vendée militaire », insurrection populaire contre les dérives révolutionnaires. Ou comment la politique délibérément anticatholique du Comité de salut public et de la Convention, Robespierre en tête, a soulevé une population de Paysans qui, pourtant, n’était pas a priori hostile à la Révolution. La Convention nationale répondra en provoquant le premier « massacre démocratique » de l'histoire de France, selon la formule de l’historien Alain Gérard. Son collègue Jacques Hussenet s’accorde, recensements communaux à l’appui, sur au moins 170.000 morts, hommes, femmes et enfants, majoritairement en Vendée, mais aussi en Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, et Loire-Atlantique, territoire géographique de la Vendée militaire. Que l’on confond d’ailleurs encore souvent avec la Chouannerie (partie Bretagne, Maine, Anjou et Normandie).

Les archives de l’extermination

Ce sera historique encore si, un jour ou l’autre, la présidence de la République française se prononce sur cette autre page sombre de l’histoire de France que fut le massacre vendéen, dont on parle souvent du bout des lèvres, et curieusement absente des manuels scolaires… Une reconnaissance de responsabilité que la Vendée espère sans doute plus comme une déclaration officielle, nécessaire à une réconciliation avec l’histoire, que comme un « pardon ». Alain Gérard, chercheur à l’Université Paris-IV-Sorbonne, a exhumé des documents inédits sur cette période, conservés aux archives de Vincennes, et en a fait un livre aux témoignages parfois effroyables : « Vendée, Les archives de l’extermination. » (*) : « La République s’honorerait de reconnaître cette page sombre d’histoire en Vendée, mais aussi dans ses départements limitrophes, où la liberté instaurée en 1789 a laissé place aux dérives de la Convention, puis en ce terrible hiver 1793-1794, à la Terreur qui s’y livra à un véritable massacre démocratique, premier en date dans l’histoire de l’inhumanité, sur les hommes, femmes et enfants. », estime, lui aussi, l'historien et chercheur universitaire. Tout a débuté en 1793, quand la Convention décrète la levée de 300.000 hommes pour la guerre aux frontières (qui peuvent aussi servir à mater le moindre village), conscription écrasante pour les Paysans, mais surtout la constitution civile du clergé. Des prêtres réfractaires sont exilés, déportés, ou massacrés. Et enfin vient la loi du sang du 19 mars 1793. C’est l’insurrection dans les villages vendéens, et contrées alentours.

170.000 morts, hommes, femmes et enfants

La Convention décide alors de détruire la Vendée et d’en déporter les vieillards, les femmes et les enfants, à peine un an après les terribles massacres de Septembre à Paris, et dans d’autres villes de France. Les responsables révolutionnaires mandatent en Vendée les impitoyables colonnes infernales, menées par des généraux sans pitié, comme Turreau ou Westermann, parmi les plus tristement célèbres, qui déciment la population et brûlent tout sur leur passage, surtout en 1793-1794. Des milliers de civils, hommes, femmes et enfants, sont aussi déportés à Nantes et emprisonnés à « l’entrepôt », véritable camp d’extermination, avant d’être noyés en masse dans la Loire par Carrier, autre chef républicain. En 1993, Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) est présent à la commémoration du bicentenaire à l’Historial des Lucs-sur-Boulogne en Vendée, où 564 habitants furent massacrés les 28 février et 1er mars 1794, dont 127 enfants de moins de 10 ans. L’écrivain et dissident soviétique mettra alors en parallèle le soulèvement vendéen et les résistances populaires aux totalitarismes communistes : « Jacques Hussenet estime à au moins 170.000 morts, au terme d’un dessein purificateur de la Convention, ni raisonnable, ni justifiable. Et le déni a précédé le crime, comme toujours dans les massacres similaires. Il n’y a pas eu d’écrit de la part du pouvoir central ordonnant de tuer les femmes et les enfants, mais il était renseigné : on a trouvé notamment dans les papiers de Robespierre toutes les preuves de ce que faisait Carrier. », affirme Alain Gérard.

Ironie du sort qui révulse encore bon nombre de connaisseurs des faits, et Vendéen(nes) : Louis-Marie Turreau, quant à lui, fait partie des personnalités dont le nom est gravé sous l’Arc de Triomphe de l’Étoile…

(*) « Vendée, les archives de l’extermination », par Alain Gérard. 683 pages. Éditions du CVRH.

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