Syrie: attaque chimique dans la Ghouta orientale, la fin de l'impunité?

Après une nouvelle attaque chimique en Syrie, réalisée selon toute vraisemblance par le régime syrien, pour terroriser sa population, le bombardement de centres de recherche et de stockage de ces gaz de combat, par trois puissances occidentales, permettent de mettre un frein à l'impunité de Bachar El Assad, dans l'utilisation de ces armes proscrites par les conventions internationales.

Le 4 Avril dernier, une attaque chimique au chlore a secoué la Ghouta orientale, provoquant la mort de 47 civils, dont de nombreux enfants, alors que le régime syrien tentait de reprendre en totalité cette enclave occupée auparavant par des rebelles de "l'Armée Syrienne Libre". L'utilisation de ces armes chimiques posent un problème moral évident: certes, elles provoquent un nombre de morts relativement moins importants, en proportion, que les quelques 500 000 autres victimes occasionnées depuis le début de la guerre, il y a 7 ans, par les bombardements conventionnels de populations civiles ou de forces armées, et l'affrontement des forces en présence, mettant en présence les forces loyalistes de Bachar El Assad, "l'Armée Syrienne Libre", composée de rebelles islamistes essentiellement, l'Etat Islamique, ou les "Forces Démocratiques syriennes", composées d'une coalition de combattants kurdes, arabes et chrétiennes. Mais d'une part ces armes chimiques sont totalement proscrites par les Conventions internationales depuis 1993, d'autre part elles provoquent un sentiment évident de terreur sur les populations qu'elles touchent, par la peur qu'elles suscitent et les effets médicaux particulièrement violents qu'elles produisent sur des êtres humains sans défense (suffocations, irritations des voies respiratoires, asphyxies, et autres symptomes terrifiants).

 En 2012, alors que la guerre était déclenchée depuis 1 an, le régime syrien reconnaissait posséder et fabriquer des armes chimiques, dans la mesure où il n'était pas signataire du traité d'interdiction des armes chimiques et ne faisait pas partie de l'OIAC (organisation pour l'interdiction des armes chimiques). Mais en 2013 le président Barack Obama ayant théorisé l'existence de "lignes rouges" à ne pas franchir dans l'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien, avec l'appui de la France et de la Grande Bretagne, le régime syrien avait cru bon de négocier avec ces trois premières puissances, sur proposition de la Russie, pour signer son adhésion à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, et s'engager à détruire ses stocks de gaz sarin et gaz moutarde notamment, après des attaques terriblement meurtrières, notamment à Khan Cheikoun et dans la Ghouta Orientale. Les trois puissances occidentales, et notamment les Etats Unis, avaient renoncé à la dernière minute, à organiser des représailles militaires, contre le régime de Bachar El Assad, pour se contenter d'obtenir un renoncement par le régime , du moins sur le papier, de l'utilisation de ces armes, proscrites par les convention internationales, et leur élimination par des moyens pacifiques.

  La suite, on la connait malheureusement: le régime syrien, contesté depuis 2011, par la population syrienne, continuait son entreprise de terreur auprès de son peuple, soutenu par la République Islamique d'Iran, au point de provoquer et de favoriser l'irruption soudaine, trois ans plus tard, de l'Etat Islamique, composé de mercenaires djihadistes, un monstre inattendu qui provoquera bien vite l'hostilité des Etats occidentaux. Parallèlement, l'ONU mettait en place un mécanisme d'investigation pour enquéter sur l'utilisation d'armes chimiques sur les populations civiles: l'OIAC obtenait la conviction, suite à son travail de terrain, que jusqu'en 2017, au moins 27 attaques chimiques avaient été organisées par le régime syrien, et que ce dernier avait reconstitué un stock d'armes chimiques au chlore, cette fois, même s'il n'avait vraisemblablement pas le monopole de leur utilisation  (Etat Islamique, groupe rebelle). Ce mécanisme d'enquète et d'investigation, initié par l'ONU, était interrompu, à la fin de l'année 2017, par un véto russe, qui interdisait de facto sa prolongation. C'est dans ce contexte qu'à eu lieu, début Avril, cette nouvelle attaque chimique, dans la Ghouta Orientale. Alors que les instances de l'ONU, ne parvenaient pas à s'entendre sur les modalités d'engagement d'une véritable enquète officielle sur le terrain, établissant les responsabilités politiques en cause dans ce massacre, les Etats Unis, la France, et la Grande Bretagne, sur la base de témoignages fiables d'acteurs de terrain (médecins, journalistes, habitants) prenaient la décision de bombarder trois centres de recherche et de fabrication d'armes chimiques (essentiellement du chlore), pour mettre fin à l'impunité et à l'inaction de l'ONU, et ce alors qu'une trève dans les bombardements, votée exceptionnellement par l'ONU, en Février dernier, pour permettre à des corridors humanitaires de se former, afin de secourir les populations martyrisées, n'avait pas été respectée par le régime syrien.

 Cette décision, même limitée, de bombarder ces centres de fabrication d'armes chimiques, a un impact psychologique indéniable, dans la mesure où elle redonne un sens à cette politique des "lignes rouges" décrétée par Barack Obama, qui avait en partie échoué à la faire appliquer. Certes le président américain actuel agit plus par opportunisme politique que par réelle conviction: déterminée par son hostilité à l'égard de l'Iran, il semble se ranger derrière cette politique des "lignes rouges", concernant les armes chimiques, pour se démarquer de la stratégie d'Obama, qui avait renoncé à bombarder le régime syrien, pour mieux négocier avec lui, alors que son successeur souhaitait se désengager de la Syrie initialement. Mais cette intervention marque néanmoins un coup d'arrêt, ou un frein au moins temporaire à l'impunité des autorités syriennes, secondées par l'Iran et la Russie. L'avenir dira si cette initiative a été efficace ou pas pour éradiquer ce poison des armes chimiques en Syrie.... En attendant désespérément une solution politique dans cette guerre sans nom qui n'en finit pas, et qui a occasionné le déplacement de 7 millions de personnes, dont 3 millions de réfugiés en Europe et au Proche Orient, depuis 7 ans!

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