Conférence à la maison de la Tunisie: "9 ans après, État, République et révolution"

Le Comité pour le Respect des Droits de l'Homme et des Libertés en Tunisie organisait une conférence à la Maison de la Tunisie à Paris, à la Cité Internationale, pour tenter de faire un bilan politique et historique de la Tunisie, 9 ans après la Révolution de 2011. L'occasion de répondre aux controverses sur des notions complexes, comme la Révolution, l'État, la République, la modernité.

Ce mardi 28 Janvier 2020, avait lieu à la Fondation de la maison de Tunisie, à Paris, à la cité Internationale, une conférence, consacrée à la Révolution tunisienne, ses prémisses, ses conséquences, intitulée "9 ans après, Etat, République et révolution", et organisée par le "Comité pour le Respect des Droits de l'Homme et des Libertés en Tunisie",(CRDHLT) première série de Conférences qui se poursuivront en Février notamment. Cette conférence était centrée sur une discussion concernant la publication de deux ouvrages, celui de l'historien Adel Tlifi, intitulé "Etat, Révolution et modernité: de l'exception arabe à la spécificité tunisienne" (2020), et l'ouvrage collectif de militants et acteurs de la société civiles tunisiens, coordonné par l'activiste Kamel Jendoubi, intitulé "Que vive la République!", et retraçant 60 ans d'histoire politique de la Tunisie, de 1957 à 2017, à travers des photos et des témoignages divers et variés.

 La conférence a débuté par la tenue d'une minute de silence, en hommage à l'activiste et blogueuse, Lina Ben Mhenni, et son professeur Tahar Labassi, deux personnalités éminentes et acteurs de la Révolution tunisienne de 2011, récemment décédés, dont les funérailles avaient lieu le jour même, et dont les portraits étaient affichés. Puis la conférence proprement dite a commencé: à la tribune, on trouvait outre Kamel Jendoubi et Adel Tlifi, le modérateur Mourad Allal, ainsi que le "discutant" Hichem Abdessamad, chargé d'alimenter la controverse sur les points en débat.

  La discussion a commencé par l'intervention d'Adel Tlifi, qui a rappelé sa méthode et le sens de son livre, publié en arabe, et dont la traduction devrait prochainement avoir lieu. Il explique qu'il s'est beaucoup documenté en étudiant les travaux d'un historien américain notamment, pour tenter de comprendre par l'histoire comparée (Europe, notamment France, Portugal, Espagne, Amérique du Sud, pays arabes,etc), comment est né un État moderne en Tunisie, depuis les prémisses des premiers bouleversements politiques, en 1864. Il explique que pour lui, c'est à partir de cette première expérience politique que s'est appuyée ensuite la formation historique d'un État moderne en Tunisie, basé sur la territorialité. Les premiers journaux écrits et publiés, à cette époque, la première constitution, la première révolte pour demander l'égalité fiscale. Il tente de déminer les critiques qui peuvent lui être faite, en expliquant qu'il n'a pas voulu faire un livre sur la colonisation pour ne pas tomber dans l'analyse dominant/dominé, et pour expliquer que la naissance ou les prémisses d'un État nation moderne ne signifie pas pour autant "démocratie" ou "République", puisque le despotisme existait dans différents pays même là où un État fort et centralisateur s'imposait: Louis 14 et la monarchie absolue en France, puis Napoléon au 19e siècle. Pour l'idée de Révolution, il s'inspire de la Révolution des oeillets au Portugal, en 1974, mais aussi l'exemple espagnol, avec la lutte contre Franco. L'idée d'un État Nation n'était pas propre à l'Europe selon lui. En effet, l'Égypte a connu la naissance d'un État, mais avec une présence importante de l'armée dans l'appareil d'État, tout comme l'Algérie, laquelle n'avait jamais existé, en tant qu'État, avant l'indépendance. l'expérience de la Syrie est également évoquée, notamment en 1963. Il explique que les États nations ont été confrontés, notamment lors des printemps arabes, avec la résurgence d'idées transnationales comme le panarabisme, ou surtout l'islamisme ou islam politique, qui a suscité une incompréhension, et/ou un rejet, comme figures du despotisme.

  Avec kamel Jendoubi, Adel Tlifi refait l'histoire récente de la Tunisie: la première République, de 1957 à 2011, avec le travail modernisateur de Bourguiba, et un effort important effectué pour la scolarisation du plus grand nombre notamment. La mise en place de cet État modernisateur, signe de l'indépendance du pays, est actée jusqu'en 1972, date à partir de laquelle sont survenus, jusqu'en 1987, des mouvements de contestation, et la mobilisation d'une société civile organisée. Kamel Jendoubi insiste sur les priorités de l'État indépendant: "la liberté, puis la Justice, puis l'ordre". Il explique que, selon lui, cet ordre s'est inversé progressivement pour devenir "l'ordre, la liberté, puis la justice". A partir de 1987, Ben Ali impose un coup d'Etat, puis un État policier et corrompu. En 2011, il s'enfuit, et les mots d'ordre de la Révolution tunisienne deviennent "liberté, Justice, dignité et ordre". Kendoubi critique le système électoral actuel basé sur une proportionnelle intégrale, dans lequel les élus ne peuvent rendre des comptes, puisqu'ils ne sont pas élus sur leur programme, et il note que la constitution tunisienne reprend mot pour mot l'article 1 de la Constitution de 1957. Mais Kendoubi exprime aussi son inquiétude face à la situation actuelle de la Tunisie: le chaos lybien, qui fragilise économiquement la Tunisie, avec la baisse des investissements drastiques du fait de l'instabilité créée, ou encore le fait que, selon lui, le poids de la Défense est très important actuellement dans le budget de la Tunisie, pour sécuriser le pays, au point de fragiliser les autres postes. Des critiques apparaissent pour savoir si la Révolution de 2011 est une révolution survenue à l'intérieur de l'État (thèse d'Adel Tlifi) ou en marge ou contre l'État. Hichem Abdessmad intervient pour critiquer la notion de rationalité et de modernité émise par Adel Tlifi: la rationalité est-ce le désenchantement du monde? Est-ce la révolution technologique industrielle? Il explique que l'émergence du Beylicat, en 1864, et les premières révoltes sociales, pour l'égalité fiscale, n'ont pas été accompagnées que de demandes progressistes, puisque ces demandes n'étaient pas, à l'époque, toutes antiesclavagistes, loin s'en faut. Il explique que la modernité ou l'Etat n'exclut pas forcément le despotisme (Louis 14 en France ou Napoléon, voire la barbarie nazie en Allemagne pendant la guerre.) Adel Tlifi explique que la notion de "République" s'oppose ici, bien évidemment, à l'idée de monarchie. Selon lui, un état "civil, social et démocratique" est nécessaire, et le rôle de la Tunisie est d'imposer un État "sécularisé", qui peut se rapprocher de la "laicité à la française". Un intervenant insiste sur le poids émancipateur de l'école, et comment selon lui, ce travail sur l'école dans l'instauration d'un État moderne tunisien s'est beaucoup inspiré de la Révolution Française. Une juriste tunisienne intervient néanmoins pour expliquer que la teneur des débats de la conférence ne suffisent pas à lui permettre de comprendre la situation actuelle de la Tunisie et les difficultés qu'elle rencontre. Le Comité pour le Respect des Droits de l'Homme et des Libertés en Tunisie conclut la réunion pour expliquer que d'autres conférences auront lieu dans le mois à venir notamment sur l'environnement.

 

 

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