Élections législatives et présidentielles en Tunisie sous tension!

L'attentat de Jeudi, à Tunis, s'inscrit dans un contexte électoral tendu, en Tunisie, qui doit voire se renouveler à la fois l'Assemblée des Représentants du Peuple, ainsi que la présidence de la République. L'occasion de passer en revue quelques enjeux politiques et économiques de cette campagne électorale à venir.

Jeudi dernier, a eu lieu, à Tunis, deux attentats terroristes, contre un véhicule policier et contre un complexe de la Garde Nationale tunisienne, tuant un policier et blessant 8 autres personnes, alors que la Tunisie est en campagne électorale pour les élections législatives, début octobre, suivie de peu, de l'élection présidentielle, un mois plus tard. Apparemment, un groupe djihadiste a commis ces attentats qui ont été revendiqués par l'Etat Islamique, ce qui a provoqué un malaise du président Essebsi, hospitalisé dans un hôpital militaire.

Quelques jours auparavant, l'un des candidats aux élections législatives, le professeur de médecine franco tunisien Mohammed Ghannem tenait une réunion publique, dans un hôtel parisien, rue Marceau, dans le 8e arrondissement. Ayant été député, lors de la mandature précédente, depuis 2014, sous les couleurs d'un parti libéral social, Afek Tounes, il se présente cette fois, en tant que "candidat indépendant", dans la 1ère circonscription des tunisiens de l'étranger, en réunissant une équipe d'acteurs de la société civile, composée essentiellement d'entrepreneurs. Ayant fait partie de la coalition gouvernementale, dans la mandature précédente, il s'estime déçu par les partis politiques, et fustige notamment l'absence, toujours en 2019, de Cour Constitutionnelle en Tunisie. Il présente quelques doléances pour améliorer la situation des ressortissants tunisiens de l'étranger. Il liste ainsi quelques mesures dont il estime qu'ils peuvent faire consensus: il pose ainsi le problème des billets d'avion de la compagnie Tunis Air très élevés, pendant la période estivale, pour les ressortissants tunisiens, et se demande si l'Etat tunisien ne pourrait pas réguler ces prix. Il propose également aux chibanis ayant vécu et travaillé en France, de pouvoir bénéficier de leur retraite en Tunisie, ou encore la création d'un diplôme français en Tunisie, mais aussi quelques mesures pour l'écologie comme le recyclage des sacs plastiques pour en faire des mobylettes ou encore l'incinération des déchets, en lieu et place de l'enfouissement, en prenant exemple sur Taiwan. Sur le plan économique, il regrette le manque d'attractivité de la Tunisie, qui n'a pas su favoriser, sur son sol, l'installation d'une usine automobile, partie s'installer au Maroc. Il souligne également le problème de la dette, et critique le manque de productivité, à l'année, des tunisiens (canicule, période du Ramadan, vacances, etc), ou demande aussi des améliorations  administratives concernant la délivrance des actes de naissance. Enfin, sur le plan culturel, il propose une mesure symbolique comme le rétablissement ou la résurgence du centre culturel tunisien Habib Bourguiba à Paris, laissé à l'abandon depuis des décennies. Il souligne le problème de la double imposition pour les ressortissants tunisiens de l'étranger, notamment en France. Et il mentionne également son engagement personnel dans des missions humanitaires, dans la mandature précédente, dans le sud de la Tunisie, à Tataouine. Certains se sont interrogés sur la nécessité d'inscrire dans un programme aux élections législatives, l'intervention de l'Etat tunisien pour fixer le prix des billets d'avion.

D'autres questions politiques suscitent des polémiques  plus importantes en Tunisie: ainsi l'accord de "libre échange", dit accord ALECA, en cours de négociation actuellement avec l'Union Européenne, censé renouveler l'accord d'association datant de 1995, ne fait pas l'unanimité: au départ limité à l'industrie, il est censé s'étendre à des domaines aussi sensibles que la pêche et l'agriculture, voire les services. Il offre la possibilité à des entreprises européennes de s'installer en Tunisie, en voyant s'effondrer les droits de douane, mais permet aussi, en principe à l'agriculture et aux produits tunisiens d'accéder au marché européen. Les organisations de gauche critiquent cet accord en cours de négociation, en précisant qu'il fragilisera l'artisanat tunisien local, et l'autosuffisance dans le domaine agricole et alimentaire, en risquant de détruire des emplois sur place, et en favorisant de grandes enseignes européennes (industrie, commerce, artisanat), dans la conquète du marché tunisien, et affaiblir la balance commerciale tunisienne. Les partisans de l'accord de libre échange souligne la possibilité pour l'agriculture tunisienne d'accéder au marché européen (notons qu'en quelques années, l'Italie a doublé son importation d'huiles d'olive tunisiennes) et de permettre aux entreprises tunisiennes de se rapprocher des normes sociales et environnementales européennes. Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chaheed a prévenu, sous la pression probablement d'associations issues de la société civile, qu'il n'accepterait pas à n'importe quelles conditions, la signature d'un accord de libre échange, notamment s'il estimait que les intérêts de la Tunisie n'étaient pas suffisamment défendus. Mais l'Union Européenne dispose d'un argument de poids pour faire pencher l'accord en sa faveur: elle menace de supprimer l'aide de 300 millions d'euros qu'elle accorde à la Tunisie, si cet accord n'était pas ratifié.

  Un autre point politique très controversé réside dans le rôle joué par l'Instance Vérité et Dignité, dans le conflit opposant les années de dictature imposées par le pouvoir tunisien à ses citoyens, d'une part, le conflit opposant l'ancienne puissance coloniale qu'est la France, au sujet de son comportement à l'égard de la jeune Tunisie quelques mois après la proclamation de son indépendance, en 1956. La présidente de l'instance Vérité et Dignité, Shihen Bensédrine a prévu d'envoyer un mémorandum au gouvernement français pour demander des dédommagements concernant les évènements de Bizerte, à cette époque, proposition qui risque de provoquer l'embarras voire un silence gêné, des deux côtés de la Méditerrannée. Mais les propositions de l'IVD pour demander à l'Etat tunisien, des réparations, aux victimes de la dictature, depuis l'indépendance, sont également loin de faire l'unanimité, au sein des pouvoirs publics qui semble réticent à faire appliquer, au nom du coût économique, une bonne partie des préconisations de cette instance, comme l'a souligné notamment l'ancien ministre des domaines de l'Etat et des affaires foncières, Mabrouk Korchid. Une surenchère nationaliste est à craindre dans ce domaine.

  Enfin, le poison de l'intégrisme et du fondamentalisme religieux est une question centrale qui divise la société tunisienne. Le jeu trouble et le double jeu permanent entretenu par les islamistes a de quoi en inquiéter plus d'un. La question sécuritaire et les moyens donnés à l'armée pour combattre les djihadistes sont des éléments importants. Les défenseurs des droits de l'homme sont d'autant plus inquiets que les commanditaires des meurtres des députés Chokri Belaid et Brahim Brahimi n'ont toujours pas été retrouvés et/ou condamnés, malgré les soupçons de complicités de politiciens islamistes. Certains critiquent aussi le poids trop important de l'islam au sein  de la société civile, notamment le manque de libertés individuelles laissées aux tunisiens: ainsi il y a quelques années deux jeunes tunisiens avaient été condamnés pour avoir mangé dans un jardin public pendant la période du Ramadan. L'an dernier, un couple de jeunes gens avaient été poursuivis et condamnés pour s'être embrassés en public, au motif d'une "atteinte à la pudeur". De plus, la police des moeurs, en Tunisie peut ordonner des fermetures de cafés pendant la période du Ramadan, sous couvert de respect du jeûn, alors que cette pratique n'est pas obligatoire, mais qu'une interprétation eronnée des circulaires gouvernementales par les islamistes cherche à imposer. La loi sur l'héritage proposant l'égalité entre les hommes et les femmes par le gouvernement était déjà une brèche imposée contre le dogmatisme religieux. Plutôt qu'une culture des mosquées et du fondamentalisme religieux, certains proposent de renforcer les programmes éducatifs en faveur de la laîcité, de façon a renforcer une laîcisation des esprits: un combat à renforcer absolument.

 

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