Une Anthologie des "Mémoires d'Outre Tombe" de Chateaubriand

L'Anthologie des "Mémoires d'Outre Tombe" de Chateaubriand, publiée par la Librairie générale française, dans le Livre de Poche, constitue un ensemble de morceaux choisis de l'autobiographie du mémorialiste, qui développe une philosophie de l'histoire, témoignant de l'ambiguïté manifeste d'une époque marquée par les soubressauts de la Révolution, et l'expérience de l'altérité poétique.

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l'Anthologie des "Mémoires d'outre Tombe", publiée en 2000, et destinée à la jeunesse, résume en 500 pages, une oeuvre gigantesque de Chateaubriand, rédigée entre 1811 et 1841, et témoignant de 50 ans d'Histoire et de témoignages, de la fin du 18e siècle, à la première moitié du 19e siècle.

  De ses premières années d'enfance, à Saint Mâlo, jusqu'à son expérience gouvernementale, dans le siècle marqué par les soubressauts de la Révolution et des renversements de régimes, en passant par des récits de voyage, plus poétiques, notamment aux États Unis, en Suisse, ou en Italie, Chateaubriand nous donne une leçon d'Histoire, où l'expérience singulière et le témoignage individuel impriment son expérience philosophique et politique, pour nous délivrer une réflexion critique indéniable, sur les évènements de son temps et les enjeux de civilisation qu'ils impliquent.

  Témoin direct, très tôt, des évènements de la Révolution Française, notamment de la prise de la bastille, chateaubriand, bien que descendant d'aristocrates, exprime un regard critique, quoique nuancé sur cet épisode foncièrement ambigü de l'Histoire. Il loue "l'Assemblée constituante" de 1790, comme un évènement qui,"malgré ce qui lui a été reproché, n'en reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait parue chez les Nations". Mais il regrette que le combat qui consiste à "lutter contre les abus de l'ancienne monarchie" et contre l'oppression, se soit accompagné de crimes odieux, comme lors de la Terreur de 1793 (livre5). Chateaubriand note ici les contradictions, en terme de philosophie du Droit:"en effet, ne demandait-on pas l'abolition de la peine de mort lorsque l'on tuait tant de monde?", précise-t-il. Et pourtant, les débuts de cette Révolution ont été prometteurs, puisque, lors de la Constituante, elle promettait "toutes les améliorations demandées par l'industrie, les manufactures, le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, l'école". de la promesse d'une égalité, avec la fin des privilèges, la nuit du 4 Août, à l'instruction débarrassée de l'emprise des congrégations religieuses, à la liberté de la presse, Chateaubriand, malgré son statut social, note des possibilités de progrès, dans ces premières dispositions du nouveau régime mis en place."A mesure que l'instruction descend dans ces classes inférieurs, celles-ci découvrent la place secrète qui ronge l'ordre social". Essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possèdera la même instruction que vous; essayez de le persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu: pour dernière ressource, il vous faudra le tuer". C'est ainsi que chateaubriand, malgré ses ascendances aristocratiques, n'hésite pas à dénoncer la répression opérée vis-à-vis de la révolte des canuts, à Lyon, sous Louis Philippe. Le système d'oppression instauré sous l'ancien régime, par ses trop grandes inégalités, parait insoutenable, justifiant notamment la fin des bourbons: "la trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté" (livre 42). L'esprit de révolte pousse d'ailleurs Charles 10, en 1830, vers la sortie, ce qui est, selon Chateaubriand, la conséquence directe de la "décapitation de Louis16", en 1792. La violence de la Révolution fait qu'une avancée du droit peut parfois s'accompagner d'un despotisme regrettable: ce despotisme s'incarne, selon lui, notamment chez napoléon Bonaparte, par son désir de "puissance", malgré sa volonté d'instaurer, en Europe, sa Constitution la plus large", par le poids de son "administration" et de son État centralisateur" le plus étroit. Chateaubriand prend également fait et cause pour la "liberté de la presse", qui s'affirme pendant la Révolution de 1789, mais est réprimée sous Charles 10, sous Louis Philippe, et sous Bonaparte, notamment: "toute révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser arriver au fond des faits, parce que chacun les rapporte comme il les as vus" (livre 23). De même, l'historien, le mémorialiste, apparait comme un témoin de son temps, au moment où l'on disserte sur Cromwell et ses contradictions, en pleine période romantique. Les demandes de liberté et d'égalité sont ainsi exprimées avec force, malgré les excès manifestes de toute période révolutionnaire. Dans cette réflexion démocratique sur ces évènements, Chateaubriand semble avoir été initié très tôt: en effet, dès son enfance à Saint Mâlo, il éprouve, sur les plages de Bretagne, déjà, un goût prononcé pour la bagarre et la dispute, qui se manifeste avec des camarades de jeu dont il ne partage pas les accointances politiques: le jeune chateaubriand se retrouve souvent le visage en sang et la chemise déchirée, lorsqu'il se retrouve ensuite sur les bancs de l'étude. Plus tard, lorsqu'il sera amené à exercer mes plus hautes fonctions, notamment ministérielles, il n'hésitera pas à mettre en balance sa démission, et à se résoudre à entrer dans l'opposition, lorsqu'il craindra de voir les libertés menacées et remises en causes. Une réflexion peut-être salutaire par rapport au monde d'aujourd'hui. Le bateau ivre de la Révolution puis de l'empire, aboutira-t-il, in fine à "la liberté, ou à l'esclavage?", martèle-t-il avec inquiétude, à l'issue de la description des campagnes napoléoniennes.

  Avec cette réflexion sur la Révolution, et ses conséquences sur la philosophie du Droit et de l'Histoire, Chateaubriand laisse également libre cours à des passages plus poétiques: la description de sa mère, "noire et petite", qui l'initie à la lecture, ses récits de voyage, au cours desquels il découvre notamment les États Unis, et en particulier, les environs de Baltimore, de New York, après s'être engagé comme officier marin, et décrit sa rencontre avec les "sauvages amérindiens", dont la beauté et le mode de vie proche de la nature et des forêts le séduisent fortement. Il s'attarde notamment sur la coquetterie des jeunes femmes floridiennes cherokee et iroquoises, qui le fascinent. Il y a ainsi, semble-t-il, une réflexion sur le métissage des culture et/ou des civilisations, même s'il n'aborde pas la question des méfaits de la colonisation, alors bulbutiante, en son temps. Son goût prononcé pour la nature se manifeste également par sa description des paysages suisses, près de Constance et de Genève, où l'idée de fraternité et l'évocation d'un paysage mental, au cours desquels il affirme son admiration pour jean Jacques Rousseau, qu'il confie à madame de Récamier: il décrit "le charme, l'intelligence, la beauté" de la nature qu'il fréquente, et des personnes qu'il affectionne, malgré les épreuves terribles vécues: "je ne veux point mourir comme Rousseau: je veux voir longtemps le soleil". Sa description récurrente des oiseaux (l'hirondelle, livre 7, les perruches des indiens, livre 8, le coucou, la caille, et le rossignol de Bretagne, livre premier) participent de cette représentation poétique de l'âme du mémorialiste, et l'expression de sa beauté majestueuse et tragique.

 

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