La novlangue libérale, langage de la start-up nation

La start-up nation, système qui met sur le plan de l'efficience économique tout ce qui concerne la vie en société, a adopté son propre langage. Voilà comment la ville de Paris en fait usage, même pour vanter une action écologique et sociale. (voir billet de blog unefiguedanslavitrine.blogspot.com)

DataCity, open-innovation, ville intelligente, mobilités de demain, méthodologies agiles, co-construction, mobilité connectée, système inclusif et résilient, accélérateur de projets, comportements vertueux, fablab, co-working, pépinières d’entreprises, start-up... Que disent ces mots fabriqués ?

Mon article sur la "novlangue libérale" — ce langage de la com' qui permet notamment à des collectivités comme Paris de mettre en oeuvre projets de gentrification — est publié sur le blog Une figue dans la vitrine.

(Pour rappel, la novlangue est la langue officielle d'Océania, le régime totalitaire décrit dans 1984, le roman visionnaire de Georges Orwell. Le régime d'Océania impose le contrôle extrême des citoyens, la censure jusque dans la sphère intime. Il impose aussi une nouvelle langue, la novlangue, conçue comme simplification lexicale du langage, mais qui a une fonction très stratégique : la novlangue évacue les concepts, le vocabulaire complexe, symbolique ou poétique, ainsi que certains mots qui se rapportent aux sujets censurés, rendant ainsi impossible toute formulation des idées. Privés des moyens de pensée critique, habitués à ne réagir qu'à l'affect, les citoyens deviennent les proies idéales de la propagande d'Etat.)

Ainsi du rapport Développement durable de la ville de Paris, exercice 2017 — publié en décembre 2018. Rien que dans ce document, pourtant orienté vers la transition écologique et dont la logique devrait être celle du bien commun et du lien social, c'est la novlangue libérale qui règne. La participation, la concertation, le dialogue, le vivre-ensemble, vantés comme les gages d'une volonté démocratique, apparaissent réduits à des prétextes.

Mais tout en se vantant d'être une ville exemplaire, la mairie laisse perdurer immobilisme et pratiques rétrogrades. Ainsi, la ville de Paris ne propose presque pas d'alimentation en circuits courts dans ses cantines, distribue des mini-bouteilles d'eau minérale à toutes les réunions, n'a pas de plan pour réduire ou éteindre l'éclairage de ses locaux durant la nuit, n'a surtout pas de plan de lutte contre l'éclairage publicitaire énergivore... et n'a même pas instauré de tri sélectif dans ses services. Sans surprise, la mairie réduit les effectifs de la propreté, sous-traite certaines prestations à des entreprises sans jamais contrôler leurs pratiques écologiques. La mairie choisit aussi de sous-traiter la reliure de ses documents à un prestataire basé en Tunisie, et juge bon de supprimer la circulation dans ses murs pour mieux la reléguer dans sa périphérie déjà très polluée.

Les résultats les plus réussis — et les moins avoués — du staff dirigeant mené par A. Hidalgo sont la gentrification accélérée, la construction galopante de logements très chers, l'installation de "lieux culturels" subventionnés qui proposent du divertissement, l'exclusion de populations les plus modestes ou les moins protégées dans les zones périphériques, l'uniformisation des pratiques de vies, la ghettoïsation des quartiers de riches, l'installation de sièges sociaux qui permettent d'importantes recettes fiscales, et une image — ah, l'image ! — jeune, souriante, enthousiaste, consumériste, l'image d'un village géant de CSP+

 

Pour illustrer un autre type d'action publique légitimée par la novlangue libérale, je renvoie à l'excellente enquête de Mickaël Correia : L’envers des friches culturelles

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