Ecriture inclusive, progrès ou écran de fumée ?

Même dans le monde militant féministe, l'écriture inclusive, gymnastique morale et moyen de s'acheter une bonne conscience, n'est pas forcément si constructive qu'on le voudrait. A la lumière de plusieurs arguments, voici un plaidoyer pour l'écriture "officielle".

Même dans le monde militant féministe, l'écriture inclusive, nouvelle gymnastique morale et nouveau moyen de s'acheter une bonne conscience, n'est pas forcément si constructive qu'on le voudrait.

L'écriture féminisée comprend plusieurs règles, la proximité, l'accord dans les deux genres, le féminin exclusif, etc. Il n'y a ni règle officialisée ni règle unique dans la pratique militante, mais plusieurs règles utilisées. A l'heure actuelle, beaucoup de militantes et de militants jonglent avec ces règles sans les maîtriser parfaitement, donc, presque systématiquement avec des erreurs d'accords, qui engendrent parfois des erreurs syntaxiques. 
Militant au sein d'une orga féministe et personnellement sensible aux inégalités de sexes, je souhaite qu'on puisse trouver une règle qui prenne mieux en compte les femmes et qui soit facile d'usage : un genre neutre pour parler de chacun-chacune ? Un accord qui soit facile d'usage ? Une forme comme celle utilisée par les féministes espagnols ? Une règle qui inclut aussi toutes les situations d'identification aux genres, que l'écriture inclusive actuelle ne prévoit pas ? 

Un débat interne sur l'utilité de l'écriture inclusive est légitime, sans qu'on s'accuse de tendances réactionnaires et patriarcale. Voici plusieurs arguments qui, en attendant, nous font préférer l'écriture "officielle", arguments exposés également dans le blog "Une figue dans la vitrine".

#  Actuellement, l'usage de l'écriture inclusive est un système qui manque de cohérence dans le choix des règles et dans la pratique. Nous faisons sans cesse des aménagements pour utiliser l'inclusive sans trop de dégâts : écrire "les personnels" pour éviter "les agent.e.s", ou "les personnes qui n'ont pas de papiers" plutôt que "les sans papiers et sans-papières", etc. Cela impose aux lecteurs une gymnastique de l'esprit pour de nombreux lecteurs, qui voient leur attention retenue par les accords et les incohérences, plus que sur la signification des textes. Pour certains, lire un texte c'est aussi le réciter intérieurement, le lire silencieusement, et pour eux, l'écriture inclusive est un frein à la lecture. C’est pourquoi elle peut être contre-productive.

#  La langue anglaise, qui utilise le genre "neutre", ne protège pas de la violence du patriarcat et des inégalités ! L'allemand non plus, qui utilise pourtant une forme féminine pour le pluriel. L'usage d'une forme inclusive est davantage un symbole qu'un outil de transformation sociale.

#  La ville de Paris, dans sa com', comme d'autres institutions, a opté pour l'écriture inclusive. Écran de fumée : ça ne l'empêche pas de perpétuer des situations inacceptables, notamment pour des métiers traditionnellement féminins où les inégalités salariales restent importantes. L'inclusive est un outil de com' pour les institutions qui veulent soigner leur image. 

Or, quand on mène des combats RÉELS — contre la violence sexiste physique et morale, contre les stéréotypes sexistes dans l'espace public, pour l'égalité salariale, pour l'accès des filles et des femmes à l'éducation, aux études, au travail dans tous les milieux sociaux  — on n'a pas besoin d'artifices.

#  Il est probable que ces règles d'écriture évoluent encore avec les "études de genres" et que des personnes exigent de nouvelles règles de prise en compte de leur identité (transgenres, cis-genres, non genré-e-s...). Il est probable aussi que les règles de genres concernant les concepts et les choses (UNE identité et UN langage ; LA lune et LE soleil ; UNE bouche et UN oeil ; UNE souris et UN chien...), qui sont sexuellement réductrices, soient remises en cause. Toutes les règles utilisées seront encore bousculées. Voilà de quoi générer encore de la division.

#  Plusieurs militants féministes, des femmes parfois, pensent que l'écriture inclusive n’est pas un outil nécessaire à nos actions et que c’est un obstacle à notre lisibilité. Et puis, je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais bien souvent, (et même dans le monde militant féministe), les personnes qui aiment la littérature, qui manient la langue avec délice et curiosité, rejettent l'écriture inclusive. Pourquoi, à votre avis ?

Il ne s'agit pas de choisir entre ÉCRITURE INCLUSIVE ou ÉCRITURE EN VIGUEUR, mais seulement de choisir d'utiliser l'écriture inclusive dans l'état actuel des choses... ou pas.

Je propose donc de ne pas.

A lire ici : https://unefiguedanslavitrine.blogspot.fr

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