Paco Tizon
Canard aux figues
Abonné·e de Mediapart

45 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 oct. 2018

Paco Tizon
Canard aux figues
Abonné·e de Mediapart

Quand Banksy devient un acteur du système qu'il dénonce

Vendredi, une oeuvre de Banksy s’auto-détruit lors de sa vente aux enchères. Mais cette destruction, revendiquée par l'auteur, donne une plus-value à son oeuvre. Banksy s'est-il fait phagocyter par le marché de l'art ?

Paco Tizon
Canard aux figues
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A consulter sur le blog "UneFigueDansLaVitrine"

Une oeuvre de Banksy s’est littéralement auto-détruite vendredi 5 octobre 2018, lors de sa vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Le dispositif de destruction est revendiqué par l'artiste, qui explique sur son Insta : "Il y a quelques années, j'ai construit en secret une déchiqueteuse dans un tableau. Au cas où il serait vendu aux enchères..." Et il cite Picasso en écrivant que le désir de détruire est aussi un désir créatif ("El impulso de destruir es también un impulso creativo").

Evidemment, gros buzz. On commente beaucoup le geste subversif de ce "street artist" qui, depuis des années, entend dénoncer la société de consommation. Depuis longtemps on n'avait pas vu de confrontation aussi brutale, aussi évidente, entre le marché de l'art et sa critique apparente. 

Mais ceux qui défendent Banksy semblent être surtout, curieusement (mais en fait, ce n'est pas curieux), les personnes qui incarnent la société de consommation. Les galeristes et les amateurs d'art, les familiers du monde culturel, défendent Banksy comme un héros face à la bourgeoisie réactionnaire. Ils le défendent comme le fils prodigue. Pour Nicolas Laugero Lasserre, collectionneur et directeur de l’ICART, "Banksy l’artiste de street art le plus célèbre du monde est définitivement devenu un génie”. Le galeriste anglais Robert Casterline, très amusé, a eu la formule : “Banksy s’est encore moqué du marché de l’art qu’il méprise tellement”. C'est exactement ça : le dispositif de Banksy, fait pour se moquer du marché de l'art, s'inscrit dans le systématisme qui a fait de lui une star du marché de l'art. Et la relative énigme qui l'entoure (sa marque de fabrique consiste à se masquer) le rend encore plus attrayant — c'est un peu le Daft Punk de l'art de rue. 

performance ! excitation ! on immortalise le geste artistique du créateur !...

On touche du pinceau le sujet du décalage entre un produit fabriqué et sa valeur marchande. Ce décalage existe dans le marché de l'art comme nulle part ailleurs. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, dans leur bouquin Enrichissement. Une critique de la marchandise, ont justement dénoncé le fait que pour réaliser une plus-value marchande efficacement, le capitalisme développe une stratégie de valorisation dans le secteur de l'art, et particulièrement des arts plastiques, où les prix ne sont ni contrôlés, ni fixés.

La démarche critique de Banksy, son intention donc, est une plus-value à ses oeuvres. On admet d'ailleurs que le tableau détruit, avec son cadre déchiqueteur, pourrait valoir encore plus cher ! Cette fois encore, le capitalisme a absorbé sa critique, comme Michel-Edourd Leclerc a recyclé les oeuvres graphiques de mai 68 pour en faire des pubs. 

Banksy, tout en clamant avec une bonne dose de provoc qu'il affronte le Mal, s'est fait phagocyter par celui-là, et c'est finalement ce qu'il arrive à presque toutes les stars de "l'art contemporain subversif" depuis Andy Warhol... Banksy, dont le geste subversif devient un produit mercantilisé, nous apparaît lui aussi, à son niveau, comme un acteur du système qu'il dénonce.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Affaire Kohler : le secrétaire général de l’Élysée est mis en examen
Le bras droit du chef de l’Etat a été mis en examen pour « prise illégale d’intérêts » et placé sous le statut de témoin assisté pour « trafic d’influence », pour avoir caché ses liens familiaux avec le groupe de transport MSC et être intervenu à de multiples reprises en sa faveur. L’Élysée a mis tout en œuvre pour enterrer le dossier.
par Martine Orange
Journal
Au moins 25 % des chômeurs ne réclament pas leur allocation
Entre 390 000 et 690 000 personnes ne demandent pas d’allocation chômage alors qu’elles y ont droit, soit de 25 % à 42 % de taux de non-recours, essentiellement chez les plus précaires. Des chiffres communiqués au Parlement par le gouvernement.
par Cécile Hautefeuille
Journal — France
« Ruissellement » : la leçon de Londres à Emmanuel Macron
Le gouvernement britannique a dû renoncer ce lundi à une baisse d’impôts sur les plus riches sous la pression des marchés. Une preuve de la vacuité du ruissellement auquel s’accroche pourtant le président français.
par Romaric Godin
Journal — France
Sélection à l’université : « Quand réfléchit-on au droit à la réussite ? »
Des écarts scolaires qui se creusent avant le bac, un financement inégalitaire dans le supérieur et un régime de plus en plus sélectif symbolisé par Parcoursup : la « démocratisation des savoirs » prend l’eau, s’inquiètent les sociologues Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec, dans leur livre « L’université qui vient ».
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Artistes, écrivains et journalistes iraniens arrêtés
Une traduction de la chanson « Barayé » (Pour...) du chanteur Shervin Hajipour, arrêté le 29 septembre.
par Mathilde Weibel
Billet de blog
Appelons un chat un chat !
La révolte qui secoue l'Iran est multi-facettes et englobante. Bourrée de jeunesse et multiethnique, féminine et féministe, libertaire et anti-cléricale. En un mot moderne ! Alors évitons de la réduire à l'une de ces facettes. Soyons aux côtés des iranien.nes. Participons à la marche solidaire, dimanche 2 octobre à 15h - Place de la République.
par moineau persan
Billet de blog
Voix d'Iran - « Poussez ! »
À ce stade, même s'il ne reste plus aucun manifestant en vie d'ici demain soir, même si personne ne lève le poing le lendemain, notre vérité prévaudra, car ce moment est arrivé, où il faut faire le choix, de « prendre ou non les armes contre une mer de tourments ».
par sirine.alkonost
Billet de blog
Dernier message de Téhéran
Depuis des années, mon quotidien intime est fait de fils invisibles tendus entre Paris et Téhéran. Ces fils ont toujours été ténus - du temps de Yahoo et AOL déjà, remplacés depuis par Whatsapp, Signal, etc. Depuis les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa, ces fils se sont, un à un, brisés. Mais juste avant le black out, j'avais reçu ce courrier, écrit pour vous, lecteurs de France.
par sirine.alkonost