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Billet de blog 19 août 2018

Quand Kofi Annan nous montrait l'immigration comme une solution et non un problème

Les pontes de nos gouvernements successifs, avec leurs hommages appuyés et opportuns à Kofi Annan, font honte à sa mémoire. Ciotti, Estrosi, Sarkozy, Hollande, Macron et Castaner ont bavé leur petits mots... Je souhaite donc rappeler la vision d'une politique d'immigration de Kofi Annan, en totale opposition à celles des gouvernements européens.

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Annan était un humaniste qui a tenté de mettre l'ONU au service d'un monde plus juste et plus solidaire ; un homme sur qui on pouvait compter pour alerter l'opinion sur les dérives gouvernementales, la corruption et les crimes de masse.

Il y a plus de 10 ans, lorsque je militais au sein du Collectif Urgence Darfour, nous avions pu compter sur sa clairvoyance et sa détermination, même s'il donnait l'impression de se contre des moulins — les moulinets satisfaits d'un dictateur, de ses alliés, et de nos chefs d'Etats qui brassaient du vent avec beaucoup de conviction.
Kofi Annan a réussi à influencer de nombreux acteurs et gens de bonne volonté. Il était crédible auprès de gens très divers. Je le vois encore comme un guide, au-delà de sa mort.

Voici un extrait de son discours, donné en 2004 au Parlement européen :

"J’attends avec impatience le jour où l’Europe se félicitera autant de la diversité à l’intérieur des États qui la composent qu’elle vante la diversité entre ses États membres. Nombreuses sont vos sociétés déjà marquées par une grande diversité, mais toutes - et beaucoup d’autres dans le monde entier - connaîtront une diversité encore accrue dans les décennies à venir. C’est la conséquence inévitable des mouvements de populations à l’échelle internationale.

Ces mouvements ne vont pas s’arrêter. En tant que communauté internationale, il nous faut gérer beaucoup mieux que nous le faisons actuellement les mouvements transfrontaliers, non seulement pour le bien des personnes qui se déplacent, mais aussi dans l’intérêt des pays que ces personnes ont quittés, des pays qu’elles traversent et des pays vers lesquels elles migrent.

Des gens émigrent aujourd’hui pour des raisons identiques à celles qui ont incité des dizaines de millions d’Européens à quitter autrefois vos rivages. Ils fuient la guerre ou l’oppression, ou bien partent à la recherche d’une vie meilleure sur une terre nouvelle. (...)

Vos services d’asile sont surchargés précisément parce que beaucoup de gens qui estiment devoir partir ne voient pas d’autres canaux pour émigrer. Beaucoup d’autres en viennent à des actes plus désespérés et clandestins et sont parfois blessés, voire meurent asphyxiés dans des camions ou noyés en mer, ou encore périssent dans le train d’atterrissage d’un avion.
Les chanceux qui entrent finalement sur le territoire se trouvent souvent à la merci d’employeurs sans scrupules et demeurent à l’écart de la société. Certains font appel, pour effectuer leur voyage, à des passeurs. D’autres sont victimes de trafiquants. C’est le cas, en particulier, de femmes, qui sont contraintes à la prostitution, forme moderne d’esclavage sexuel, et deviennent très exposées à la contamination par le virus du sida.

Le silence qui entoure cette tragédie sur le front des droits de l’homme est une honte pour notre monde. D’obscurs réseaux appartenant à la criminalité organisée, qui violent les lois de toutes les sociétés où ils agissent, en retirent des milliards de dollars.
Tous les États ont le droit souverain de décider quels migrants volontaires ils sont prêts à admettre et dans quelles conditions, mais nous ne pouvons pas tout simplement fermer nos portes ou fermer les yeux sur cette tragédie.

La situation est d’autant plus tragique que de nombreux États qui ferment leurs portes ont, en fait, besoin d’immigrants.
Les taux de natalité et les taux de mortalité que vous connaissez en Europe ont chuté d’une manière spectaculaire. Votre population diminue et vieillit. (...)
Face à ce problème, il n’y a pas de solution simple, mais une immigration inévitable qui constitue une part importante de la solution.
Voilà pourquoi j’encourage les États européens à ouvrir toutes grandes leurs portes à l’immigration légale - tant pour les travailleurs qualifiés que pour les travailleurs non qualifiés, tant pour le regroupement familial que pour une meilleure situation économique, tant pour les immigrants temporaires que pour les immigrants permanents. (...)

Je n’affirmerai pas que l’immigration ne pose aucun problème. Les immigrants apportent dans la société qui les accueille des cultures et des coutumes différentes ainsi que des langues et des religions différentes. C’est une source d’enrichissement, mais c’est parfois aussi une source de gêne, voire de division et d’exclusion. L’intégration est un défi bien réel.

Dans les premiers temps de son installation, presque aucun groupe important de nouveaux immigrants n’échappe aux invectives. Ce que vivent les immigrants aujourd’hui rappelle l’hostilité autrefois témoignée aux Huguenots en Angleterre, ou celle vécue par les Allemands, les Italiens et les Irlandais aux États-Unis et les Chinois en Australie. Mais à longue échéance, les perspectives sont bien souvent beaucoup plus positives. L’intégration se fait dans les deux sens. Si les immigrants doivent s’adapter à leur nouvelle société, ces sociétés doivent elles aussi s’adapter. Au sens littéral, le mot "intégrer" signifie "rendre entier". C’est le mot d’ordre de l’Europe d’aujourd’hui. L’intégration des immigrants devenus citoyens permanents des sociétés européennes est essentielle à la productivité de celles-ci comme à la dignité humaine.

Elle est également essentielle au bon fonctionnement de systèmes démocratiques à visage humain. (...)

La lutte contre l’immigration clandestine doit faire partie d’un programme beaucoup plus vaste, qui se doit de tirer parti de l’immigration au lieu de vouloir en vain l’arrêter. Or, parfois, l’essentiel est relégué au second plan par les débats enflammés sur la suppression de l’immigration clandestine, comme si c’était cela l’objectif premier de la politique migratoire. Les gens ne voient plus que les images de l’arrivée massive de personnes indésirables et de menaces pour leur société et leur identité, alors que de leur côté, les immigrants sont parfois stigmatisés, injuriés, voire déshumanisés. Dès lors, une vérité essentielle disparaît. La grande majorité des immigrants sont des gens travailleurs, courageux et déterminés. Ils ne recherchent aucune faveur. Ils veulent qu’on leur donne une chance honnête. Ce ne sont ni des criminels ni des terroristes. Ils respectent les lois. Ils ne veulent pas vivre séparément. Ils veulent s’intégrer tout en conservant leur identité.
(...)
Le message est clair : les immigrants ont besoin de l’Europe, mais l’Europe a aussi besoin des immigrants. Une Europe repliée sur elle-même deviendrait plus mesquine, plus pauvre, plus faible, plus vieille aussi. Une Europe ouverte, par contre, serait plus juste, plus riche, plus forte, plus jeune - pour autant que vous sachiez gérer l’immigration. (...)
On ne saurait minimiser les difficultés que l’immigration engendre. Mais félicitons-nous de l’énorme apport des immigrants aux sciences, au monde universitaire, au sport, aux arts ou à la politique, dont certains députés européens parmi vous. Et n’oublions pas que, sans immigrants, de nombreux services de santé manqueraient de personnel, de nombreux parents ne trouveraient pas l’aide à domicile qui leur permet de poursuivre leur carrière, de nombreux emplois de services ou générateurs de revenus resteraient vacants, sans compter le vieillissement et la récession auxquels de nombreuses sociétés seraient en proie.

Les immigrants sont une partie de la solution et non une partie du problème. Ils ne doivent pas devenir les boucs émissaires des divers malaises de notre société."

discours de Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, prononcé devant le Parlement européen à l’occasion de la remise du prix Andreï Sakharov pour la liberté de l’esprit, le 29 janvier 2004

Le discours complet est ici.

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