la "labellocratie", le business de la norme

Les labels qualité, qui certifient de l'égalité professionnelle ou du développement durable, sont un marché florissant. Mais comment une structure peut recevoir un label sans qu'il reflète la réalité du terrain ? Et comment le processus de certification d'une structure peut en freiner l'activité professionnelle ? Bienvenue dans la logique marchande de la labellocratie.

Je remets ici en cause le marché qui s'articule autour de la création et de l'attribution des labels aux entreprises et aux collectivités : d'une part les certifications de la qualité, de l'égalité professionnelle, de l'excellence, du caractère durable, solidaire ou inclusif, ne reflètent pas forcément les réalités. D'autres part, pour certaines collectivités, le processus de labellisation peut être un frein plutôt qu'un progrès. Ce marché, qui mobilise une grande part de l'activité de tous les secteurs professionnels, c'est la labellocratie.

Avant d'attribuer les labels, il faut identifier ceux qui donnent des certifications — organismes de normalisation et sociétés d'audits doivent eux-mêmes être certifiés auprès d'instituts supérieurs. Ensuite, la candidature elle-même implique l'élaboration de dossiers, l'analyse de ceux-ci par les auditeurs, etc. La procédure est longue. Elle freine le fonctionnement des services, puisque les salariés mobilisés sont tenus éloignés de leurs missions. Elle implique aussi une dépense au détriment d'autres postes budgétaires. Au final, il arrive que les personnels mobilisés soient démotivées par ces procédures imposées, alors qu'ils exercent au mieux leurs missions sans avoir besoin d'être labellisés : en effet la reconnaissance du travail ne passe pas par un label mais par du salaire, du temps pour mieux bosser, moins de pression et davantage de moyens.

Pour améliorer les pratiques, qu'elles soient sociales, organisationnelles ou environnementales, pas besoin d'un label : il suffit d'une volonté réelle, et il faut avant tout que les responsables soient exemplaire.

On reconnaîtra que que les labels permettent parfois de questionner les méthodes de travail et de production. Ils peuvent même déboucher sur de réelles améliorations : prévention de la souffrance au travail et des inégalités, tri sélectif, production locale, bien-être animal, etc., et quand ça arrive on est bien contents. Mais les objectifs d'une certification sont ailleurs : il s'agit d'une part de donner des gages de crédibilité et de sérieux aux usagers, d'instaurer ce qu'on appelle la confiance institutionnelle. Et d'autre part, il s'agit d'attirer les investisseurs et de "mendier" des financements auprès de l'U.E. ou des pouvoirs publics. Dans tous les cas il est question de soigner une 'image de marque'.  

Des labels qui ne reflètent pas la réalité

Parmi les organismes certifiants, on compte en premier lieu l'AFNOR, agence française qui crée des normes et attribue des labels :
- "Le Label Diversité est un signe distinctif qui atteste de vos bonnes pratiques et de votre exemplarité. Créé et soutenu par les Pouvoirs Publics depuis 2008, le Label Diversité est un véritable outil de management."
- "Les écolabels garantissent un niveau d’exigence élevé en termes de limitation des impacts des produits et services sur l’environnement et la santé, tout en maintenant leur niveau de performance".
- "Vous souhaitez vous assurer que vous offrez une expérience client irréprochable ? Le label Excellence de service est fait pour vous ! (...) ce label valorise les entreprises qui mettent tout en œuvre pour que l’enchantement client soit au rendez-vous.On retrouve tous les éléments de langage de la la novlangue néolibérale, celui de la start-up nation et de la croissance souriante : signe distinctif, performance, outil de management, valorisation des entreprises,  garantie d'un niveau d'exigence, enchantement client. C'est pas franchement comme si on parlait de lutter contre les inégalités, d'effort pour changer les pratiques, ou de services rendus aux usagers... D'ailleurs dans les faits, les critères pour obtenir un label, pour une collectivité ou une entreprise n'ont que peu de rapport avec la réalité du terrain. 

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Ainsi par exemple : le double label diversité / égalité professionnelle, que vise la mairie de Paris, n'empêche pas que la majorité des postes de cadres supérieurs d'administrations sont occupés par des hommes blancs, issus de milieux sociaux favorisés et de grandes écoles ; que les métiers très féminisés (animateurs-trices, Atsem, bibliothécaires) sont moins bien rémunérés que les autres (salaire médian, à temps plein, inférieur de 8,4% de celui des hommes ; que les femmes, surtout quand elles sont peu qualifiées travaillent plus souvent à temps partiel que les hommes (elles sont 7 fois plus nombreuses qu'eux dans ce cas) ; et qu'elles cumulent 42% de plus de maladies professionnelles que les hommes ! 
Question : mais alors que reflète un label censé témoigner de l'égalité hommes/femmes ?

Réponse : la volonté de l'équipe municipale d'afficher sa bonne volonté. Qui a dit propagande ?

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