Le néolibéralisme ou la consécration de l'homo debitor

Il y a 10 ans, le sociologue et philosophe Maurizio Lazzarato publiait "La fabrique de l'homme endetté : essai sur la condition néolibérale". Un ouvrage stimulant et on ne peut plus d'actualité. Visionnaire sur de nombreux points, Lazzarato montre comment le néolibéralisme agit comme une chappe de plomb dans le quotidien des peuples et comment la dette est un moyen de les contrôler.

Paru il y a 10 ans, au moment où le monde ne parvenait pas à sortir de la crise financière de 2007-2008, Maurizio Lazzarato montre comment cette crise n'a non pas affaibli le capitalisme financier mais l'a au contraire renforcé. 

Si le néolibéralisme est depuis devenu de plus en plus autoritaire dans sa forme politique, Lazzarato montrait déjà que le moyen le plus efficace de contrôler la population demeurait et demeure que celle-ci règle ses dettes. Des dettes qui sont de plus en plus importantes -22 000 euros en moyenne pour un français-. 


Dette et christianisme 

La force du néolibéralisme réside en la croyance qu'il permettrait à chacun d'être libre d'être propriétaire mais aussi libre dans le travail. Ainsi, nous dit l'auteur, "vous êtes libre dans la mesure où vous assumez le mode de vie (consommation, emploi, dépenses sociales, impôts) compatible avec le remboursement". Le débiteur, c'est à dire celui qui contracte la dette auprès du créancier doit s'engager à la rembourser. Il en va de la promesse d'honorer sa dette mais aussi de "faute" de l'avoir contracté. C'est une question de "morale" au sens Nietzschéen. Les exemples ne manquent pas envers celles et ceux qui ne respectent pas leur engagement. On pense ainsi aux Grecs, ces "cigales" qui dépensent leur argent en alcool et en femmes, mais aussi dans l'ensemble tous ceux que les médias, hommes politiques, économistes jugent "assistés" et qui "coutent" à la société. Mais Lazzarato va plus loin. Pour lui, le néolibéralisme trouve nature dans le christianisme. "L'infini que le christianisme introduit dans la religion" écrit l'auteur, "le capitalisme le réinvente au niveau économique : le mouvement du capital comme automouvement de la valeur, de l'argent qui génère de l'argent et qui, grâce à la dette repousse les limites". Si bien que l'endettement c'est pour la vie -et même au delà !-.
Au 30 juin 2008, la dette agrégée des Etats-Unis (familles entreprises, banques et administrations publiques) dépassaient les 51 000 milliards de dollars alors que le PIB étasunien était de... 14 000 milliards de dollars. Une catastrophe ? Au  contraire ! comme l'affirmait en 2010 Warren Buffet, "tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n'avons jamais été aussi prospère. C'est une guerre de classe et c'est ma classe qui est en train de la gagner". Amen.

La crise de 2008 : un exceptionnel tour de "passe-passe"

Dès 1990, le philosophe Gilles Deleuze dressait un constat qui n'a pas perdu une ride aujourd'hui. "L'homme n'est plus l'homme enfermé de sociétés disciplinaires, mais l'homme endetté de sociétés de contrôle". Le contrôle -économique- devient la norme des sociétés occidentales dans lesquelles l'économie de la dette organise ainsi une précarisation économique et existentielle qui est le nom nouveau d'une réalité ancienne : la prolétarisation, notamment des classes moyennes et des travailleurs des nouveaux métiers de ce qu'on appelait autrefois, avant l'explosion de sa bulle -en 2008-, la New economy. La crise des subprimes a révélé l'échec du "tous propriétaires". Si la majorité y a -tout- perdu, il faut bien avoir à l'esprit que certains y ont gagné. Comme le note Lazzarato, à la suite de la crise de 2008, "ce n'est pas à une structure fonctionnelle de financement de l'économie réelle que les Etats ont porté secours, mais à un dispositif de domination et d'exploitation spécifique au capitalisme contemporain". Le sauvetage des banques privées par le soutien des Etats, et donc avec de l'argent public, a creusé les déficits publics des Etats. Mais l'incroyable "tour de passe passe" auquel le capitalisme a réussi a faire adhérer la population c'est que ces dettes étaient devenues un problème. Un problème qu'il fallait résoudre en réduisant les dépenses. Pour s'assurer que les Etats s'employaient à mettre en place des mesures d'austérités, il fallait noter ces Etats. C'est le rôle des agences de notation qui sont payées par les entreprises mais aussi... par des banques (!) qu'elles évaluent, entrainant un conflit d'intérêt colossal dont personne ne semble s'offusquer. "Les agences de notation ne constituent pas des structures d'évaluation indépendantes, mais sont, au contraire, partie prenante du bloc du "pouvoir créancier" constate Lazzarato. Mais puisqu'elles servent de références pour les hommes politiques, les médias et les économistes, c'est à elles qu'ils faut se fier.


Et les pauvres subissent ce qu'ils doivent...

Il ne reste plus qu'à justifier et faire croire aux peuples que la hausse des dettes publiques est devenu un problème. Un problème qu'il fallait résoudre "à tout prix". Pour y parvenir, les citoyens n'avaient d'autre choix que de se serrer la ceinture en attendant "les jours heureux". Ainsi, des plans d'austérité ont été imposés partout dans le monde : en Europe le cas de la Grèce est exemplaire. Moins connu, le Portugal a du accepter une "aide" de 80 milliards de dollars qu'il a immédiatement distribué aux créanciers (ceux qui détiennent la dette), à savoir les banques françaises, espagnoles et allemandes. En Angleterre, le gouvernement avait mis en place un plan d'austérité qui prévoyait de réduire de 93 milliards d'euros les dépenses publiques entre 2010 et 2015 (!). Les conséquences de ce purgatoire, 10 ans après, est sans appel : pendant la crise de la Covid19, un enfant sur quatre en Angleterre ne mangeait pas deux repas par jour. Il aura fallut la mobilisation du footballeur de Manchester United Marcus Rashford pour que le premier ministre Boris Johnson concède "qu'il n'avait pas connaissance d'un phénomène d'une telle ampleur". Mais l'austérité n'est pas l'apanage des gouvernement considérés comme "de droite". Le démocrate Barak Obama se targuait il n'y a pas si longtemps d'avoir négocié la plus importante coupe dans les dépenses sociales jamais réalisées aux Etats-Unis. Aux mêmes politiques les mêmes résultats : un américain sur huit vit de bons alimentaires. Après la crise de 2008, chaque mois, 120 000 familles se déclaraient en faillites. 
A la baisse des dépenses publiques vient se greffer les cadeaux fiscaux aux entreprises. Le 7 juin 2021 l'économiste Maxime Combes montrait à quel point les multinationales bénéficiaient d'avantages fiscaux toujours plus importants. Un phénomène qui n'est pas nouveau mais qui s'est exacerbé depuis la crise de 2008. En France on parle de 100 milliards d'euros par an. Sans compter le coût du CICE, estimé à 50 milliards d'euros. 
Cet argent dont se prive volontairement l'Etat sert le discours dominant qui consiste à justifier la baisse des dépenses publiques et donc la faire accepter plus facilement aux citoyens. Ainsi Lazzarato constate avec justesse "les batailles qui autrefois se déroulaient autour du salaire semblent avoir lieu, aujourd'hui, autour de la dette et notamment la dette publique, qui représente une sorte de salaire socialisé. En effet, les politiques néolibérales d'austérités se concentrent et passent, fondamentalement, par la restriction de tous les droits sociaux (retraite, santé, chômage) et par les réductions de services et de l'emploi publics et de salaires de fonctionnaires, en vue de la constitution de l'homme endetté". 

Anti-démocratie et économie du chantage

Comme l'a montré l'économiste Dani Rodrik, la démocratie et la mondialisation ne sont pas compatibles. La période actuelle que certains, comme Benoit Hamon ou Clémentine Autain jugent pré fasciste, est propice à la mise en place d'un libéralisme autoritaire qui a coup de propagande médiatique trouve un échos certain dans l'opinion publique. Celle-ci considérant que les maux actuels de notre société sont davantage les conséquences d'une immigration galopante et/ou de la diffusion de l'islamo-gauchisme au sein des universités. Ce que Thomas Frank montrait brillamment dans son ouvrage "Pourquoi les pauvres votent à droite".

Dès lors, les choix et les décisions qui concernent des peuples entiers sont prises par une oligarchie de façon parfaitement anti-démocratique, dont les affaires de corruption n'épargnent aucun gouvernement de droite ou de gauche -du moins considérés comme tels- qui procèdent à une économie du chantage permanent. Un chantage qui fonctionne sans difficulté dans la mesure où l'économie n'est pas enseignée aujourd'hui à l'école. Un réel drame puisque selon la formule de Jean Gadrey "tout ne s'explique pas par l'économie mais rien ne s'explique sans". Alors les peuples sont tenus de "faire confiance" aux "gouvernements des meilleurs". 
Le seul reproche -et non des moindres- que l'on puisse faire à Mauricio Lazzarato dans cet ouvrage est qu'il considère que la solution viendra de l'annulation -de la dette-. Un débat qui divise à gauche. Mais vouloir annuler la dette, n'est-ce pas accepter le rapport de domination débiteur/créancier ? N'est-ce pas s'inscrire dans les règles fixées par le néolibéralisme ? Comment vouloir justifier de respecter les règles lorsque le jeu est pipé ? 

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