Les pauvres: ces «indésirables» pourtant essentiels

Dans un essai passionnant, « Où va l'argent des pauvres ? », le sociologue Denis Colombi s'interroge sur la gestion de l'argent par les pauvres, mais plus globalement de la place de ces derniers dans la société.

Alors que la bourgeoisie médiatico-politique s'offusque de voir "tant de haine" à son encontre de la part de l'opinion publique à la suite de la révélation des diners clandestins chez Pierre Jean Chalençon, combien de personnes en France n'ont tout simplement pas les moyens de manger à leur faim tous les jours ? C'est que la question de la pauvreté a toujours été un tabou dont le sujet devait soigneusement être évité et où les réponses apportées pour l'expliquer sont souvent un peu "faciles". N'a-t-on jamais entendu : "si seulement les pauvres savaient gérer leur argent, il n'en seraient pas là"; ou encore "au lieu de s'acheter le dernier smartphone et le dernier écran plat, qu'ils achètent des choses utiles"? Une vision finalement similaire à celle du président de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem qui avait déclaré en 2017 que "durant la crise de l'euro , les pays du nord ont montré de la solidarité avec les pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, je donne beaucoup d'importance à la solidarité. Mais vous avez aussi des obligations. Vous ne pouvez pas dépenser tout l'argent dans l'alcool et les femmes et ensuite demander de l'aide". On a là un condensé de toutes les représentations que peuvent avoir les classes dirigeantes vis-à-vis d'une partie du peuple. D'abord, la "solidarité". Elle implique, ici, que les plus riches paient, par le biais des impôts, pour les plus pauvres. Ces impôts sont prélevés sur le travail, et donc l'effort de citoyens qui ont utilisé de leur temps avant que cet argent soit redistribué. Il est donc inconcevable que ce temps, et de fait cet argent, financent des personnes qui dépensent "n'importe comment" leur -maigres- ressources. 

C'est pourquoi, pour éviter que les pauvres ne gaspillent leur argent en "femmes, alcool, smartphones et autres gadgets non essentiels", une mesure très simple a été appliquée aux Etats-Unis : pour éviter ces "dérives", le gouvernement américain a mis en place des food stamps, des tickets alimentaires, qui ne permettent d'acheter uniquement des "produits de première nécessité... et surtout rien d'autre, ni tabac, ni alcool", écrit Denis Colombi. Mais les stéréotypes sont les mêmes de le pays des Lumières. Un exemple, s'il en fallait, fut l'épisode du Nutella : certains commentateurs parlants mêmes "d'émeutes". C'est que ces émeutes n'ont pas eu lieu n'importe où : Ostricourt, Roubaix, Wingles. Ces villes sont situées dans le Nord et le Pas de Calais. Soit parmi les espaces les plus touchés par le chômage... et la pauvreté. Outre la réputation -plutôt mauvaise pour la santé- du Nutella, d'aucuns ajoutèrent que ce produit à base d'huile de palme était en plus néfaste pour l'environnement. "Autant dire que tous les ingrédients étaient réunis pour une belle panique morale", ironise Denis Colombi. 

Pourtant, loin des idées reçues, la gestion de l'argent par les pauvres est bien plus rigoureuse qu'il n'y parait. D'abord, sur le type de paiement, les ménages les plus pauvres utilisent davantage les chèques que le prélèvement automatique. Ce faisant, ils peuvent gérer la date d'un paiement en cas d'imprévu. Car derrière le fantasme des pauvres oisifs qui partent en vacances aux Bahamas, la réalité est tout autre. Une personne pauvre sur deux a un niveau de vie arbitrable de 340 euros par mois, c'est à dire en enlevant les dépenses contraintes (loyers, énergies, crédits), et pour une personnes sur quatre il ne reste que 170 euros, écrivait la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Dress) en 2018. Il semble déjà -très- difficile dans ces conditions de manger à sa faim, alors se payer un billet Paris-Nassau... Mais lorsque "par miracle" il reste un peu d'argent à la fin du mois (50 euros) le premier réflexe chez certains est d'aller faire les courses afin de remplir les placards afin de "ne manquer de rien". Constituant à ce titre "une épargne populaire". Car aussi évident que ça puisse paraître, c'est la peur de manquer qui caractérise la pauvreté. Manquer d'argent. 

"Les riches sont différents de vous et moi. Oui, ils ont de l'argent"

La pauvreté a longtemps été perçue comme une maladie, notamment outre manche au XIXe siècle où « la loi sur les pauvres » a conduit à une situation de misère et d'exclusion au point que les indigents étaient moins bien traités que le bétail. En France, Victor Hugo appelait dans son célèbre discours du 9 juillet 1849 à "détruire la misère". Mais à bien y regarder, s'agit-il de détruire la misère ou les miséreux ? Les renforcements des contrôles des allocataires du RSA penchent plutôt pour la seconde solution. Et que dire de la réforme du chômage à venir... En citant, Georg Simmel, Denis Colombi écrit que "l'enjeu des aides publiques n'est pas la satisfaction des besoins des plus fragiles mais bien de la société. Il s'agit moins d'aider les pauvres, que selon les cas, de contrôler les risques de rétablir les conditions de leur utilité économique en les faisant participer, d'une façon ou d'une autre, au marché du travail". Car c'est bien là, finalement les principaux enjeux contrôler "les masses laborieuses" et quelle "valeur économique" leur accorder ? Reprenant Marx, Colombi, fait l'analyse suivante : puisque les capitalistes tirent leurs profits de l'activité des prolétaires sans que ceux-ci soient rémunérés à leur juste valeur, la richesse des uns est permise par la richesse des autres. Et plus largement, ceci implique qu'il y a de facto, des exploitants et des exploités. Mais ces exploités, ont un rôle "utile" puisqu'ils dégagent de la richesse. Alors que celui qui ne travaille pas, "coute de l'argent à la société". "Cela peut donner l'impression qu'il y a bien pire aujourd'hui que l'exploitation : ne pas être exploité... être inutile en soi", tranche Colombi.

Pourtant, la pauvreté n'épargne pas "les exploités". Les travailleurs pauvres représentaient près de 2 millions de personnes avant la crise de la Covid19. Il y a fort à parier que ce chiffre va considérablement augmenter en septembre 2021. Et ce phénomène n'est évidemment pas propre à la France. Si l'on prend le cas, souvent cité comme modèle de réussite, de l'Allemagne -où le taux de chômage est de 5,7%- la pauvreté est loin d'être absente. au contraire, outre Rhin, c'est plus de 14 millions de personnes ; soit 17% de la population (10% chez les actifs).

Inutiles les pauvres ?  

Pour Marx, l'existence de masses privées d'emplois et de ressources exercent un moyen de pression ô combien efficace pour ceux qui travaillent. La présence d'une "armée de réserve du capitalisme" a pour effet de considérablement affaiblir les revendications telle l'augmentations des salaires, par les salariés. Au contraire, il tire à la baisse les salaires. Cette peur de la chute n'est pas un mythe. Denis Colombi, reprenant les chiffres du Secours Populaire, écrit que "59% (!) des français estiment ainsi avoir déjà été sur le point de basculer dans la pauvreté, et 81% (!) pensent que leurs enfants auront plus de risques d'y tomber qu'eux mêmes. D'autres sondages indiquent que c'est près de six enfant sur dix qui disent avoir peur de devenir pauvres un jour et plus de la moitié des français qui craint de finir SDF". On savait les Français pessimistes, mais de tels chiffres en disent long sur la confiance vis à vis du modèle capitaliste et sa promesse d'apporter la prospérité à chacun. 

Combien de pauvres ? 

En France, le seuil de pauvreté est fixé en 2018 à 1015 euros (net) par mois et par personne selon l'INSEE. Il correspond à 60% du revenu médian, lui même de 1771 euros en 2018. C'est à dire que 50% de la population gagne plus [que 1771 euros] et 50% gagne moins. Ce sont aujourd'hui près de 10 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté en France. Soit 14% de la population. Ce n'est donc pas un épiphénomène. Plus précisément, selon l'observatoire des inégalités, il y a 5 millions de personnes qui vivent avec moins de 855 euros par mois. Quant-aux allocataires du RSA, ils sont aujourd'hui un peu moins de 2 millions à percevoir 484 euros par mois pour une personne seule et 1157 euros pour un couple avec deux enfants. De quoi relativiser sur "ces gens qui font  des gosses que pour toucher les aides". Ces aides, bien que modestes pour beaucoup, s'avèrent vitales pour des millions de personnes. Ainsi, écrit Denis Colombi, "en 2015, les divers transferts sociaux et fiscaux ont permis de diminuer le taux de pauvreté de 8,1 points. Avant redistribution 22,3% des Français avaient des revenus inférieurs au seuil de pauvreté : après redistribution ils n'est plus "que" de 14,2%". Cela représente, tout de même, 5 millions de personnes.

Comment en finir avec la pauvreté ? 

Deux visions s'opposent pour résoudre la pauvreté. La première, conservatrice, viserait à donner moins d'argent à ceux qui... n'en ont pas. C'est le pari d'Emmanuel Macron : "On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s'en sortent pas [...]; les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit permettre aux gens de s'en sortir. Par l'éducation par exemple". Où l'art de dresser les bons constats mais d'y apporter... les mauvaises solutions. D'autant que l'éducation, loin de permettre aux pauvres de sortir de leur condition, révèle et accentue les inégalités. Se pose alors la question de plus d'aides. Denis Colombi, invoque l'idée du revenu universel (RU) et le chiffre : 1000 milliards par an pour un montant de 1000 euros par mois, soit 40% du PIB. Evidemment, ne serait-ce que proposer une telle mesure provoqua l'ire des tenants de la bonne gouvernance et de la bonne gestion des comptes, ainsi que les gardiens de la morale pour qui "l'idée insupportable dans le revenu universel pourrait être que certains pourraient vivre sans apporter leur contribution à la société". Mais cette "solution" invoquée par Denis Colombi, n'est pas sans poser des problèmes d'ordre moral, on l'a vu, mais aussi économique. Ce n'est pas tant son financement qui poserait problème -le RU pourrait être financé par l'impôt sur les plus aisés- que son ancrage dans le cadre néolibéral. Pour preuve, Friedman, y voyait là un moyen efficace de maintenir l'ordre et la paix sociale en échange d'une société quasiment entièrement privatisée (de l'école à la santé). L'idée d'un revenu universel ne semble être suffisante d'autant plus qu'il n'inverse pas le rapport de force entre capital et travail. Mais surtout, il considère que ce dernier élément est de moins en moins, accessible aux plus pauvres et de fait, il consacre la défaite des classes laborieuses dans son inclusion au marché du travail et plus largement à la société. Il y a fort à parier que cette solution divise davantage qu'elle n'unisse en renforçant le clivage déjà présent entre les "utiles" et des "inutiles", les "actifs" et et les "paresseux", bref des dominants et des assistés. Victor Hugo affirmait : "nous ne voulons pas la pauvreté soulagée, nous voulons la misère abolie". Pour cela il faudra être bien plus radical. 

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