L'Ile Maurice en vente - Témoignage

Une multinationale veut acheter le port de l'Ile Maurice. Acheter le port signifie acheter le pays, acheter le pays signifie acheter une population, acheter une population signifie tuer une histoire. L’argent peut-il acheter l’air, la mer, la lune, peut-il acheter la dignité d'un peuple? Ce texte n'est pas un article journalistique, c'est mon témoignage.

Port Louis Ile Maurice Port Louis Ile Maurice

 

Dans la plus grande opacité, le port de l’Île Maurice, l’une des plus importantes et anciennes entreprises publiques mauriciennes, risque d’être privatisé et de passer sous le contrôle du géant international dubaïote Dubai Ports World, au titre d’une concession d’une durée de 99 ans. Aucune procédure d’appel d’offres, aucun respect des droits fondamentaux des travailleurs du port, juste un mépris total de la réalité des gens qui se battent corps et âme depuis des siècles pour faire fonctionner l’économie de ce pays, bien avant même sa décolonisation. Grâce à la sueur de mes ancêtres, depuis le dix-huitième siècle le port de l’Île Maurice a toujours été le port principal de l’océan Indien. À travers les âges, il a su rester un endroit incontournable pour le commerce international ; c’est aussi grâce à cette infrastructure stratégique, au talent et au travail des ouvriers du port que mon pays a connu un essor économique incontestable, surtout après sa décolonisation. Aujourd’hui, avec la force de l’argent, cette entreprise multinationale, ignorant tout de notre histoire, fait son entrée et avec une arrogance propre à tous ceux qui peuvent acheter l’air, la mer, la lune… vient écraser une fierté qui a mis du temps à s’assumer. Elle vient ainsi enlever l’espoir de nos jeunes à croire qu’un pays, même si petit, puisse battre de ses propres ailes pour prendre la place qui lui revient dans le monde.

L’intrusion de cette entreprise au sein de notre économie entraîne des conséquences extrêmement graves pour l’Île Maurice et spécialement pour les travailleurs du port. J’en sais quelque chose, même si aujourd’hui je ne vis plus dans ce pays. Mon histoire s’inscrit dans celle de ce port. Mon grand-père et mon père y ont travaillé toute leur vie, ils étaient eux aussi, déjà, des dockers. Avec orgueil, ils ont passé le relais à mon frère Alain Edouard, voilà vingt-quatre ans maintenant, et lui comme ses aïeux, s’est toujours impliqué plus que nécessaire dans son métier. Devenu syndicaliste, il a nourri des visions pour ce port comme si c’était l’un de ses propres enfants et a toujours cherché à le protéger, parfois même au prix de sa propre liberté.

Or, voilà trois mois que mon frère a été suspendu de son travail et menacé de licenciement pour des raisons totalement injustes. On l’accuse de ne pas avoir respecté les nouvelles instructions édictées par la direction, qui du jour au lendemain allaient briser des us et coutumes de nos aïeux, telle que la coutume des salariés de quitter le travail à midi la veille du jour de l’an.

Ce jour-là, comme il l’a fait pendant plus de vingt-quatre ans, mon frère a pris son travail à sept heures du matin et l’a quitté à midi et non à dix-huit heures comme on le lui demandait. Pour lui cette directive était insensée et elle ne pouvait avoir fait l’objet d’une loi. J’ignore la légalité de cet ordre mais je sais que j’ai grandi avec un père qui était toujours présent pour le déjeuner de famille chaque 31 décembre. En refusant de travailler jusqu’à 18 heures et en encourageant les autres travailleurs du port à faire de même, mon frère s’est respecté et a fait respecter les traditions des ouvriers mauriciens. Ce faisant, il a exercé dignement ses fonctions de leader syndical.

Contrairement à beaucoup d’autres Mauriciens, mon frère, président du syndicat du port, a fait preuve d’un grand talent : l’indocilité. C’était le talent redouté des esclaves marrons. C’est grâce au courage et à la détermination de tous ceux qui ont su dire non aux colons, aux commandants, aux maîtres qui les piétinaient, parce qu’ils refusaient d’exécuter les ordres, que l’esclavage a pu être finalement aboli. Ainsi le courage de mon frère qui refuse de se soumettre à de telles règles est le symbole d’une résistance à la terreur et à toute autre tentative d’humilier les salariés. 

Depuis ce 31 décembre, mon frère vit un cauchemar. Père de trois enfants, il est menacé de licenciement parce qu’il a exercé ses fonctions de syndicaliste. Il a subi et continue à subir des pressions pour se taire et obéir comme tous les autres salariés à des ordres farfelus et insensés. La répression des droits syndicaux dans un pays qui a connu l’esclavage et qui voit aujourd’hui de nouveaux colonisateurs apparaître sur la scène, est un acte d’une gravité et d’une violence inouïes qui ne peut laisser indifférents les citoyens de ce pays.

 J’ai fui ce pays en 1999, suite à la mort de mes deux amis artistes musiciens Kaya et Berger Agathe, l’un massacré dans une cellule de prison, et l’autre assassiné par la police en pleine manifestation. Je me rappelle que je souffrais terriblement non seulement parce que j’avais perdu deux de mes amis très chers, mais surtout parce que le silence qui régnait après leur mort m’enserrait les tempes, c’était un silence qui m’empêchait de respirer. Je me souviens du silence des journalistes, des écrivains, de ceux qui se sont toujours autoproclamés des « intellectuels » de ce pays. Beaucoup parmi eux pactisaient sans la moindre honte avec ceux qui nous terrorisaient. Le jour où dépitée, je suis partie, mon frère m’a dit : « Moi, je reste, je veux me battre contre ce pouvoir obscur, je veux aider ce pays à se développer et c’est possible ». Je l’ai admiré ce jour-là, je l’admire encore maintenant, mais je me demande quel est le prix à payer pour le combat qu’il mène.

Aujourd’hui je suis loin de cette île que j’aime tant malgré tout et que je voudrais continuer à pouvoir aimer. Pourtant à chaque fois que la liberté d’expression d’un de mes frères est menacée, je me sens plus que jamais terrorisée comme si je ne m’étais jamais exilée, comme si tout recommençait, comme si on n’avait jamais été affranchi. Et ce silence réapparaît, il règne dans les rues de la capitale, je l’entends d’ici et je crains qu’une fois de plus, il s’installe durablement. Car ce petit pays est l’un des premiers consommateurs de drogue au monde, et l’on ne peut s’empêcher d’imaginer que c’est un pays où les gens sont endormis, incapables de penser ou de s’indigner. Sauf exceptions, comme le démontre mon frère par ses actions.

Malheureusement, et c’est le cas pour lui, la dignité et les droits de beaucoup d’hommes et femmes sont bafoués tous les jours non seulement à Maurice mais partout dans le monde. On oublie que l’esclavage a été aboli et on recommence à essayer de nous asservir.

Je veux pour autant croire que ma colère est excessive et que le pays que j’ai quitté il y a dix-sept ans a changé, que les élites intellectuelles seront capables de montrer leur solidarité à la classe ouvrière, et que l’île entière se révoltera avec force et dignité contre ces tentatives de l’assujettir une énième fois.

Peut-être que cette lettre parviendra à mobiliser les gens qui se sentent concernés, non seulement à l’Île Maurice. Peut-être que cette lettre arrivera à réveiller les zombis... Sa diffusion peut-elle empêcher mon frère d’être licencié ?

Par cette lettre rendue publique, je veux te dire, mon frère, tiens bon, reste debout, ainsi que tu l’as toujours fait, révolte-toi, oui, défends-toi, tes enfants seront encore plus fiers que moi.  

Et pour que tous puissent vous soutenir, toi et tes camarades, voici le lien pour la pétition : https://www.change.org/p/non-à-la-vente-de-l-ile-maurice

Pamella Edouard

 

 

 

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