Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache ont remis un rapport intitulé Citoyenneté et Pouvoir d’agir dans les quartiers populaires. Cela ne se fera plus sans nous. Pour une réforme radicale de la politique de la ville au ministre de la ville François Lamy en juillet 2013. Ce rapport travaillé et appuyé par une conférence de citoyens, développait cinq grandes orientations : appuyer le développement du pouvoir d’agir des citoyen-ne-s ; mettre les citoyen-ne-s au cœur des services publics ; démocratiser la politique de la ville ; changer l’image des quartiers ; accompagner un renversement de démarche par la formation et la co-formation .

Plus de trois ans après et ayant vu se succéder cinq ministres ou secrétaires d’État à la politique de la ville, où en sommes nous ?

 

La peur de l’action citoyenne

Manifestement, notre démarche et nos propositions n’ont pas été entendues, que ce soit au niveau national ou dans les exécutifs locaux. En trois ans, nous avons assisté à une fragilisation sans précédent du tissu associatif et en particulier des petites associations, liée notamment à la diminution des subventions. C’est à un véritable plan social qu’est confronté le milieu associatif, qui se traduit par des licenciements, des fermetures d’activités et de structures. Dans les quartiers populaires, cela signifie la disparition d’activités, de lieux et de liens qui contribuaient à la solidarité et à la citoyenneté. Dans le contexte de tensions sociales que nous connaissons, cette situation est alarmante.

Nous avions proposé la création d’espaces citoyens autonomes, créés à l’initiative des citoyen-ne-s et appuyés par la puissance publique, sous formes de tables de quartier, dispositif emprunté aux expériences québécoises. Cette proposition a été transformée en conseils citoyens obligatoires, mais sans que de véritables moyens soient accordés, et sans que leur autonomie et leur marge de manœuvre ne soient imposées. Le bilan reste à faire mais le résultat est pour le moment pour le moins mitigé. À quelques exceptions près, les élu-e-s locaux ont résisté à la mise en place d’espaces sortant de leur contrôle direct ; ils ont parfois imposé des tirages au sort sur des listes électorales (ce qui exclut une part importante des habitant-e-s) et parfois désigné de leur propre autorité les membres des conseils citoyens. Les moyens en formation, en fonctionnement, en locaux n’ont pas été mis en œuvre. Dans ces conditions, on observe déjà un fort découragement des membres des conseils citoyens.

Parallèlement, avec l’appui du Ministre de la Ville François Lamy, une expérimentation de tables de quartier a été engagée par la Fédération des Centres sociaux et par la Coordination nationale Pas sans nous, qui montre que les habitant-e-s mobilisé-e-s peuvent constituer une vraie force locale de mobilisation et de co-construction. Mais aucune réponse n’a été pour le moment donnée ni à la demande de prolongement de cette expérience faite par les participants à ces 12 tables, ni à la demande de financement d’une extension de ce programme déposée il y a plus d’un an.

Quant à la bourse d’expérimentation pour la participation mise en place en 2014, pour favoriser le développement d’initiatives habitantes, elle n’aura duré qu’un an ! Le budget a été remis, fin 2016, à disposition des Préfets qui ont vite lancé un appel à projets dans des délais extrêmement brefs. Ce qui écarte, nous le savons trop bien, tous les projets portés par des petites associations au profit des structures établies.

Nous avions aussi proposé la création d’une Fondation pour la solidarité sociale permettant de sortir les associations des rapports clientélistes dans lesquels elles sont bien souvent prisonnières. Le vote de la loi Lamy en 2014 s’est accompagné de la demande d’un rapport sur cette proposition. Ce rapport confié au Préfet Yannick Blanc a-t-il été rendu ? Est-il rangé dans un tiroir ? Nous avons en vain posé régulièrement la question. C’était pourtant un vote de l’Assemblée nationale.

 

Des services publics mis à mal

Notre rapport soulignait l’enjeu fondamental que constituent les services publics dans les quartiers populaires, à la fois comme espaces communs et comme filets de protection. Il insistait sur la place à y donner aux citoyen-ne-s. Un seul exemple suffit à montrer l’actualité et l’urgence de nos propositions : celui de la police. Les « bavures » continuent à se multiplier dans les quartiers populaires, comme en témoigne la mort d’Adama Traoré, le 19 juillet à Beaumont-sur-Oise, qu’aucun membre du gouvernement ne s’est donné la peine de commenter, ne serait-ce que par compassion pour la famille. Et les manifestations récentes de policier-e-s témoignent en même temps du mal être, de la perte de sens, que connaissent ces agents et des risques et des tensions qui en découlent.

Nous ne sommes pourtant pas les seuls à avoir dénoncé les politiques du chiffre, le manque de formation et de suivi et surtout à avoir plaidé pour un véritable travail de proximité, pour le récépissé du contrôle d’identité, pour la création d’espaces de débat, pour des co-formations. Mais le gouvernement, se servant de l’état d’urgence, a choisi la voie d’un sécuritarisme accru qui n’a fait que contribuer à la dégradation des relations police-population.           

 

 

La politique de la ville sans les habitant-e-s

Nous avions préconisé une représentation habitante dans toutes les instances de la politique de la ville. Si le Conseil National des Villes a créé un quatrième collège (habitant-e-s), l’ANRU reste le domaine réservé des élu-e-s et des expert-e-s, les conseils citoyens ont été créés dans leur quasi totalité après la signature des contrats-ville et n’ont donc pas eu leur mot à dire sur le contenu de ces contrats et les instances de pilotage restent encore très fermées  à la représentation habitante.

 

« 100 Molenbeek français »

Travailler à une image des quartiers populaires qui n’en fasse pas seulement des problèmes et mettre aussi en avant les solidarités et la créativité qui s’y déploient est une des conditions de la citoyenneté. Mais comment changer cette image quand le Comité interministériel qui se réunit en mars 2015 après les attentats de janvier, les décrit comme des lieux de non-droit, où la République se déliterait ? Quand le ministre alors en charge de la jeunesse, des sports et de la politique de la ville, se permet de parler de « 100 Molenbeek français » ? Quand les habitant-e-s des quartiers populaires sont réduits à la seule question de leur identité et de leur religion, réelle ou supposée ?

Ce bilan parle de lui-même. Comment développer la citoyenneté, quand la confiance est brisée, quand la politique et les mots des gouvernements qui se sont succédés ne renvoient que mépris social et remise en cause des services publics et des solidarités ? La rentrée citoyenne n’est dans sa forme et dans ce contexte qu’un leurre. Les quelques centaines d’habitant-e-s réunis à Paris n’ont eu que deux heures pour s’exprimer dans des ateliers regroupant 150 à 200 personnes, censés tout à la fois faire un bilan et des propositions. S’ils ont manifesté la volonté d’être entendus, ils sont souvent repartis frustrés d’un débat qui n’a pas eu lieu. Le vernis « participatif » déployé dans l’animation de la réunion, ne sert que de cache-misère, quand aucun véritable enjeu n’est posé, quand la parole tourne à vide.  Ce n’est pas ainsi que nous entendons la citoyenneté. Quant à l’annonce faite par le Président de la République de dégager un milliard d’euros pour la rénovation urbaine dans les quartiers populaires, on pourrait paradoxalement s’en inquiéter si on rapproche cette décision du titre 2 du projet de loi égalité citoyenneté dont l’enjeu porte sur la dispersion des habitant-e-s pauvres plutôt que sur la réduction de la pauvreté, d’autant qu’en même temps est envisagée une stagnation voire une diminution du budget de la politique de la ville.

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