La vérité est en danger d'éradication

La revue Pratiques dans sa dernière livraison s'interroge sur la tension entre certitudes et doutes dans les pratiques soignantes. Pour ma part, j'insiste dans l'article que j'écris pour cette revue sur la nécessité de maintenir des lieux de vérité dans le champ social en général et dans le champ psy en particulier, ce qui est difficile.

Le n° 86 de Pratiques "Soigner : entre vérités et mensonges" est paru.

 "La pratique soignante est à la croisée des chemins, elle est contrainte d’articuler des données issues de différents mondes. Les soignants, formés surtout comme des scientifiques, n’ont alors d’autre choix qu’exercer avec leurs propres références, voire leurs croyances… 

Comment peuvent-ils baser leur pratique sur les données scientifiques les plus valides possibles tout en travaillant dans un « régime » d'incertitude permanente ?

Lorsque l’on se place dans le domaine des activités humaines, au duel de concepts vérité/mensonge, il serait plus pertinent de préférer le duel certitude/doute.

Comment travailler avec les attentes de la personne soignée sans occulter le doute qui doit accompagner toute pratique « honnête » ? Ce doute peut-il être partagé entre tous et à tout moment ? Faut-il dire la « vérité » (celle du soignant ?) au malade et comment ?

Les pressions des différents lobbies (médicaments, pesticides, amiante…) sur les citoyens, les professionnels et les décideurs sont majeures. Faute de barrières institutionnelles suffisantes et d’indépendance de l’expertise sanitaire publique, leur influence dévoie les politiques de santé publique et vient pervertir le fonctionnement démocratique. 

La fabrique de l’opinion par les lobbies « lobotomiseurs » et l’amplification de la transmission des « fausses nouvelles » perturbent le libre arbitre des citoyens qui ont l'impression de ne plus pouvoir faire confiance à personne. 

Pour rechercher collectivement une certaine « vérité scientifique » en médecine et la distinguer des « mensonges » d’un scientisme instrumentalisé, il faut réhabiliter les discours critiques et protéger les lanceurs d’alerte pour faire reconnaître le caractère relatif et évolutif des « vérités scientifiques » qui sont les fondements d’une authentique exigence rationnelle, à réinterroger sans cesse. 

Les principes qui sous-tendent la notation, l’évaluation et les objectifs de performance qui se développent dans le champ du travail n’épargnent pas les soignants et leur imposent une fausse objectivité en faisant pression sur les personnes. Les critères choisis pour les accréditations et les évaluations des lieux de soin ne disent rien du travail réel et produisent un reflet de l’institution complètement biaisé.

Quelle est la finalité du dire vrai dans le soin ? Il est important de comprendre quels intérêts l’on sert lorsque l’on recherche une certaine « vérité » ou, au contraire, quand on cherche à l’occulter… S’il doit être question d’éthique, plutôt que vénérer la vérité, mieux vaudrait se confronter à l’incertitude.

La vérité, si elle est le paradigme de la science, n’est pas celui de la médecine qui doit rester un art de faire avec les différents aspects du savoir, dont la science.

 

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 La Rédaction

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La vérité est, ici et là, en danger d'éradication

 

La vérité est relative à des circonstances et à des lieux, mais elle doit continuer à être une valeur partagée, autant que possible . Que ce soit dans les discussions virtuelles ou réelles, dans les médias, ou encore dans un séance de psychanalyse.

 De nos jours, les médias sont soupçonnés de mentir. Il y a pourtant urgence à protéger la liberté de la presse, au contraire de ce que maints chefs d'état affirment en Europe ou ailleurs dans le monde.

Ainsi, le chef de l'état hongrois, Victor Orban, nomme démocratie « illibérale » sa pratique du pouvoir. Les forces d'extrême-droite qui s'y réfèrent dans les pays de l'Europe et elles ont le vent en poupe. Selon leur conception, les élections permettent d'élire un chef qui au nom du consensus qu'il considère avoir établi lors de la campagne électorale, se montre, une fois élu, répressif et assume son autoritarisme. Pour eux le vrai peuple se définit par exclusion de ses étrangers, de ses minorités religieuses, sexuelles, ethniques. C'est le pluralisme politique et religieux qui est condamné comme atteinte à l'intégrité d'un peuple forcément sain et homogène. Remarquons en passant que cette intégrité du peuple censément valorisé est présentée comme en grand danger.

Ces vents mauvais forcissent. Et le gouvernement de Monsieur Macron montre une évolution autoritaire accélérée

Ainsi le Premier mai 2019, la manifestation syndicale à Paris, renforcée par des Gilets jaunes cette année, fut attaquée par la police. Les manifestants furent chargés, nassés, asphyxiés de gaz lacrymogène, frappés ; il y eut une interdiction de fait de manifester à Paris.

Ce jour là on parla aussi beaucoup de l'hôpital de la Pitié-Salpétrière. Des manifestants suffocants en recherche d'une zone loin des gaz et des coups des policiers entrèrent dans les abords de cet hôpital. Les radios et autres médias affirmèrent que comme l'avait dit le directeur de l'AP-HP, Martin Hirsch, repris aussitôt pas le ministre de l'intérieur, Christophe Castaner, en une conférence de presse vite organisée devant la Pitié, des manifestants, des « casseurs » avaient « attaqué » cet hôpital, et précisément son service de réanimation, qu 'ils y étaient « entrés en force ». Comme l'écrit Pauline Perrenot dans Acrimed en conclusion d'un article sur cette question: «  Unis par des méthodes managériales identiques, médias publics et médias privés ont donné à voir les mêmes travers : une production et un traitement de l’information lacunaires, versant dans la course, le spectaculaire, et dominé par le suivisme vis-à-vis des autorités, le tout rythmé par des éditorialistes à la pensée insignifiante mais qui se vivent en premiers de cordée. »

Il existe une presse libre et indépendante qui fit des enquêtes et exposa ensuite ses résultats ; sur cette affaire Libération fut fort efficace dans la démonstration du mensonge étatique.

Ainsi, ces ministres, ce directeur d'hôpital, ces journalistes bien installés, cette élite politique ont pu affirmer sans retenue ni hésitation que des manifestants avaient voulu attaquer un service de réanimation, c'est à dire effectuer un massacre. Ainsi, dans leur imaginaire politique misérable les gilets jaunes errent dans les beaux quartiers, en foules assoiffés de sang, antisémites et homophobes, tels des morts vivants. Ils ont, par cette fake news, exprimé sans filtre et de façon répétée leur mépris de classe. Ce gouvernement qui est responsable d'une répression féroce des manifestations de Gilets jaunes produit donc une propagande justifiant systématiquement ces exactions, sans craint de recourir aux plus viles manipulations. Les mêmes qui il y a deux ans se présentèrent en tenants d'un « libéralisme politique ».

Vraiment, nous vivons une crise accélérée de la démocratie et lee fond de l'air idéologique est empuanti par ces calomnies venue du sommet de l’État et d'ailleurs.

 

Les rumeurs existent depuis toujours. Dans les années 1960-1970, elles se répétaient discrètement, plus ou moins honteusement. Une presse se présentant comme libre et indépendante des partis et de l’État, en quête de vérités factuelles, était opposée à ces vilenies ; on l'appela même « quatrième pouvoir ». Un citoyen informé était censé lire ou entendre des avis et analyses contradictoires avant de se forger son opinion, idéalement.

Les fake-news de notre époque se colportent sur les sites conspirationnistes et aussi par la bouche de responsables politiques de premier plan et de journalistes, dans tous les pays du monde. Il en résulte dans la vie sociale un relativisme généralisé ; d'autant plus que par la magie moderne des algorithmes tels qu'ils sont programmés, chacun trouve sur les réseaux sociaux ceux qui pensent comme lui. Il est alors peu ou pas informé des pensées différentes.

Dans ce monde morcelé en multiples groupes, « communautés », « familles de pensée », la nécessité d'une idéologie fédératrice revient et elle est portée souvent par les tenants d'un nationalisme agressif, d'une logique totalitaire. Cette ambition totalitaire a des moyens nouveaux avec le contrôle des réseaux sociaux par les multinationales et certaines grandes puissances. Et son discours vient occuper le vide de pensée causé par une société néolibérale où l'humain est réduit à un producteur soumis et à un consommateur manipulé.

 

Dans cette situation, comment dire le « vrai dans le soin » comme l'équipe de Pratiques nous invite à le penser ? La mission est difficile, alors que l'anomie sociale progresse et que de tant de lieux de soins nous revient ce constat lancinant que l'on ne peut plus y travailler avec éthique.

Et pourtant, il y a des lieux où se poser la question de la vérité et du mensonge reste possible.

Face à la remise en ordre dans la psychiatrie (comme ailleurs) voulue par un pouvoir qui se déguise maintenant en chercheur en neurosciences, la psychanalyse reste un de ces lieux. Et les pouvoirs ne s'y sont pas trompés qui ont soutenu des offensives idéologiques contre elle... à la grande surprise des psychanalystes qui , en tant que groupe, ne sont nullement porteurs d'une subversion politique.

En psychiatrie, de nos jours, on parle de « cohorte de patients », de résultats d'IRM pour cette cohorte, d'efficacité statistique de tel médicament, de protocoles toujours. Le DSM5, manuel international de psychiatrie, issu des USA, a éclaté les entités cliniques en une multitude d'entités ; la limite entre le « normal » et le « pathologique » a été ainsi remise en cause, ce qui est toujours intéressant, mais ce fut fait afin d'inclure toujours plus de comportements humains dans le domaine du monde médical et des des trusts pharmaceutiques. C'est un contrôle bio-social qui s'étend au détriment de nos libertés.

Dire que les humains sont des êtres de parole, habitant le langage, se socialisant par lui, comme le dit la psychanalyse est devenu étrange dans ce monde bio-médical. Le psychanalyste Jacques Lacan qui eut une influence sur l'évolution de la psychiatrie en France avait dit dès les premières années de son « Séminaire » (1953-1979) que la vérité avait « une structure de fiction » (ses séminaires étaient un enseignement oral à propos de la psychanalyse et s'adressant d'abord à des psychanalystes et futurs psychanalystes). C'est une fiction au sens où l'on parle de « fiction juridique » pour parler de ces corpus évolutifs de lois et de règles ; d' une trame symbolique.

Le discours produit par l'analysant possède ses signifiants majeurs, ses répétitions propres, ses associations d'idées inattendues, ses lapsus, ses souvenirs de rêves. Cet ensemble structuré de signifiants est une structure symbolique ; c'est une histoire qui s'élabore et se réélabore. C'est une fiction qui est une « production marquée par le coin du semblant », une vérité qui « varie » commenta Jacques Alain Miller dans son séminaire « Choses de finesse ».

Bref, ici, ni vérité absolue, universalisable, ni relativisme envahissant.

Et puis la vérité ne peut que se « mi-dire » selon Lacan. C'est à dire qu'elle se dit nécessairement à moitié, partiellement ; c'est une des déductions nécessaires de l'hypothèse de l'inconscient.

 

Les vérités sont ici partielles, mouvantes, mais l'hypothèse qu'il existe des vérités est nécessaire pour penser. Au-delà de la psychanalyse, un entretien psy cherche à déchiffrer une certaine vérité du sujet, ce qui est sans rapport avec la vérification de la véracité des faits relatés. En ce sens n'y a pas de mensonge dans cette relation, ou bien le mensonge n'est qu' une façon de dire sa vérité.

Dans le domaine social, il y a bien sûr des actes avérés, des faits vérifiables, des engagements avec leurs conséquences sociales. Puis il y a plusieurs façons de mettre en perspective ces faits sociaux et ces analyses, de les exposer ; il y a plusieurs vérités possibles, des mises en forme contradictoires. Il y a un pluralisme de vérités sociales.

En revanche, si l'on acceptait un relativisme absolu dans le domaine social, toute formulation propre à tel individu ou groupe serait non partageable . Il y aurait à l'horizon une mise en cause de la possibilité de se parler, de s'intéresser à la parole de l'autre, une déshumanisation de l'autre.

Que nous parlions du domaine social ou bien de l'intimité du sujet , la vérité , plurielle, discutable et évolutive, reste une hypothèse nécessaire pour chercher du sens et en trouver.

 

 

 

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