L'esprit reste hors de prix

Pratiques", revue de la médecine utopique, dans sa dernière livraison traite de la "marchandisation des corps". Voici l'argument du numéro, puis l'article que j'y ai publié

Pratiques N°80

https://pratiques.fr/-Pratiques-No80-La-marchandisation-des-corps-



La marchandisation des corps

Argument :

La marchandisation du corps humain, entendue comme la possibilité d’attribuer un prix au corps et à ses produits, doit interpeller l’ensemble de la société, soignants, juristes ou citoyens.
Nous avons essayé d’explorer quelques axes, sans pouvoir toujours creuser ces questions très complexes.
La position qui guide ce dossier est le refus de l’exploitation d’autrui, fut-il consentant, si tant est qu’on puisse l’être réellement.
Les progrès de la science, comme des avancées technologiques, font émerger de nouvelles possibilités, généralement encadrées dans les États de droit, dont les réglementations varient selon les pays et les époques. Elles font l’objet de rapports marchands, comme n’importe quelle pratique médicale, et ouvrent la porte à différents trafics.
Le déséquilibre entre le nombre de personnes en attente de greffe et celui des donneurs favorise le développement de réseaux mafieux de trafics d’organes aux dépens des populations fragilisées (pratiques massives d’enlèvements en vue de prélèvements).
Considérer le corps humain comme un matériau permet une exploitation de la personne au travail.
Les essais cliniques soulèvent des questions éthiques et législatives.
L’exhibition du corps de la femme comme argument de vente, sa soumission à des standards normatifs aberrants sont d’autres facettes de la marchandisation.
Le corps humain est trop souvent l’objet de transactions financières, comme en témoignent ces jeunes filles qui vendent leurs ovocytes quelques centaines d’euros, ou ces femmes qui portent une grossesse pour autrui contre rémunération par les parents d’intention. Le coût humain aussi bien physique que psychologique qui accompagne ces transactions n’entre pas dans le contrat.
L’« acceptation » de ces marchés s’épanouit sur le terreau des inégalités socio-économiques, entre les classes comme entre les pays posant une question éthique majeure : la revendication de certaines personnes de vivre ou de procréer à tout prix se fait au détriment de celles et ceux que la misère contraint à « consentir ».
Comment les soignants se placent-ils devant ces problématiques et comment peuvent-ils accompagner leurs patientes et patients ainsi que leurs familles ?
Il est urgent d’engager un débat citoyen prenant en compte les aspects éthiques, aussi bien que politiques, de ces problématiques.





L'esprit reste hors de prix (Pascal Boissel)

 

Dans un monde où tout devient marchandise, où le corps organique peut ici et là être évalué financièrement et être vendu en pièces détachées, l'esprit reste-t-il bien le lieu d'une irréductible et ultime résistance ? Nous pourrions parfois en douter.

 

Le temps de cerveau disponible

Petit retour dans le temps : en 2004, un directeur de TF1, la première chaîne de télévision de France, Patrick le Lay affirma : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (...)de le divertir, de le détendre entre deux messages publicitaires ». La vocation affirmée de cette télévision était-et assurément est-de vendre des produits, le message important est celui du publicitaire. Le temps de divertissement pouvait ainsi pour lui être évalué, vendu, transformé en profit pour les actionnaires de la chaîne.

Il y eut des condamnations morales et puis la caravane publicitaire poursuivit son chemin.

Le temps où la télévision était un service public qui avait-officiellement- pour mission de cultiver, d'apporter l'art au plus grand nombre, la beauté des créations artistiques jusque dans les foyers isolés fut annoncé comme un temps révolu. Les années suivantes, la formule de Patrick Le Lay devint banale alors que les services publics de tous types étaient enjoints de copier les entreprises privées, censées être plus performantes.

 

L'industrie du divertissement, télévisuel ou autre n'a donc comme objectif que de vendre, de transformer le temps du spectateur en décision d'achat. C'est un conditionnement de masse qui est mis en place . Et nous y sommes toutes et tous, plus ou moins, consentants, nous sommes «fascinés, ensorcelés» comme dans la description de la servitude volontaire » par La Boétie. Transformer les sujets en êtres prévisibles et tendus vers le seul désir d'acheter et de vendre/se vendre est l'objectif, l'idéal de ces capitalistes.

C'est le temps supposé libre qui est en vue ici. Le temps supposément libéré du travail devient un temps où le travailleur devient pur consommateur, idéalement.

Bien sûr, nous sommes nous jamais ces marionnettes agitées par les capitalistes, même si l'effort pour nous aliéner est soutenu chez les capitalistes. Mais nous ne sommes vraiment libres que lorsque nous connaissons les contraintes sociales et autres qui s'exercent sur nous. Ces contraintes sont pour l'humain actuel en partie nouvelles.

 

Performance et jouissance

L'humain au travail est conduit par le management moderne à se considérer comme entrepreneur de sa vie, à utiliser les règles de management pour orienter sa vie, si l'on veut bien suivre Dardot et Laval («La nouvelle raison du monde», 2009) . Nous sommes incités à nous évaluer sans cesse, non seulement pendant les heures de travail, mais aussi pendant les activités sportives, les loisirs en général.

Ces mêmes auteurs soulignent que «performance et jouissance» sont liées : le management nous intime d'être performants, la publicité nous séduit pour que la consommation soit notre obsession. Au travail puis pendant les loisirs, nous sommes réduits à un profil de producteur docile/ consommateur orienté par les décideurs de la noblesse d'argent. C'est une «fusion des énoncés psychiques et des énoncés économiques» qui a lieu.

Notons la terrible pauvreté de ces énoncés psychologiques ; l'époque du néolibéralisme n'est pas celle d'une production intellectuelle officielle de haut niveau. Tout de nos vies devrait être calculable, selon une injonction sociale très moderne et provenant du management, cette idéologie pauvre mais performante et omniprésente. Nulle obscurité, nul clair-obscur, nulle incertitude. Tout est à inscrire dans un tableau Excel.

L'invention est dans la généralisation de à tous les aspects de la vie de ces énoncés. Car rien de nouveau dans le reconnaissance de la grande efficacité des méthodes de conditionnement/déconditionnement connue de longue date dans les commandos d'élite de toutes les armées du monde... ou les classes préparatoires aux grandes écoles et facultés de médecine. C'est simple répétitif, et efficace si l'on oublie d'être créatif, si l'on consent à être un robocop en costume cravate ou bien en treillis du monde capitaliste, à l'exclusion de toute autre identification. Ce qui demande tout de même un effort soutenu.

 

Jouissances marchandisables et horizon de destruction

Dans notre monde moderne du néolibéralisme triomphant sur la planète, la jouissance immédiate est portée au pinacle. Jouissance du trader, de l'animateur de jeux télévisés, du spéculateur, du porno star, etc. Jouissance qui cache celle, non publique et gardée secrète, des maîtres du monde qui accumulent les richesses et les pouvoirs, les œuvres d'art et les organes de presse, celle des marchands d'armes, cousins des maffieux aux affaires florissantes.

Jouissance qui cache aussi, par ailleurs, celle autodestructrice de ces addicts -drogues, alcool, tabac, psychotropes, et aussi jeux vidéo, monde virtuel, et encore anorexie et boulimie. La liste des addictions n'est pas exhaustive : à chacun son addiction, ses addictions. Nous ne serions plus que la somme de quelques addictions.

Mais tout n'est pas possible, la richesse pour tous n'est pas en vue ; les contradictions sociales au niveau mondial s'aiguisent. L'exaltation de la jouissance s'accompagne alors du développement mondial d'un marché de la sécurité, d'une surveillance généralisée, d'un espionnage privatisé, d'une répression tendanciellement croissante. Ici et maintenant nous vivons une suspension de l’État de droit sous prétexte anti-terroriste. L'appel à la libération de toutes les jouissances marchandisables s'accompagne que d'une exigence sécuritaire liberticide comme nous le vivons.

 

Un humain standardisé, une psychiatrie comme catéchisme

Cette construction d'un humain sans épaisseur, d'un «individu de masse»- se pensant unique et pourtant pensé comme interchangeable par les classes dominantes- est le produit de la longue offensive néolibérale. Cette longue lutte a entraîné ce que Robert Castel nomma une « décollectivisation ».

Auparavant, l’État social «protégeait ceux qui n'étaient pas protégés par la propriété», les non-propriétaires étaient «propriétaires de droits». Avec le première puis la deuxième loi travail, les gouvernements français ont rompu avec ce principe mis à mal de longue date. Un individu solitaire et guidé par ses seuls intérêts est construit socialement, par ces coups de force.

 

Si le néolibéralisme modèle nombre de nos comportements, au travail et pendant notre « temps libre», si des pathologies comme les addictions pullulent à l'époque de la marchandisation généralisée et universelle, s' il y a un marché des jouissances sexuelles -qui s'accompagne de façon heureuse d'une levée d'interdits anciens-, l'humain ne saurait se réduire à ce à quoi que nos maitres capitalistes aspirent nous réduire. Car nous sommes des êtres sociaux, des êtres parlants héritiers de longues traditions séculaires, toujours non obsolètes, qui nous rendent toujours contemporains de Molière, Shakespeare ou des philosophes de l' antiquité.

L'homme voulu par les architectes du communisme de caserne du vingtième siècle comme l'homme économique du néolibéralisme du 21ème siècle, sont des fictions qui peuvent nous fasciner mais surtout du fait du pouvoir de ses promoteurs.

 

Cet homme économique promu s'accompagne d'une vulgate psychiatrique nouvelle. Cette clinique psychiatrique élaborée dans des cénacles de professeurs de psychiatrie sous contrôle des firmes transnationales pharmaceutiques tente de promouvoir une clinique d'un tel homme nouveau en éradiquant la psychiatrie classique laquelle fut réétudiée inlassablement pendant des décennies par des équipes psychiatriques souvent dans le courant de la psychothérapie institutionnelle, avec des liens plus ou moins serrés avec les écoles psychanalytiques.

Actuellement, de ce point de vue, le mot d'ordre dominant est «l'imagination aux oubliettes» et « la créativité sous l'éteignoir», mais des vents nouveaux se lèvent ici et là. Et le plus tôt sera le mieux, sinon les idéologies religieuses, les plus intégristes en premier, seront le recours spirituel de ce monde sans âme, recours pour vivre avec allant une fin du monde qu'ils annonceront de façon crédible. Les religions ne tentent pas de réduire l'âme à une entité comptable, même si elles font affaire avec le monde des affaires sans difficultés morales, et c'est une de leurs forces. La critique profane que je crois nécessaire des aliénations portées par le néolibéralisme est en concurrence avec ces critiques religieuses actuelles, très souvent réactionnaires, parfois sanglantes.

 

Notre critique concrète se développe à partir en particulier de la documentation de cette souffrance au travail qui est devenue de fait la norme tant l'intensification des rythmes de travail a augmenté. On sait ce qu'il en est tant dans les activités de services, les centres d'appel, que dans les chantiers et les usines (devenus quasi invisibles au regard social dominant). L'organisation du travail est non seulement délétère mais absurde : la perte de sens du travail est documentée par des milliers de témoignages, depuis les personnels des hôpitaux et des Établissements d'hébergement des personnes âgées dépendantes jusqu'aux journalistes et universitaires, ce dont l'Appel des appels de Roland Gori sut si bien rendre compte. Cette critique peut et doit s'articuler à la valorisation du temps libéré du travail contraint, sur cette « autonomie » à conquérir, ce dont André Gorz et bien d'autres ont travaillé.

 

 

Un autre monde existe déjà, fragile

L' humain ne saurait être exploité, aliéné, mais aussi physiquement souvent maltraité, humilié pendant des années sans que nous n'organisions une réponse collective ne pouvant que s'articuler sur une autre organisation du travail, une autre société, une autre façon de vivre ses loisirs, l'art.

La joie de la pensée collective et de la controverse, la subversion politique comme désir de vie poussant à des découvertes intellectuelles, sont mises en scène magnifiquement dans le film récemment sorti en salles, « Le jeune Karl Marx » de Raoul Peck. Dans les ZADs aussi, dans des collectifs politiques discrets, dans des équipes d'artistes, dans mille rencontres imprévues, cette joie existe encore et toujours, par moments, par éclairs. La joie de la liberté au-delà des contraintes sociales inévitables et reconnues comme telles, liberté rare et subversive.

Ce qui est à préserver, ce sont ces temps hors du temps chronométré du capitalisme, hors de la course effrénée à la performance et à la rentabilité à court terme, où le présent se vide de joie, devient celui ordonné par les ordinateurs programmés par les hauts dirigeants du capital : en temps réel, celui plus court qu'un souffle, qu'un cri. Un temps qui n'est pas celui de nos émotions et de nos sentiments.

Il nous faut prendre garde à vivre un temps discontinu, où l'inattendu peut survenir, où les vagabonds venus des terres lointaines peuvent être accueillis inconditionnellement.

 

Notre temps de travail est à vendre, notre temps libre tend à l'être : constat qui est nécessaire pour que nous soyons parfois libres.

Les instants où la vie s'accélère, où les cœurs s'emballent, où le souffle est coupé sont étrangers à leur monde syncopé qui s'acharne à courir vers l’abîme.

Notre esprit n'est pas à vendre, mais force est constater que certains s'acharnent à tenter de vendre le leur. Hors de ce monde, la liberté reste certes rare mais elle est strictement hors de prix.

 

 

 

 

 

 

 

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