Pascal Levoyer

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Billet de blog 4 mai 2017

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L’abstention est-elle une idiotie ?

L’abstention est politiquement peu recommandable.Elle signe une indifférence coupable et même bien pire lorsqu’elle paraît pouvoir profiter à l’adversaire. Mais en quel sens serait-elle alors une simple idiotie ?

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L’abstention est si peu acceptable que l’on songe à l’interdire en rendant le vote obligatoire. Le contrat social exigerait en effet que nul citoyen ne puisse se soustraire à ses obligations sociales en se repliant sur le quant-à-soi de sa volonté particulière. Le vote blanc serait donc plus recevable. Il manifeste simplement qu’on ne peut ou ne veut pas choisir. Encore faudrait-il cependant qu’il soit compté comme un suffrage exprimé, sans quoi il reste le vote de ceux qui n’ont pas voté. Dès lors, pourquoi ne pas s’abstenir ?

On a aussi bien des difficultés à enregistrer l’abstention comme un phénomène politique. On y voit encore la conséquence du mode de vie des pêcheurs à la ligne ou de « prafistes » post-modernes. Le plus souvent elle reste perçue comme un phénomène d’abord sociologique que l’on se contente par exemple de corréler avec le niveau des diplômes. En somme l’abstentionniste serait trop peu éduqué pour pouvoir et savoir participer à la vie politique de son pays. Pourtant on ne peut manquer de constater que l’abstention ne cesse d’augmenter depuis trente ans. Des enquêtes montrent qu’elle exprime clairement une déception devant l’offre politique, mais aussi, et surtout une crise profonde de la représentation politique. Comment ne pas comprendre la réticence à glisser un bulletin de vote pour un candidat dont on ne veut pas et qui en outre trahira ses engagements ?

Tout cela n'importe cependant pas ou peu. L’urgence n’est pas la revitalisation du débat politique, mais de répondre à l’injonction morale appelée par le résultat du premier tour des élections présidentielles. La réforme des institutions n’est pas attendue et d’ailleurs elle n’est pas souhaitée. Il faudra encore patienter. Devant le risque fasciste le vote est  sans contredit un devoir, et l’abstention paraît-il un crime. Ne pas voter dans ces circonstances c’est encore voter, et c’est même voter pour l’ennemi. De la responsabilité on passe ainsi sans médiation à la culpabilité et, afin que les choses soient bien comprises, on nous explique sans rire que c’est bien la gauche allemande qui a porté Hitler au pouvoir dans les années 30.

L’abstention est ainsi devenue une infâmie. Bien peu de choses séparent dès lors l’abstention pusillanime de l’insoumis de la volonté forte du fasciste. La France Insoumise et le Front National, Mélenchon et Le Pen sont désormais comme les deux figures d’un unique mal  — que Plantu (qui doit être aux sciences politiques ce que Botul est à la philosophie) nous aurait révélé — et dont le nom serait probablement « extrémisme » ou mieux « populisme ». Il doit cependant y avoir entre eux au moins la différence qui sépare la malignité de la méchanceté, car sinon comment comprendre cet impératif du vote. La méchanceté en effet requiert que le mal puisse être voulu pour lui-même, alors que la malignité laisse entrevoir une volonté non totalement corrompue et par conséquent susceptible d’être convertie, ainsi que s’y emploie avec constance la prose médiapartienne. On ne convertit pas le diable. À quoi bon donc s’adresser à l’électeur frontiste ou même filloniste ?  Par contre, il convient d’admonester l’insoumis afin de réveiller en son cœur le bon principe puisque ses chefs ne s’en chargent pas.

Résumons. Le fasciste est diabolique. L’Insoumis est faible et son chef est irresponsable. L’abstention est une faute et même un crime lorsqu’elle n’est plus un simple péché capital puisqu’après tout on peut s’abstenir par paresse, colère ou orgueil.  Difficile  de résister à tant de perspicacité, de clairvoyance et de subtilité, à moins…à moins d’être un idiot. Mais en quel sens ?

Il faudrait ici camper la figure  de l’Idiot politique  qui serait moins triste et farceur que l’Idiot cinématographique de Lars von Trier, et moins doux ou christique que le Prince Mychkine de Dostoïevski. L’Idiot a un cœur et un esprit simple. Il ne choisit pas et ne préfère donc pas. Il préfèrerait même ne pas avoir… à préférer, s’il devait faire entendre la fameuse formule du héros de Melville (« I would prefer not to ») et en préserver l’insaisissable suspension. C’est vrai qu’il ne sait pas  et ne peut pas. L’Idiot ne milite pas, ce qui lui permet de rester sourd à toutes consignes et injonctions. Pour lui « c’est comme ça ». Pourtant n’importe quel imbécile n’est pas un Idiot. L’imbécile se reconnaît à cela que toujours « il sait trop bien », ce qui lui a fait lire l’Histoire dont il nous prodigue immanquablement les leçons. Il ne suffit pas non plus d’être en marge, d’être un non-inscrit ou un mal inscrit pour être un Idiot, même si naturellement s’abs-tenir suppose de se tenir à l’écart.  Mais cet écart  indique surtout une hésitation, un moment d’indécision, un refus de céder à une réaction, fut-elle politique, parce qu’on ne parvient plus à croire  qu’il n’y a pas d’autres possibles que ceux qui nous sont assignés par une situation. Trouver la question qui hante la situation comme chez Kurozawa, produire un hors-champ politique qui permette de créer un peu d’indétermination, de « dégager » de l’espace pour laisser surgir la possibilité d’un autre monde.

Gilles Deleuze concevait Bartleby, l’Idiot si l’on veut de Melville, non pas comme un malade, mais comme le médecin d’une Amérique malade. Peut-être faudrait-il également concevoir l’abstention comme une médecine.

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