Blanquer débloque.

Après avoir mis à genoux la contestation lycéenne et s’être fermé pendant de long mois à tout dialogue avec les organisations syndicales, Blanquer fait le choix insensé de couler le bac 2019 pour répondre à la contestation des enseignants.

Quelques milliers d’enseignants, correcteurs du baccalauréat, ont décidé de se mettre en grève du 2 au 4 juillet pour protester, en particulier, contre la mise en place des réformes Blanquer du lycée (général comme professionnel), du baccalauréat et de Parcoursup. Ils demandent le retrait de ces réformes et l’ouverture d’une véritable concertation.

Les motifs de cette grève sont naturellement ouverts au débat public. Mais celui-ci ne peut avoir lieu qu’à la triple condition que ce public soit informé, que l’objet du débat soit reconnu dans sa détermination — et non pas dilué dans des considérations aussi méprisantes que générales sur les fonctionnaires et les enseignants —, et que  les principaux intéressés y soient disposés. De toute évidence ce n’est pas le cas  du gouvernement si l’on en croit Sibeth Ndiaye qui, dans le plus parfait registre et ton d’une démocrature, vient de déclarer que « les grévistes n’ont pas été élus au suffrage universel ». Poutine aurait-il mieux dit ?

La grève en elle-même, comme liberté publique fondamentale, ne souffre par contre d’aucune discussion. C’est aux salariés d’en délibérer et d’en user selon  l’efficacité qu’ils en escomptent. On n’abuse pas d’un droit parce qu’on l’exerce, même si bien entendu dans  certains cas très déterminés l’exercice subjectif d’un droit peut-être considéré, devant les tribunaux, comme abusif. Entretenir  la confusion n’a pas d’autre objet  que de fourguer cette ignominie morale  qui consiste  à assimiler une grève à une prise d’otage, ce qui devrait être tenu pour un délit de diffamation.

Dans la circonstance, les copies du baccalauréat ont été lues, corrigées et notées, par les enseignants — la grève commencée le 2 juillet ayant seulement consisté à ne pas saisir les notes et/ou à ne pas rapporter les copies ni par conséquent à assister aux jurys de délibérations le 4 juillet. Il n’y a eu ni élève ni même copie pris en otage. Le calendrier ne pouvait probablement pas être respecté dans de nombreux cas — la proclamation des résultats devant être reportée parfois d’une simple demi-journée — mais les élèves, leur travail et les épreuves du bac qu’ils ont subies l’ont été.

Blanquer en a pourtant décidé autrement mercredi soir. À la stupéfaction générale, il a demandé aux jurys du bac de saborder l’examen et de statuer sur le sort de candidats en l’absence de notes.  L’absurdité et le ridicule du caporalisme. En premier lieu un jury est souverain, lui seul à l’autorité de délivrer un diplôme ou de proclamer des résultats, et s’il peut, après délibération, modifier des notes il n’a certainement pas le pouvoir d’en inventer. En second lieu, le livret scolaire est un outil de la délibération et les notes qui y figurent ne peuvent se substituer à celles obtenues aux épreuves particulièrement lorsque l’avis du conseil de classe pour un candidat est  « doit faire ses preuves à l’examen ». Enfin, comment fait-on pour les candidats qui n’ont pas de livret scolaire ? Comment fait-on pour les candidats qui auront été refusés après examen de leur livret, mais qui devront être acceptés après réception de leurs notes ?  Et si le cas inverse se présente,  comment pourra-t-on encore justifier le principe d’égalité entre les candidats ?

Il est des fois où pour ne pas perdre la face on finit par perdre la tête. Blanquer peut mettre à genou des lycéens  et conduire au bord du burn-out une partie de son administration tenue de soutenir le rythme frénétique de ses réformes improvisées, il ne peut pas dessaisir les enseignants de leur faculté de juger. C’est pourquoi de très nombreux jurys ont refusé aujourd’hui de délibérer. Ces enseignants n’étaient pas en grève, certains d’entre eux  n’étaient probablement pas favorables à cette action dite de « rétention des notes »,  mais tous ont choisi de respecter leur éthique professionnelle. Ils sont l’honneur du service public et ils méritent notre soutien.

Lendemain

Témoignage :

Dans un jury du 92, en terminale littéraire, environ 38 % de notes bidouillées, bidonnées. Je ne connais pas tous les élèves et je n’ai pas eu accès à tous les résultats, en particulier de toutes celles et de tous ceux refusés dès le premier groupe d’épreuves. Joie habituelle et bien naturelle des admis sous laquelle perce tout de même l’inquiétude : « C’est bien sûr ? Parce qu’on m’a dit qu’il faudrait revenir lundi pour les résultats définitifs ? » En fait cela ne changera rien, ou à la marge pour une mention par exemple. Il faut donc rassurer, mais il n’y aura finalement pas la satisfaction qu’offre l’exactitude d’un résultat. C’est le bac Blanquer.

Panique chez les refusés. Pas tous, quelques-uns font salon et narguent. Mais les autres ? « Si ça se trouve, je suis admis ! » Vraiment peu de chance. Par contre elle ou il peut être au second groupe, mais avec combien de points à rattraper, et dans quelle matière ? Elle — le plus souvent en L c’est elle — ne le saura à coup sûr que lundi ; dommage pour les révisions du week-end. C’est le bac Blanquer.

Enfin il y a « le marais » des élèves qui doivent passer le second groupe, ceux qui ont eu la mention infamante « doit faire ses preuves à l’examen » sur le livret, ceux que l’on n’a plus vus en cours depuis avril tant ils se préparaient à l’examen terminal en révisant ce qu’ils n’avaient pas appris. Et ce n’est pas toujours faux puisqu’ils constituent chaque année, du moins dans les lycées de banlieues, la cohorte des miraculées. Quels conseils donnés ? C’est 50 ou 15 points à rattraper, et dans quelles matières ? C’est là aussi le bac Blanquer.

De tout cela Blanquer s’en moque... disons royalement ! Les résultats sont promulgués, l’Ortf l’acclame, l’opinion publique est contente, le SNPDEN-Unsa (le syndicat des chefs) félicite ses troupes, le parti de l’ordre exige des sanctions contre les grévistes. Sauf que cela ne se passe pas exactement ainsi. Des chefs d’établissement, des Présidents de jury, un ancien Recteur et des milliers de collègues s’interrogent ou se réveillent, comprennent qu’il y a eu là une transgression révoltante.

Chacun sent qu’il y a une responsabilité de la vérité, dont est porteuse par tradition l’université, qui ne peut céder au pouvoir du Prince. C’est cela, davantage sans doute que telle ou telle réforme, qui met désormais en jeu la démission de Blanquer dans l’esprit de beaucoup. Comme on dit "ce n'est qu'un début....".

 

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