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Billet de blog 5 juillet 2011

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À quand la suppression du bac ?

La fraude à l’épreuve de mathématiques du bac S aura rendu un service non négligeable à la politique menée par Luc Chatel. Mieux vaut une fraude qu’une fronde.

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La fraude à l’épreuve de mathématiques du bac S aura rendu un service non négligeable à la politique menée par Luc Chatel. Mieux vaut une fraude qu’une fronde.

La décision de maintenir l’épreuve et de seulement neutraliser l’exercice incriminé est une décision qui est apparue, à juste titre, désolante aux candidats comme aux professeurs correcteurs, d’autant plus qu’elle s’accompagne de recommandations données à des jurys indépendants et donc souverains. Elle est cependant conforme à l’éthique gouvernementale. L’équité doit plier devant les considérations budgétaires (convoquer de nouveau 165 000 candidats), et l'on est prié d’estimer moins injuste de priver de l’obtention du baccalauréat des candidats qui pouvaient y prétendre, que de l’octroyer éventuellement à un candidat qui ne le mériterait pas. Ethique qui permet, en outre, en confondant examen et concours, de satisfaire à une sorte de compulsion concurrentielle érigée en système. Comme si ce que l’un pouvait obtenir devait nécessairement l’être aux dépens d’un autre. Il s’agit en somme de traiter du bac comme du RSA. Il n’est d’ailleurs pas impossible que l’on puisse, sous peu, devenir un allocataire du bac, comme d’une simple Reconnaissance Scolaire Accordée.

Mais au final le ministère aura affiché sa fermeté, et les péripéties de l’enquête, alimentées par la gazette, auront rapidement apaisé les inquiétudes par l’interpellation de quelques jeunes fautifs. Le ministre aura aussi versé le tribut névrotique qui convient à un tel enjeu symbolique, en restant malgré tout attentif à la complainte victimaire (portée aux tribunaux) et en y faisant écho avec son récitatif sécuritaire habituel.La proclamation des résultats devrait permettre que tout rentre dans l’ordre. Les conséquences de l’incident pour les candidats étant très marginales, sinon nulles.

Il convient cependant de saisir les bénéfices secondaires de ce qui doit être lu comme un symptôme, et non un simple raté, qui permet d’isoler ou de déplacer des processus et d’obtenir ainsi une sorte de formation de compromis. Car finalement le bac est-il encore possible, et même souhaité, si l’on accepte de taire, de masquer ou de refouler le scandale des 3000 copies de philosophie laissées en déshérence dans les académies franciliennes ?

Que sont–elles devenues ? Qui les a corrigées et dans quelles conditions ? Comment les jurys auront-ils délibéré en l'absence des correcteurs de ces copies ?  Ces questions jamais posées témoignent tout de même d’une étrange complaisance ou insouciance.  A quoi bon, en effet, s’indigner de fraudes à des exercices qui pourraient ne plus être corrigés ?  On exige la justice, sans se soucier au moins de la présence ou non des juges. Suffirait-il d’avoir composé pour obtenir tout le mérite auquel on prétend ?

C’est que l’essentiel n’est sans doute pas d’abord là.  Selon une étrange arithmétique morale, la vertu des examinateurs est appelée, de manière imaginaire, à compenser non seulement le vice (avéré ou seulement supposé)  de leurs candidats, mais aussi le désordre de l’institution pour laquelle ils travaillent. Le «dévouement» — car tel est le terme juste et exact utilisé par l’inspection de philosophie pour inviter ses professeurs à prendre en (sur)-charge de nouvelles copies — est ainsi la vertu désormais requise (quoique non encore exigée) du professeur correcteur qui, s’arrachant à ses intérêts profanes de salarié, fera don de son temps et de son énergie, pour assurer le maintien d’un examen dont chacun veut la perte, mais sans encore oser en payer le prix symbolique.

Dans un monde cupide, avide et mercenaire, où l’on triche, fraude et trompe, on  escompte bien que le fonctionnaire, comme jadis le prêtre ou le soldat ou aujourd'hui encore … la femme, se dévoue. C’est la dernière concession que l’on accepte encore de faire à la notion de service public. Ce n’est pas de l’aliénation, mais de l’abnégation.

Cela n’aura pourtant pas abusé de très nombreux professeurs de philosophie franciliens qui ont simplement refusé de se « dévouer », opposant de manière modeste et silencieuse le fameux « I would prefer not to » de Bartleby . Ils ont reçu le soutien de très nombreux collègues de province, et en particulier de l’Académie de Lille.

Mais chacun sait bien que cela reste dérisoire. Personne aujourd’hui ne songe plus sérieusement à sauvegarder le bac, il convient simplement de rendre sa disparition, déjà souhaitée par beaucoup, tolérable à d’autres et finalement, pour tous, inévitable. Le nihilisme petit-bourgeois contemporain prétend que la suppression du bac serait encore une question tabou, alors qu’il ne s’agit que de l’une de ses revendications commodes que digèrent et même suggèrent volontiers les politiques gouvernementales récentes. Les médias eux-mêmes entretiennent chaque année le marronnier névrotique (conseils, classement, etc.) à l’adresse de parents dont les enfants sont en réalité d’abord dépressifs.

Soyons clairs. Aujourd’hui la suppression du bac n’est portée et défendue par aucune alternative pdégogique crédible et surtout audible. Les militants pédagogiques sont systématiquement réprimés. Les mêmes (gouvernement, fédération de parents d'élèves, syndicats...) qui exigent des évaluations dès la maternelle,  un examen d'entrée en sixième, la fin du collège unique à 14 ans et qui défendent la réforme des lycées, revendiquent la suppression du bac ou, du moins, la mise en place d’un contrôle en cours de formation. La critique du « pédagogisme » des années 70 a fini par assécher la recherche et par recycler le sottisier le plus réactionnaire sous les formes d’une « culture » de l’évaluation. On cède le bac à des syndicats de chefs d‘établissement,  à une  fédération de parents d’élèves conservatrice, ou à des syndicats enseignants corporatistes.

On sait d'ailleurs à quoi se réduisent les deux principaux griefs qui sont faits au bac : il coûte cher, il n'est plus un marqueur social. La question est par conséquent de savoir si l’un et l’autre doivent être corrélés, car alors il serait évident qu’un bac (environ 75 euros par candidat) vaudrait bien moins qu’un permis de conduire. Le bac coûte trop cher s’il est obtenu par tous (du moins par le plus grand nombre), alors qu’il ne serait probablement pas assez coûteux (« pas assez cher, mon fils ! ») s’il ne devait l’être que par quelques-uns ! Reste donc le marqueur social. Sans honte on ricane sur les 85% de ceux qui l’obtiennent. Pardon, puisqu’on doit dire : de ceux à qui « on l’a donné » ! On oublie au passage de mentionner les différents bacs (bac général, technique, professionnel) et surtout que le taux de bachelier dans une génération n’est que de 65%. On ignore la mobilisation de très nombreux enseignants pour mettre au travail des élèves pour lesquels le bac reste une épreuve.

Il est probable que le bac ne soit pas supprimé, alors qu’on envisage la suppression des concours de recrutement des personnels. Il sera seulement allégé, même si cela doit priver quelques-uns de la jouissance perverse et enfantine du tabou transgressé, de l’idole brisée. Il devra simplement tenir dans une enveloppe budgétaire restreinte et se caler sur les suppressions de postes. Pour le reste, on a déjà commencé à déplacer les marqueurs sociaux, en amont dès les évaluations du primaire et par la fin du collège unique, en aval en organisant de plus en plus, sous couvert d’orientation, des parcours sélectifs dans le supérieur.

 En attendant, mes félicitations à tous les jeunes bacheliers.

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