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Billet de blog 11 octobre 2010

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Défendre la grève.

 Lénine notait qu'en période de crises sociales et politiques l'histoire est « toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante,"plus ingénieuse" que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. ». Et il est vrai que la semaine qui s'ouvre, à partir de ce 12 octobre, semble devoir faire taire provisoirement les commentateurs d'ordinaire pressés ou les experts prétendument avisés. La multiplication des appels à la grève reconductible dans différents secteurs et entreprises, ainsi que l'entrée probable en lutte de la jeunesse ouvrent une zone d'instabilité et de turbulences où des enchainements inédits, des bifurcations inouïes sont toujours envisageables.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lénine notait qu'en période de crises sociales et politiques l'histoire est « toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante,"plus ingénieuse" que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. ». Et il est vrai que la semaine qui s'ouvre, à partir de ce 12 octobre, semble devoir faire taire provisoirement les commentateurs d'ordinaire pressés ou les experts prétendument avisés. La multiplication des appels à la grève reconductible dans différents secteurs et entreprises, ainsi que l'entrée probable en lutte de la jeunesse ouvrent une zone d'instabilité et de turbulences où des enchainements inédits, des bifurcations inouïes sont toujours envisageables.

Ce n'est pas que soudainement tout devienne possible, comme si d'un coup une césure radicale offrait l’événement miraculeux, et si attendu, que serait « la grève générale ». La grève installe une sorte d'état d'exception, chaotique et fragile, qui ne délivre pas tant un ensemble de possibilités jusqu'ici inhibées ou réprimées, qu'il ne libère un potentiel politique de création ou d'invention de possibles qui n'ont pas déjà été cadrés par un projet ou un programme, ni enfermés dans un calcul tactique. Tout ne devient pas possible avec la grève, mais elle octroie cependant un peu de « l'oxygène de la possibilité » que réclamait James, et sans lequel nous étouffons1c'est-à-dire nous nous résignons.

Il n'y a donc pas de plus grande urgence pour les pouvoirs en place que de proclamer, ou même décréter, que la grève est impopulaire. L'enlisement et le pourrissement du conflit leur laissent en général l'espoir d'y parvenir au bout de quelques temps. Pour hâter un peu la chose, les moyens utilisés, et déjà mis en place, sont sans surprise. Des batteries de sondages plus ou moins confus ou contradictoires, des micros-trottoirs d'usagers exaspérés diffusés en boucle, ou bien encore des éditoriaux rageurs vilipendant une caste de privilégiés, « gréviculteurs » et irresponsables, qui s'attaquent à la liberté de travail et mettent en péril l'activité économique. La bêtise ne redoutant pas l'hyperbole la plus honteuse, la fameuse « prise-d'otages-des-usagers » permet de réveiller un fond de haine populiste et poujadiste. A chacun de s'imaginer pris au piège dans la jungle grise de son quai de gare de banlieue, menotté à la rame de son train ou de son RER, prisonnier terrorisé d'un cheminot barbu, de préférence de SUD-rail. L’invraisemblable Frédéric Lefebvre devrait nous faire cela très bien.

La grève n'est certes pas tenue en France pour illégale, du moins pas encore. Elle n'est même pas tout à fait réputée illégitime par le gouvernement — cela vient doucement. La grève est donc bien un droit mais dont — l'abus étant en quelque sorte compris par avance dans son simple usage— la reconnaissance permet surtout, ainsi que nous l'enseigne l'histoire sociale récente, d'instaurer un ensemble de procédures, de dispositions, de règlements (service minimum, préavis...) qui visent à en limiter l'exercice et à s'assurer que la punition salariale en sera bien la contrepartie (la négociation du paiement des jours de grève devant être considérée comme honteuse).

Le fait est que la défense du droit de grève préoccupe peu de monde. Des dizaines de milliers de salariés expriment leur crainte de se mettre en grève et dévoilent les pressions dont ils sont les victimes; la presse note tout au plus qu'ils doivent alors déposer un jour de congé pour se rendre aux manifestations et loue la sagesse et la responsabilité des syndicats qui invitent leurs mandants à venir protester pendant leur jour de repos, le week-end. On peut donc s'attendre à ce que bientôt la vertu du gréviste soit de pratiquer des grèves dites à la « japonaise » ou, mieux, de travailler tout en renonçant à son salaire (ce que font déjà des enseignants) ou encore, et pourquoi pas, de renoncer simplement à ses vacances... en signe de protestation.

Il faut défendre la grève parce qu'en somme, et pour paraphraser M.Foucault, « il faut défendre la société ». L'ordre libéral, silencieux et asphyxiant, nous fait vivre dans la hantise du conflit, aussitôt dénoncé comme « radicalisation » ,« jusqu'au-boutisme », et entretient le déni insupportable des antagonismes sociaux (il n'est plus permis de parler de lutte des classes) au nom de la recherche d'un prétendu consensus rationnel. Mais à force d'oblitérer la question politique avec des considérations juridiques et des mièvreries morales, c'est la vie démocratique de notre société qui s'épuise peu à peu. Il n' y a pas de vie puissante sous le seul régime de l'équilibre et de la norme, sans la possibilité de transgression et d'exceptions. La grève n'est pas le symptôme malheureux d'une pathologie sociale, mais un signe de santé, pour autant qu' « être en bonne santé c'est pouvoir tomber malade et s'en relever (...) » ainsi que l'écrivait si justement G. Canguilhem.

1 cf G. Deleuze, Logique du sens.

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