Acte V : « L’enthousiasme ».

Emmanuel Macron, Président hautain et méprisant, pourfendeur des « passions tristes », nous laisse après son intervention dans un état de désolation politique. Après notre indignation nous devons lui opposer un enthousiasme révolutionnaire.

Emmanuel Macron a lu Spinoza. Il distingue les passions tristes des passions joyeuses, celles qui diminuent notre puissance d’agir de celles qui l’augmentent. Dans son livre-programme « Révolution » (sic) il dénonce ainsi « nos passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion, une certaine forme de mesquinerie, parfois de bassesse, devant les évènements » pour leur opposer « nos grandes passions joyeuses, pour la liberté, l’Europe, le savoir, l’universel » dont il ne tient qu’à nous, ajoute-t-il, « d’en retrouver l’ivresse et d’en connaître les accomplissements ». C’est ce pour quoi, conclut-il, il s’est « engagé dans l’action ». En somme, « Adieu tristesse »— et c’est à rebours de Sagan que Macron s’est fait élire.

Zizek demandait « Est-il possible de ne pas aimer Spinoza ? »[1]. Nous savons désormais qu’il est possible, à coup sûr, de l’aimer, ou du moins de s’en revendiquer, sans rien en comprendre. « Passions tristes » est ainsi devenu un élément de langage de la macronie et un gimmick de sa presse. Augmentation du SMIC ! « Passion triste ». Rétablissement de l’ISF ! « Passion triste ». Maintien d’une maternité ! « Passion triste ». Refus des licenciements ! « Passion triste », etc. C’est bien simple tout ce qui n’est pas « européiste » et « progressiste » est déclaré céder aux « passions tristes » et doit être par conséquent dénoncé comme « populiste ». Le peuple du populisme se confond ainsi, en macronie, avec le « vulgus », c’est-à-dire le vulgaire. Vulgarité des fainéants, des illettrés, des alcooliques. Peuple de « riens » incapable de vivre sous la conduite de la raison, à savoir la raison économique qu’impose durement l’ordre libéral ou, pour mieux dire, capitaliste.

Cette macronie hautaine, méprisante et suffisante, est en réalité inapte à saisir la dynamique propre de la multitude (multitudo), ou si l’on préfère des « masses » — son régime passionnel spécifique, ce qui la met en mouvement, ce qui peut lui inspirer de la crainte ou de l’indignation. Prendre le point de vue de la « multitude » était pourtant la principale leçon philosophique de Spinoza. L’allocution présidentielle de ce lundi atteste que rien n’en a été retenu.

Au lieu de sermonner en invoquant les « passions tristes », d’alimenter cette pénible déploration que suscite immanquablement tout mouvement populaire dans les médias, il aurait été plus avisé, pour un lecteur de Spinoza, de tenter de comprendre la rigoureuse nécessité de quelques logiques sociales, et de se rappeler par exemple que les séditions, les révoltes, les insurrections, les violences « sont imputables non tant à la malice des sujets qu’à un vice du régime institué »[2]. Mieux, il aurait été prudent d’écouter cette sagesse des quartiers qui enseigne que s’il peut y avoir de l’ordre sans paix, il ne peut y avoir de paix sans justice, si bien que lorsque dans une société l’ordre règne sans que la justice ne soit établie on doit dire « non que la paix y règne, mais plutôt que la guerre n’y règne pas »[3]. C’est pourtant cette seule fin (la sécurité, mais non la paix) toute privative ou négative qui demeure visée, en vain, par notre Prince avec ses blindés dans Paris, ses arrestations « préventives » et cette façon de n’envisager la populace (le « vulgus », les « riens », etc.) qu’agenouillée, humiliée. Conséquemment le Prince Macron continuera à susciter l’indignation[4]. C’est la leçon politique de Spinoza.

L’indignation est une passion proprement politique. Elle est l’indice qu’un peuple est parvenu à surmonter la crainte que suscitent les excès d’un pouvoir, pour exiger de vivre dignement. Parler d’une vie digne, c’est bien entendu parler d’une vie qui n’a pas de prix, qui est par conséquent soustraite au régime de la valeur, au procès de la valorisation ; en somme à l’exploitation. Dans la révolte des indignés, l’inertie sociale, liée à la séparation de chacun avec tous, se défait donc ; des rassemblements se constituent, des solidarités se mettent en place, une unité pratique surgit qui n’a pas encore la forme d’une organisation. Nous en sommes là. Et tout cela se fait le plus souvent autour des ronds-points, avec générosité, dans la chaleur des cœurs plus encore que dans celle des braseros.

Mais il nous reste à ouvrir l’acte V. L’indignation, parce qu’elle est seulement liée à la haine que nous inspire le mal infligé à notre semblable[5], ne nous permet pas de nous ressaisir pleinement dans notre puissance d’agir. Elle demeure en cela une passion triste. Dit autrement, l’indignation atteste de la certitude d’un mal et d’un refus de la domination, mais non pas encore de la promesse d’un bien et du sentiment de la liberté. Un tel sentiment n’est pour autant pas nécessairement lié à une forme d’exaltation qui accompagnerait une fièvre insurrectionnelle, ou à une frénésie activiste portée par une quelconque « vision » ou « rêverie ». Il ne nécessite pas davantage la violence que l’utopie, même si, par la tension des forces qu’il exprime, il ne peut qu’être lié à des idées[6]. Kant, dans une considération presque incidente sur la réception de la Révolution française, nous révélait ainsi que ce sentiment de liberté était toujours attaché à un idéal, qu’il s’offrait par conséquent comme une « une sympathie d’aspiration », qu’il nommait simplement l’enthousiasme[7].

Si l’indignation est l’affect de la sédition, de l’insurrection ou de la révolte, il faut alors peut-être dire, comme le fait Alain Badiou à la suite de Kant, que l’enthousiasme est l’affect révolutionnaire proprement dit. Mais en quel sens exactement ? Pour Badiou ce ne peut être que l’enthousiasme pour l’événement (et non pas pour une simple « crise »), en somme pour ce qui vient fracturer un monde, en forcer l’ordre qui prescrivait ce qui devait être tenu pour possible ou impossible. Mais si l’enthousiasme accompagne toujours un sentiment de la liberté c’est qu’il est lié de manière essentielle à un pouvoir de commencer et non pas seulement de poursuivre ou même simplement de rompre. Puissance d’initier, d’inventer, de créer, et non plus de prolonger, de maintenir, de perpétuer. Puissance de ce qui s’inaugure et ne se déduit plus.

Certes il n’y a jamais de commencement radical, comme si l’on pouvait se dresser tout droit sur un point zéro, sur le seuil d’un début. Commencer c’est déjà avoir commencé, on ne commence que parce qu’on s’y est déjà mis et en général sans grand bruit, sans effets d’annonces. Nous n’avons pas besoin du fracas de la radicalité et de ce que Nietzsche nommerait son « pessimisme romantique ». De même, sauf à n’avoir jamais connu la procrastination,  on ne commence jamais rien au prétexte qu’on aurait une tâche à accomplir, un possible à effectuer, un projet à réaliser. Tout n’a pu commencer  que par des revendications floues et décousues, des intentions vagues, parce que comme le disait excellemment Alain « le secret de l’action, c’est de s’y mettre ».

L’enthousiasme est le moment où l’on s’affecte de cette liberté, et c’est à lui que l’on reconnaît à coup sûr un épisode révolutionnaire, même si ce fut celui d’une révolution défaite, trahie. Ce moment ne se décide pas, ne se provoque pas. L’enthousiasme nous saisit, nous ramasse, nous emporte. Il est l’épreuve d’une puissance d’agir qui a définitivement abandonné les forces politiques qui se relaient depuis trop longtemps pour nous gouverner. L’intervention présidentielle, avec sa supposée bienveillance et son empathie plaintive, n’est pas parvenue à masquer la débilité d’un pouvoir qui, s’il parvenait encore à se prolonger dans son exercice, nous laisserait perdus dans une bien triste désolation politique. Que Macron était triste ce lundi soir de décembre, on voyait son pouvoir expirer au bout de ses lèvres.

 

[1] S. Zizek, Organes sans Corps, Deleuze et conséquences , Éditions Amsterdam, Paris 2008

[2]  Spinoza, Traité Politique,  Chapitre cinquième.

[3]Ibid.

[4]Spinoza,Traité Politique,  Chapitre quatrième.

[5]Elles est  la « haine que nous éprouvons pour celui qui fait du mal à un être semblable à nous » ( Spinoza, Éthique, III, 27, corollaire 1)

[6]cf. Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du Sublime, §29.

[7]Kant, Le conflit des facultés, 2°section, §6.

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