Plusieurs analystes considèrent désormais comme sérieuse l'hypothèse d'un second tour Bardella-Mélenchon. Le discours reçu y voit spontanément le choc des « extrêmes » ; un pluriel rassurant qui suggère une symétrie entre deux radicalismes menaçant également la République. Géométrie policière confortable, lecture paresseuse.
Car l'asymétrie est frappante. Bardella, malgré son programme de préférence nationale et ses propositions d'expulsion massive, malgré une politique économique qui démantèlerait les protections sociales et servirait les intérêts des classes les plus favorisées, est désormais traité en responsable politique ordinaire et en invité permanent des plateaux télévisés. Mélenchon, dont le programme excède à peine les ambitions d'une social-démocratie — redistribution fiscale, services publics, transition écologique —, fait l'objet d'une disqualification systématique : antisémite, autoritaire, dangereux. Qu'est-ce que ce renversement révèle de l'état de notre démocratie ?
Le politique confisqué
La démocratie moderne repose sur un principe décisif : le pouvoir n'appartient à personne. Il est une place vide (Cl. Lefort) que nul ne peut occuper définitivement. Là où les régimes antérieurs inscrivaient le pouvoir dans un corps ou une transcendance — le corps du roi, la loi divine —, la démocratie institue une rupture : le pouvoir n'est plus incarné, mais représenté ; plus possédé, mais exercé à titre provisoire. C'est ce vide qui garantit la possibilité du conflit, de l'alternance, de la critique. Le pouvoir démocratique est par définition contestable. C'est sa force, non sa faiblesse.
Or ce vide tend aujourd'hui à être neutralisé, rendu inopérant. Le fameux « en même temps » macronien illustre parfaitement cette opération. Il ne s'agit plus d’un centrisme classique qui prétendait arbitrer entre des positions existantes. Le « en même temps » prétend totaliser. Il est et de gauche et de droite, il absorbe tout le raisonnable (le fameux « cercle de la raison ») et rejette aux marges ce qui refuse l'intégration. Ce n'est plus une position sur l'échiquier, mais une clôture du champ politique lui-même.
Les Gilets jaunes, puis les manifestations massives contre la réforme des retraites de 2023, ont mis en crise cette clôture. L'usage du 49.3 a cristallisé ce malaise : un gouvernement pouvait contourner la représentation nationale et réduire le principe représentatif à une pure formalité. Preuve était ainsi administrée que la clôture n'est jamais totale; mais aussi de la violence nécessaire pour la maintenir : violences policières répétées, manifestants mutilés, corps marqués comme autant de rappels que, lorsque le symbolique ne tient plus, c'est le maintien de l'ordre qui prend le relais.
Dans cette configuration, est « extrême » non pas ce qui est éloigné du centre, mais ce qui conteste la clôture. Le contenu programmatique devient secondaire ; seul compte le rapport au cadre. Bardella défend la préférence nationale et l'expulsion de masse, mais il sourit, il rassure, il joue le jeu : bienvenu dans l'arc républicain ! Mélenchon défend la redistribution et les services publics, mais il nomme les antagonismes, il refuse l'euphémisme : qu'on le bannisse ! La violence objective du projet importe moins que la docilité de la forme sous laquelle il est énoncé.
Cette neutralisation produit une dégradation générale du symbolique. Nation, République, Laïcité — ces signifiants saturent l'espace public sans plus rien structurer. L'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme pousse cette logique jusqu'à son point de perversion. « Je sais bien que critiquer la politique d'un État n'est pas haïr un peuple, mais quand même... » Ce démenti cynique vide l'accusation de sa substance en prétendant la servir. À force d'être brandie contre ceux qui ne haïssent pas, elle se désarme contre ceux qui haïssent vraiment. Les gardiens autoproclamés de la mémoire préparent ainsi le terrain pour ceux qu'ils prétendent combattre.
Bardella ou la violence qu'on banalise
La surface lisse n'est pas l'apanage de Bardella. De Macron à Attal, de Glucksmann à bien d'autres, l'ensemble du champ politique a fait de cette insignifiance policée un capital politique, parfois même un programme. Ne pas heurter, ne pas trancher, ne pas nommer : voilà désormais ce qui tient lieu de sérieux. Ce qui distingue Bardella, c'est le degré atteint par cette opération, la dissociation presque parfaite entre une forme consensuelle et un contenu d'extrême droite dont la violence demeure intacte.
Même maîtrise télévisuelle que Macron, même évitement soigneux de la conflictualité. Sur TikTok, Bardella engrange les millions de vues auprès d'une jeunesse qui n'a pas connu Le Pen père : formats courts, ton faussement décontracté, sourire inaltérable. Le visage politique parfaitement compatible avec l'économie de l'attention. Rien qui dépasse, aucune aspérité. Plat, lisse et propre. Le programme, lui, est sale, dégueulasse : préférence nationale, expulsions massives, démantèlement des protections sociales, régression fiscale au profit des plus favorisés. La brutalité ordinaire du néolibéralisme, rehaussée d'une couche identitaire. Mais tout est dit si calmement, presque gentiment.
Et cela suffit. Le sourire neutralise. La violence passe précisément parce qu'elle ne hausse jamais le ton. Il y a là une banalisation au sens le plus fort, comme un écho troublant à ce qu'Hannah Arendt nommait la banalité du mal. Non pas sa disparition, mais son accomplissement sans affect, sans emphase, dans le langage ordinaire de la gestion, désormais agrémenté du sourire du TikTokeur.
Une telle banalisation n'est possible que parce que les épreuves politiques se sont spectaculairement appauvries. L'espace médiatique ne met plus à l'épreuve la capacité à gouverner ; il vérifie seulement que cela « tienne ». Bardella n'a jamais eu à organiser des expulsions, à assumer les violences qu'impliquerait son programme, à regarder en face les conséquences humaines de ce qu'il propose. Il lui suffit de bien (se) tenir face à la caméra. Faire bonne figure : cravaté, gominé, endimanché. Prêt à l'emploi, comme un brave garçon.
D'autant que sa critique n'est jamais celle des rapports de domination économiques, laquelle doit rester indicible pour demeurer inaudible. C'est une critique identitaire et sécuritaire, qui désigne des boucs émissaires afin de laisser intacts les mécanismes de la financiarisation et des inégalités. L'extrême droite n'a pas eu besoin de se modérer pour se dédiaboliser. Son projet demeure substantiellement le même. Il lui a suffi de se normaliser formellement : lisser la forme, banaliser le fond, sourire à la caméra.
Mélenchon ou la conflictualité qu'on diffame
À l'inverse, Mélenchon maintient une cohérence entre forme et contenu : un projet de transformation sociale porté par une forme qui en assume la conflictualité. Là où Bardella euphémise, Mélenchon nomme. Il affirme qu'il existe des intérêts antagoniques, que le pouvoir n'est pas neutre, que les choix politiques engagent des visions du monde incompatibles. Il prononce les mots que le consensus interdit : oligarchie, domination, lutte des classes, capitalisme.
C'est en cela qu'il fait effraction. Dans un ordre discursif où tout doit circuler sans heurts, où la conflictualité est traitée comme une pathologie, Mélenchon surgit comme ce qui ne passe pas et ne doit pas passer : le réel d'une parole qui déchire le voile de l'insignifiance consensuelle. Et cela est insupportable. Non parce qu'il aurait tort ou raison, mais parce qu'il rompt le pacte tacite selon lequel on ne nomme pas les rapports de domination, on ne désigne pas les responsables, on ne tranche pas.
Il ne joue pas le jeu de l'insignifiance généralisée. Et c'est bien cela qu'on lui reproche — fût-ce en lui concédant, par coquetterie salonarde, une certaine culture ou quelque brio intellectuel. Ce ne sont pas ses idées qui dérangent, mais le fait qu'il les dise sans les édulcorer. Il trouble ce repas de famille soigneusement ordonné où responsables politiques, grands patrons et petits intellectuels des circuits médiatiques se retrouvent, entre gens raisonnables, pour régler les affaires du pays.
Car Mélenchon a une épaisseur. Une culture politique forgée dans l'histoire longue de la gauche, une mémoire des luttes, une capacité à articuler les colères dispersées en un projet cohérent. Là où les figures interchangeables du néolibéralisme occupent la place sans jamais l'habiter — techniciens sans vision, communicants sans conviction — Mélenchon menace de redonner au vide sa fonction proprement démocratique : être le lieu où s'affrontent des projets de société incompatibles.
C'est précisément ce qui le rend intolérable. Le vrai danger qu'il incarne, c'est qu'il réactive la place vide du pouvoir comme scène d'un conflit réel. Tant que ce vide reste neutralisé, le pouvoir peut s'exercer sans jamais être véritablement contesté : on alterne les visages, on change les équipes, mais le cadre demeure inchangé. Mélenchon menace ce cadre; il réintroduit la possibilité d'une décision, c'est-à-dire d'une rupture qui transforme le cadre lui-même — et c'est exactement cela qu'on ne lui pardonne pas.
L'asymétrie médiatique ou la police du discours
L'asymétrie médiatique fonctionne comme un véritable dispositif de police symbolique. Elle donne à voir, parfois jusqu'au grotesque, la différence structurale que le champ politique s'emploie à faire respecter : d'un côté, un projet d'extrême droite porté sous une forme lisse, disciplinée, parfaitement conforme aux codes de la respectabilité ; de l'autre, un projet de transformation sociale dont la violence objective est incomparablement moindre — redistribution fiscale, services publics, transition écologique — mais formulé dans une langue qui refuse l'édulcoration et assume la conflictualité.
Bardella est reçu; Mélenchon est convoqué. L'un bénéficie d'entretiens bienveillants, l'autre subit des interrogatoires. Là où Bardella est présumé fréquentable, Mélenchon est présumé coupable. Chaque phrase devient indice, chaque mot pièce à conviction, chaque silence aveu potentiel. Il ne s'agit plus de comprendre un projet, mais de traquer une faute, une déviance — bref, de maintenir l'ordre politique. Bardella peut défendre l'exclusion sociale et des politiques ouvertement islamophobes pourvu qu'il respecte le protocole d'une conflictualité neutralisée. Mélenchon peut proposer la justice sociale, à condition de comparaître sans cesse, de s'expliquer, de se justifier — autrement dit, à condition de témoigner d'une docilité attendue.
On tolère la brutalité lorsqu'elle est polie et souriante; on ne tolère pas la parole qui tranche, même lorsqu'elle ne réclame que justice. C'est toute l'histoire du mouvement ouvrier.
La stratégie finale consiste à psychologiser le politique, à tout réduire à une « querelle d'ego », comme si tout devait se régler sur un divan ! La conflictualité devient autoritarisme, la conviction mégalomanie, l'indignation pathologie. On ne répond pas aux arguments; on diagnostique celui qui les porte. On disqualifie le discours en disqualifiant la personne, pour mieux éviter d'avoir à répondre sur le terrain des rapports de domination.
L'hypothèse d'un second tour Bardella-Mélenchon prend alors un tout autre sens que celui généralement brossé par le commentariat. Il ne s'agirait pas du choc de deux extrémismes symétriques, mais de l'affrontement entre deux configurations opposées. D'un côté, une figure intégrée aux formats dominants, qui porte un projet d'exclusion violente sous une forme banalisée; de l'autre, une figure systématiquement disqualifiée, qui porte un projet de transformation sociale sous une forme conflictuelle.
Que la seconde soit présentée comme plus dangereuse que la première est le symptôme le plus manifeste de notre dégradation démocratique. La tâche n'est pas de lisser les antagonismes, mais de les rouvrir. Non pour le plaisir du conflit, mais parce que le conflit est la condition même d'une démocratie vivante : un espace où les alternatives redeviennent visibles et les décisions possibles. Récupérons le droit de faire à nouveau de la politique. Le Chili rappelle ce qu'il en coûte lorsqu'on y renonce.