Plusieurs enquêtes indiquent en effet que la « cristallisation » du vote semble avoir du mal à s’opérer ou qu’elle s’effectuera que très tardivement et de manière encore incertaine. La décision, nous dit-on, sera prise au dernier moment, dans le secret de l’isoloir et c’est justement ce qui devrait la rendre… décisive. C’est l’indécis qui tranchera et fera la différence. Pas une simple entaille, mais une coupure.
Une campagne électorale décevante, trop de candidats médiocres, des clivages qui s’effacent, des thèmes qui ne parviennent pas à s’imposer, etc., expliqueraient pour beaucoup de commentateurs, cette situation. Ils conviennent alors, armés des précieux sondages, de s’alarmer du flottement d’un corps électoral dont la versatilité augurerait au mieux d’un faible taux de participation, au pire d’une catastrophe politique. Afin de tenter de conjurer le funeste présage, on spécule donc sur la solidité des intentions de vote, sur le potentiel électoral de chaque candidat, sur les seconds choix possibles entretenant de cette manière l’inévitable bavardage électoraliste puisque le dieu ne délivre que des signes timides.
Mais ne pourrions-nous pas risquer l’hypothèse que si le peuple doute c’est tout simplement parce qu’il s’interroge ? Un peuple qui, comme en 2005, entend prendre le temps de délibérer, et non pas seulement de répondre à des consignes partidaires idéologiques ou aux injonctions méprisantes d’experts autoproclamés pour lesquels tout est toujours déjà décidé puisque de toute façon (qui ne le sait pas ?) il n’y a pas d’alternative. Aristote remarquait qu’on ne délibère que là où il n’y a ni nécessité naturelle ni nécessité rationnelle. Effectivement, si l’on admet que la réalité du marché est à ce point inconditionnelle que nous devons le saisir comme une sorte de « nature » dont l’économie nous livrerait les lois exactes — ainsi que le pense toute la doxa néo-libérale — alors la délibération démocratique est superflue et nous avons que trop tardé pour nous décider à voter pour Fillon ou Macron.
Mais alors sur quoi porte la délibération ? Comme chacun le sait, elle ne porte jamais sur le vrai ou le bien, mais seulement sur le meilleur ou le préférable. Dans ces conditions, difficile de choisir ce que l’on veut puisque délibérer ce n’est que vérifier qu’aucun contenu n’est parfaitement adéquat à notre volonté. Choisir dit-on alors c’est renoncer, pour ne pas dire abdiquer. En un sens c’est vrai. Dans l’absolu on ne décide de rien. Dieu sait ce qu’il a à faire et il le fait, c’est aussi simple que çà. La tentation est alors grande de faire de notre volonté un absolu dans une sorte de « fuite hors de tout contenu ». C’est par cette négativité sans reste qu’Hegel expliquait le fanatisme. Nous savons qu’elle nous menace.
« Tout est là » ou « rien n’y sera jamais », deux manières à peine différentes d’interdire la délibération démocratique dont le suspens qu’elle instaure paraît être désormais proprement intolérable. On ne comprend pas que le vote puisse ne pas confirmer le sondage. À quoi bon voter si l’on ne peut plus déterminer le vote utile ? Mais comment répondre ?
Il faudrait sans doute tenter de distinguer entre choisir et décider. On choisit le préférable, mais on décide justement lorsqu’on a plus le choix. En marchant sur les « traces » (?) de Derrida disons alors qu’il n’y a de décision que parce qu’il y a de l’indécidable. La décision n’est donc jamais le fait d’un sujet seigneur et maître de lui, d’un sujet autoritaire et volontaire. Il n’y a pas à décider pour celui qui sait et qui peut, pour celui qui saurait utilement et efficacement enchaîner les conséquences de ce qui est. L’expert ne décide de rien, et c’est pourquoi toute décision est politique. C’est pourquoi aussi il n’est pas si juste de dire que l’on s’est décidé à, même s’il ne s’agit que de s’être résolu à. Les décisions ne viennent pas de nous, elles surviennent, et seulement parce que quelque chose nous arrive. Elles sont liées à l’événement et à notre propre vulnérabilité. Ainsi on ne décide pas de voter pour Fillon, puisque ce vote est justement le vote de ceux qui ne sont entamés par rien, le vote d’un électorat granitique et monolithique qui se contente de dire « je suis là », qui en somme répond « présent ». De Fillon lui-même il faudrait en avoir l’idée d’un simple fait accompli et dire de lui ce qu’Hegel disait, paraît-il, du spectacle des montagnes : « C’est ainsi ». Mais je ne doute pas que cette rigidité minérale et sans vie puisse séduire.
Un peuple est indécis parce qu’il est en prise avec l’indécidable et ne se contente pas de répondre à l’appel d’une autorité. Chaque électeur peut ainsi faire, jusqu’au dernier moment, l’épreuve de sa responsabilité, laquelle consiste à accueillir la possibilité même de ce qui reste imprévisible ou incalculable, de ce qui est à-venir. Possibilité donc d’un avenir, d’un avenir nécessairement en commun, que celui-ci soit ou non celui proposé par la France Insoumise.
Certes tout n’est pas à chaque instant également possible, mais cette campagne électorale nous aura au moins permis de vérifier que rien en politique ne peut être anticipé avec certitude. C’est ce qui faisait dire à Gramsci qu’on ne peut prévoir que la lutte, mais jamais son résultat. Cela ne signifie cependant pas que les choses ne peuvent se dénouer qu’au coup par coup de manière radicalement accidentelle ou que tout serait suspendu à l’arrivée miraculeuse d’un événement salvateur. La spontanéité des masses comme toute spontanéité n’offre que l’idée d’un commencement pur, mais le plus dur est d’enchaîner, de poursuivre, de continuer.
C’est pourquoi on ne peut se passer ni d’une perspective stratégique ni d’un programme et je ne vois, à vrai dire, que la France Insoumise avec Jean-Luc Mélenchon qui actuellement nous propose les deux. Les forces politiques conservatrices (Macron et Fillon) n’ont besoin ni de l’un ni de l’autre puisqu’il leur suffit que rien ne change pour continuer à servir ses intérêts à une oligarchie opulente. L’extrême droite crapuleuse va au plus court, comme d’habitude, puisque pour entretenir la haine il lui suffit de cultiver le ressentiment. Mais aucune des bonnes raisons qui pourront être invoquées ne suffira jamais à emporter la décision de voter Mélenchon. Elles pourront tout au plus convaincre qu’il s’agit d’un choix préférable. La décision suppose une audace qui n’est contenue ou appelée par aucune raison. Elle suppose un défi, celui finalement de devoir assumer la responsabilité de devenir un sujet politique, et non pas simplement les clients de mandataires. C’est sans doute cela que l’on appelle la souveraineté.