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Billet de blog 30 septembre 2010

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Décider de la grève générale.

 Le succès de la journée de mobilisation du 23 septembre n'aura pas été une surprise. Pas davantage que le déni entêté et dérisoire de l'Elysée ou que le refus de l'intersyndicale d'appeler nationalement à la grève reconductible. On peut donc s'attendre à ce que les débats au Sénat se poursuivent selon un scénario conçu d'avance. Quelques « mesures d'équité » viendront, à l’extrême marge, amender, sans le bousculer, le « non ferme et tranquille » que le gouvernement oppose à toute demande de retrait. Faut-il alors craindre que, décidément, rien ne puisse venir excéder l'horizon d'attente de la présidence de la République ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le succès de la journée de mobilisation du 23 septembre n'aura pas été une surprise. Pas davantage que le déni entêté et dérisoire de l'Elysée ou que le refus de l'intersyndicale d'appeler nationalement à la grève reconductible. On peut donc s'attendre à ce que les débats au Sénat se poursuivent selon un scénario conçu d'avance. Quelques « mesures d'équité » viendront, à l’extrême marge, amender, sans le bousculer, le « non ferme et tranquille » que le gouvernement oppose à toute demande de retrait.

Faut-il alors craindre que, décidément, rien ne puisse venir excéder l'horizon d'attente de la présidence de la République ?

On entend déjà la rumeur médiatico-politique nous murmurer cette prophétie qu'elle souhaite autoréalisatrice : “ Il ne devrait rien se passer ”. Et il est vrai que la base hésite. Pourtant de nombreux salariés, certes encore très minoritaires, se sont engagés dès le 24 septembre à reconduire la grève. Ils s'inscrivent dans les échéances fixées par l'intersyndicale (les 2 et 12 octobre), mais ils refusent de différer à nouveau l'épreuve de force inévitable, ou de chercher à compenser par un « élargissement » — certes toujours nécessaire, mais sans terme défini— une irrésolution de principe.

La décision de reconduire une grève est toujours difficile. Son coût est sans aucun doute un obstacle à sa poursuite. Mais les plus démunis ne sont pas les moins combatifs et un mouvement social n'est pas un luxe que s'offriraient ceux qui seraient supposés en avoir les moyens et auxquels on pourrait donner procuration. Le dilemme du gréviste, puisqu'il y a hésitation, vient donc moins de ce qu'il n'entrevoit pas la nécessité de poursuivre la grève et d'y mettre le prix pour gagner — de ce point de vue les organisations syndicales feraient bien d'être davantage à l'écoute de la base —que de ce qu'il doute de la volonté de son collègue ou camarade d'en faire autant, s'il s'y décidait.

C'est là une incertitude qui empoisonne souvent les débats, en les enfermant dans une sorte de réflexion spéculaire infinie. Chacun sait ce qu'il faut (ou faudrait) faire —le calcul rationnel répond : une grève générale et reconductible — mais personne ne pouvant prévoir ce que l'autre va faire — et qui dépendra finalement de ce qu'il sera en mesure lui-même de prévoir de notre propre réaction—, ne se décide à faire quoi que ce soit. Ainsi le public attend le privé (ou l'inverse), les cheminots attendent les hôpitaux (et vice-versa), ou les enseignants attendent les étudiants qui attendent...sans doute les cheminots, etc. La lutte ne tenant pas dans une matrice formelle, il est bien difficile d'apaiser une telle incertitude. On peut seulement espérer en finir avec la défiance qui oppose les salariés entre eux et retisser, de manière élémentaire, des solidarités sociales. Telle est la toute première fonction des assemblées générales interprofessionnelles, qu'il convient de multiplier.

Pour autant, ainsi que le répètent les bureaucraties syndicales reconverties par intermittence au spontanéisme, « la grève générale ne se décrète pas ». Ce qui n'est toutefois pas une raison, ni pour ne pas y appeler, ni pour ne pas mettre en discussion dans les assemblées l'idée d'une reconduction. Mais, de fait, chacun devra bien se décider, c'est-à-dire se confronter à l'incertitude et à l'aléa, à ce qui ne peut s'assurer de la nécessité d'un ordre ou de la volonté d'un programme, de l'autorité d'une règle ou d'une loi, ni même de conditions de possibilité préalables, pour se produire. Une décision, en ce sens, n'est même pas un choix. Et il n'y a d'ailleurs pas ici de choix. On ne choisit pas de ne pas faire grève, alors que l'on peut ne pas se décider à la faire et, a fortiori, à la reconduire. Ne pas se décider, ce n'est pas faire un autre choix, ni même choisir de ne pas choisir. La décision n'intervient pas au terme d'une délibération — après examen de possibles qui, dessinés d'avance, se présenteraient au libre-arbitre — puisque c'est par elle que nous nous réapproprions notre puissance d'agir, de manière à ce que la réalité s'invente de nouveau. En somme, jamais rien ne fut possible avant d'être réel.

Derrida aimait cette idée de Kierkegaard : « L'instant de la Décision est une Folie ». On ne décide pas, en effet, en fonction de ce que l'on sait ou croit savoir, en fonction de ce que l'on pourrait calculer ou prévoir. Ce serait sinon si simple. La décision renvoie à une aporie éthique ou politique qui tourmente nécessairement toute pratique. En ce sens le mouvement social n'est pas moins improbable ou impensable que le mouvement tout court. Il y aura toujours une infinité de raisons pour ne pas partir, pour ne jamais avoir à commencer (d'autant que commencer c'est déjà avoir commencé), comme il y a une infinité de points à parcourir pour atteindre B à partir de A. Et pourtant Achille rattrape la tortue, et Diogène est en marche.

Suivons le.

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