BAC 2018. Rétention des notes de Philosophie.

La réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat menace l’enseignement de la philosophie. C’est le constat que font de nombreux professeurs de philosophie qui, réunis en assemblée générale, viennent de voter la rétention de 24 heures des notes à l'épreuve de philosophie du bac. Ils projettent avec d'autres disciplines d'amplifier la mobilisation à la rentrée de septembre.

Au nom de la « grande tradition française » (Questions Politiques le 28/01/2018) Blanquer prétend que sa réforme du lycée et du baccalauréat 2021 ne doit pas « fragiliser » la philosophie, mais au contraire la consacrer comme discipline reine et universelle (la glorieuse exception française ?) par la vertu d’une épreuve finale à la fin du mois de juin à laquelle seront soumis tous les lycéens, y compris ceux des séries technologiques.

En demeurant une épreuve obligatoire au baccalauréat, la philosophie passe alors, de l’avis de quelques commentateurs un peu pressés, pour la grande gagnante de cette réforme puisqu’elle se trouve être en quelque sorte « sanctuarisée ». Terrible constat cependant qui suggère que toutes les autres disciplines sont perdantes ou en danger et très particulièrement, comme le dénoncent à raison les enseignants de ces disciplines, toutes les sciences, biologiques, physiques, chimiques, mais aussi les sciences humaines (sciences économiques et sociales).

Mais constat partiellement faux, ou plutôt incomplet, car des observateurs mieux informés ou plus attentifs ont vite fait de remarquer qu’il ne s’agit en réalité que d’un cadeau empoisonné fait à la philosophie. Sa consécration ne fait que masquer sa disparition, selon le tour d’un « en-même-temps » insidieux. Certes l’enseignement de la philosophie n’est pas supprimé ou liquidé, d’autant moins en apparence qu’il s’ouvre désormais aux classes de premières, mais les conditions sont désormais réunies pour qu’il soit délaissé, déserté et que progressivement il s’estompe, s’éteigne dans la pratique d’une sorte de rite creux.

Le réquisitoire dressé par les principales associations de professeurs de philosophie et par certains syndicats est précis, factuel. Pour l’essentiel il tient dans une motion d’abord votée le 18 juin par les professeurs de philosophie de l’Académie d’Orléans-Tours puis reprise à Amiens, Paris, Créteil et Versailles le 29 juin (voir ci-après) sous la forme d’une pétition qui est adressée aux membres du CSP. On y retrouve les mêmes inquiétudes et critiques que celles déjà exprimées lors des assises nationales de l’enseignement de la philosophie qui se sont tenues le 15 juin à l’université Paris Nanterre.

L’exaspération et la détermination des professeurs de philosophie sont fortes puisqu’ils ont voté une rétention des notes du baccalauréat pour 24 h, et une minorité significative souhaitait même l’étendre davantage. C’est un premier cri d’alerte qui donnera lieu à un rassemblement le mardi 3 juillet à 14 h devant le ministère de l’Éducation nationale.

Mais chacun sait bien que cette première mobilisation arrachée à la vieille des vacances ne sera pas suffisante, d’autant que le sort réservé à la philosophie s’inscrit dans un projet éducatif global très alarmant. C’est ainsi qu’à la suite de l’assemblée générale qui s’est tenue dans l’académie de Versailles un groupe de travail s’est constitué afin de proposer la mise en place d’états généraux de l’enseignement.

Un nouveau front social dans l’éducation risque bien de s’ouvrir et il n’est pas certain que les discours lénifiants suffiront à calmer les craintes et mécontentements que fait naître une réforme qui reste par ailleurs pour beaucoup complètement illisible et improvisée. D’autant moins que Parcoursup vient déjà de susciter de très nombreuses frustrations et que les personnels s’épuisent à enseigner dans des conditions difficiles.

 

La motion d’Orléans-Tours :

Nous, professeurs de philosophie de l’académie d’Orléans-Tours, réunis ce jour pour préparer la correction des copies du baccalauréat, avons décidé de différer nos travaux pour dénoncer les conséquences de la réforme du lycée sur l’enseignement de la philosophie.

Nous constatons la contradiction entre le discours ministériel valorisant la philosophie dans la formation au service des lycéens et la réalité de la réforme conduisant à la marginaliser :

– L’épreuve de philosophie aura lieu un mois et demi après que les élèves auront déjà validé 82 % de leurs notes. Le calendrier du nouveau bac éparpillera donc les épreuves et posera des problèmes d’assiduité.

– Un coefficient ne représentant plus que 8 % de leurs résultats récompense bien mal l’investissement demandé aux élèves tout au long de l’année.

– La disparition des séries et l’organisation des enseignements autour d’un tronc commun, quoi qu’on en pense par ailleurs, aura mécaniquement pour effet une dégradation des conditions d’études avec : 1. la surcharge des classes (35 élèves devenant la norme) ; 2. l’hétérogénéité des profils dans une même classe (empêchant l’adaptation de notre pédagogie).

– La réussite des élèves dans leurs études supérieures est menacée par la réduction des choix de spécialités proposées en Terminale (passant de 3 en 1ère à 2 en Terminale). Ce processus affecte la philosophie au même titre que les autres disciplines.

– Enfin, malgré les promesses de décloisonnement, la présence de la philosophie dans la seule spécialité Humanités, Littérature et Philosophie revient à la réduire à une discipline uniquement littéraire, ce qu’elle n’est pas. En témoigne sa présence dans de nombreux concours post-bac : écoles d’ingénieurs, écoles de commerce, PACES...

Pour toutes ces raisons, nous demandons l’ajournement de l’application de la réforme et l’élaboration d’un nouveau projet après concertation réelle avec l’ensemble des enseignants.

Fait à Orléans, le 18 juin 2018

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