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Billet de blog 1 janv. 2021

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Ex-voto 2020/2021

En manière de vœux, j’aurais aimé bâtir pour vous un ex-voto dans un goût très particulier, ni profane, ni religieux, un ex-voto tout simplement humain et beau. Il aurait été tout à la fois mémoire et salve d’avenir, reconnaissance et offrande, don de soi et partage.

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Chères toutes, chers tous,

En manière de vœux, j’aurais aimé bâtir pour vous un ex-voto dans un goût très particulier, ni profane, ni religieux, un ex-voto tout simplement humain et beau. Il aurait été tout à la fois mémoire et salve d’avenir, reconnaissance et offrande, don de soi et partage. Il aurait été un bel objet exposé aux yeux des autres, mais il aurait contenu en lui une niche secrète où quelques vers polis qui sommeillaient sur des rouleaux poussiéreux auraient ouvert les yeux et fait entendre la voix de celles et ceux qui s’en sont allés. Ce bel objet se dérobe à mesure que je m’en approche, comme l’horizon qui se met à onduler sous le regard d’un voyageur fatigué. Cet ex-voto restera donc à l’état de vœu. Comme un désir qui demeure désir. Juste quelques mots, quelques images, pour l'imaginer plus que pour le représenter. Elles sont de moi et viennent des autres, elles sont communes, à chacun, à chacune.

1. Une pensée à ...

L’année dans laquelle nous entrons est pleine de celle que nous quittons. Si pleine en nous qu’elle ne nous quitte pas. En 2020 l’Histoire a fait un pli. Si, aujourd’hui, la page se tourne, cette page restera pliée à tout jamais. Et dans ce pli il y a plus de 60 000 morts que nous n’oublions pas. Ces morts ne sont pas derrière nous. Ils sont devant nous. Certains se tiennent debout et regardent le gouvernement dans les yeux. Le palimpseste des responsabilités est aussi indestructible que celui de la mémoire. Nous n’oublierons pas.

2. Reconnaissance

Nul en ce premier janvier ne peut oser prononcer un vœu pour l’année qui vient sans reconnaître la dette que les vivants doivent aux soignant.e.s qui pendant toute l’année passée les ont soutenus, accompagnés et souvent sauvés, au prix de leur santé, au prix de leur vie aussi. Il leur en a coûté. Le « quoi qu’il en coûte », ils en connaissent le prix. Mais ils n’ont encore rien reçu. Les promesses, toute honte bue, restent lettres mortes. L’hôpital, comme l’université, est en réanimation. Le service public, en voie de privatisation, ne tient que par l’abnégation de ses précaires. Merci à celles et ceux qui ont encore la force de croire au service public quand l’Etat fait une croix sur ses fonctionnaires et nos biens communs.

3. Une honte infinie

Cette dette infinie que nous avons contractée auprès de tous les aidants, soignants, enseignants, accompagnateurs sociaux et bénévoles généreux, salariés dévoués à leur poste de nettoyage pour protéger autrui, cette dette infinie se double malheureusement d’une honte infinie pour les « experts » qui ont prostitué l’intelligence, pour quelques imposteurs qui ont fait plus de bruit que d'autres et ont avili la science, pour les assassins qui s'ignorent et les coupables qu'on innocente, pour un gouvernement qui a affaibli la recherche, méprisé les universitaires et les étudiants, pour les managers et les bureaucrates qui ont ajouté de la souffrance à la souffrance, pour les politiques qui ont trahi et menti sciemment, pour les spécialistes de l'incompétence, et pour de si nombreux médias qui ont élevé le mensonge au carré et qui contribuent chaque jour un peu plus à nourrir les monstres que le pouvoir enfante. Honte à celles et ceux qui ont prostitué la raison au pays des Lumières ! Et merci aux scientifiques et aux journalistes intègres qui, contre vents mauvais et bêtise crasse, ont su défendre les valeurs de leur métier !

4. L’Humanité, la culture

Après cette année de déraison pure, commençons 2021 en affirmant que ce que l’on nomme la culture n’est rien d’autre que l’Humanité. Il n’y a pas d’Humanité sans culture. Si la culture se meurt, c’est l’Humanité qui disparait. Un gouvernement qui ne protège que les temples de la consommation tue la culture et l'humanité. Alors, à partir du 7 janvier nous enlevons les crêpes noirs sur les statues, nous levons les rideaux et rallumons les projecteurs. Le 7 janvier des salles de spectacle ouvriront ! La Cave Poésie de Toulouse tenait récital en pleine rue dès le 28 novembre 2020 et se prononçait "Pour l’ouverture immédiate, non négociable et radicale des lieux de culture !" Avec Serge Pey et Chiara Mulas nous sommes allés à Charleville et "nous avons brûlé une rose sur le nom de Rimbaud". Défendre l’art et la culture est l’urgence de notre temps. La désobéissance civile devient un devoir quand l’injustice permanente a pris le pouvoir. Lumière, dans le respect des règles sanitaires ! Les ténèbres n'ont que trop duré. Ils ne peuvent rien contre la lumière des étoiles. Les artistes ne sont pas des morts-vivants qui regarderont le néofascisme passer. Ils sont "la vie vivante".

Culture en deuil #02 - 15 décembre 2020 - Toulouse - Cave Poésie René-Gouzenne © Cave Poésie
Pour l'ouverture immédiate des lieux de culture - Serge Pey & Chiara Mulas - 28/11/20 - Partie 01 © Cave Poésie

5. À « la vie vivante »

Que 2021 soit donc consacré à l'inappropriable, aux causes communes et aux solidarités vraies! Je pense en particulier à toutes les vaincues qui ne sont pas vaincues et qui ont encore la force et le courage de lutter, aux ingouvernables qui défendent nos libertés sur les places et dans les rues. Je pense à ce Nous qui reste à construire, à une recherche intègre et à des universités ouvertes, à des cours qui s'incarnent dans des corps et des voix, à "la vie vivante" qui est faite de don et de joie, aux espoirs déçus et qui renaissent, à l’inconnu qui vient, aux enfant qui naissent, à tous les livres qu'il reste à lire et à écrire.

6. Lire

Lire des livres et des images. Mon vœu le plus cher pour 2021, un acte qui peut sauver des vies, un impératif : « Lisez, lisez, lisez ! ». Pour le monde du livre et de l’édition, pour nous, pour les libraires qui survivent, pour la presse éthique et engagée, pour les poètes et les écrivains, pour les revues et les imprimeurs, pour l’odeur de l'encre qui vieillit dans une bibliothèque, pour la beauté du noir contre la lumière bleue des écrans. Lisez ou relisez Conjurer la peur de l’historien Patrick Boucheron. Ce livre accessible à chacune et chacun est sous-titré Essai sur la force politique des images. Sienne 1338, c’est aujourd’hui. "La fresque du bon gouvernement" de Lorenzetti nous parle de nous, de "la forme autoritaire d'un gouvernement d'un seul" : la  commune de Sienne craint de tomber dans la tyrannie. Apprendre à lire une peinture nous aide à comprendre notre présent. Artaud écrivait ceci : "L'art, c'est l'aujourd'hui encore aujourd'hui demain.". Il faut écouter avec attention Patrick Boucheron : six minutes de bonheur et d'intelligence. On peut compléter son propos par le petit film de Renaud Chabrier, Les effets du bon gouvernement. Mais il faut aussi lire Conjurer la peur, "un livre politique, nous disait Patrick Boucheron en 2014, sur ce qui brûle aujourd'hui de l'actualité". En 1338, comme en 2014 et en 2021, la question reste la même : "Comment faire obstacle au danger qui arrive ?"

Patrick Boucheron - Conjurer la peur, Sienne, 1338 © librairie mollat
Les effets du bon gouvernement - d'après le livre de Patrick Boucheron © Renaud Chabrier

7. À la jeunesse 

La jeunesse est le soleil de notre société. Notre soleil a été malmené, violenté. Il nous faudra en prendre soin pendant toute l’année qui vient. Et au-delà. Confinés, éloignés des lieux de savoir, de culture, mais aussi de fête et de plaisir, privés de nombreuses libertés, soumis à l’enfer du numérique, les plus jeunes se sont vus imposer la lourde chimère de la culpabilité. Puissent-ils reconquérir au plus vite la liberté de lire les poèmes d'Arthur Rimbaud « sous les tilleuls verts de la promenade » et sur les bancs de l'université.

                           Roman

                                  I
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
                                II
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
                                 III
Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
                                IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. 
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

Arthur Rimbaud

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Pascal Maillard

Le 31 décembre 2020 et le 1er janvier 2021

PS : Ce billet est d'une certaine manière collectif. Il s'est nourri de messages reçus. Des ami.e.s s'y reconnaitront. Nous écrivons toujours avec nos lectures. Merci à Christophe, Annie, Modesta, Serge, Chiara, Pierre et à quelques autres aussi ...

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