Répression policière : Caen retranché

Témoignages. Un étudiant de philosophie et un personnel précaire de l'université de Caen décrivent et analysent la répression policière que subit la jeunesse de la ville normande. Une trentaine d'interpellations depuis le 15 mars. Le 1er avril l'université était totalement fermée. Le 24 mars un étudiant faisait un arrêt cardiaque, dans un contexte de fortes tensions. Sa vie n'est pas en danger.

Une atmosphère d’État policier

 

« Le mouvement social de résistance contre le projet de loi de réforme du Code de travail qui se constitue autour de l'assemblée générale de lutte de l'Université de Caen et de la forte mobilisation des lycéens caennais également réunis en assemblées générales, doit faire face depuis le début des évènements à une répression, tant administrative que policière, d'une ampleur somme toute assez spectactulaire, aussi révoltante qu'aberrante.

Une atmosphère absolument détestable d'État policier règne, non seulement dans les rues de la ville, où les manifestants sont confrontés à d'importants et disproportionnés dispositifs policiers, ainsi qu'à l'arbitraire brutal de la répression, mais encore, contre tout ce qui devrait faire de cet espace public un lieu d'authentique expression démocratique, jusque dans l'enceinte du campus universitaire. Celui-ci est quadrillée depuis près de trois semaines par des dizaines d'agents de sécurité salariés d'une entreprise privée, dont la tâche explicite n'est autre que de saper la construction du mouvement social, que ce soit, pour les plus zélés de ces agents, par un harcèlement répété des militants, dont certains se sont vus refuser l'accès à certains bâtiments, ou par l'empêchement de l'occupation des infrastructures universitaires. Elle est pourtant une arme essentielle pour lancer une grève générale étudiante, seule à même de libérer les étudiants des contraintes disciplinaires institutionnelles qui sont autant de mécanismes de coercition qui réfrènent les forces de la démocratie sociale.

On dénombre jusque-là pas moins d'une trentaine d'interpellations, dont près de la moitié se sont traduites par une garde-à-vue, voire par des poursuites judiciaires, les camarades interpelés étant à ma connaissance presque exclusivement des lycéens, dont la très grande majorité sont d'ailleurs élèves au Lycée professionnel Jules Verne, soit, soulignons-le, eux-mêmes de futurs ouvriers, qui seraient les premières victimes de la réforme du Code du travail, si elle venait à être adoptée. La première de ces interpellations eut lieu lors d'une manifestation essentiellement étudiante le 15 mars : alors que nous entreprenions d'investir la place Fontette afin de l'occuper, une brigade d'intervention de la Police nationale s'est rapidement déployée, puis, alors qu'elle chargeait les manifestants, faisant au moins un blessé, a procédé à l'interpellation d'un camarade lycéen qui était resté un peu à l'écart du reste du cortège. Le 17 mars, deux personnes ont été interpelées suite à une manifestation. Les 18 et 21 mars, les élèves des Lycées Jules Verne et Dumont d'Urville ont dû faire face à une répression proprement scandaleuse. Des brigades d'intervention ont en effet été missionnées dans ces lycées pour calmer les "insurgés" : ces forces de police se sont comportées avec une brutalité inouïe, allant jusqu'à violenter, matraquer arbitrairement des lycéens, et même lâcher des chiens contre des adolescents dont le seul crime est de se battre, avec un sens d'ailleurs admirable de l'auto-organisation, pour ce qui fait un peu de la dignité d'une vie authentiquement humaine. En deux jours, la Police nationale a ainsi procédé à l'interpellation de 25 lycéens de Jules Verne, dont 12 d'entre eux ont eu à subir l'épreuve de la garde-à-vue. Que les lycéens d'un lycée professionnel aient été les cibles privilégiés de la répression ces derniers jours n'est pas anodin : on cherche à détruire toute velléité de résistance à la domination chez ces jeunes élèves, le plus souvent déjà travailleurs, qui constituent le futur de la classe ouvrière.

Le 24 mars, une nouvelle limite a été franchie par les autorités administratives locales, qui ont ainsi suscité une indignation générale à l'université : alors qu'au terme de la manifestation - qui heureusement n'a pas dégénérée bien que l'atmosphère, du fait d'une forte présence policière, était très tendue - nous regagnions tous en cortège l'amphithéâtre Tocqueville, occupé par l'assemblée générale de lutte, sur le campus, nous nous sommes tous rendus bien vite compte que des patrouilles de la BAC circulaient librement aux abords et même à l'intérieur du campus pour interpeler des manifestants. Les manifestants s'étant très majoritairement repliés dans l'amphithéâtre, les « bakeux » n'ont pu procéder qu'à une interpellation, qui fut, selon des témoins, très musclée. Cette arrestation a suscité une indignation telle qu'un détachement important de manifestants s'est dirigé en trombe vers les lieux pour, sinon l'empêcher, du moins soutenir le camarade interpelé et tenter de recueillir des informations. Ils sont malheureusement arrivés trop tard. Ce groupe a ensuite décidé d'aller se plaindre de ces intrusions et harcèlements répétés des forces de police qui violent la franchise territoriale universitaire, auprès de l'administration provisoire de l'université. C'est à ce moment où la tension était à son comble, qu'un de nos camarades s'est effondré, frappé par un malaise cardiaque, dont la répression policière, si elle n'en fut pas la cause directe, n'en demeure toutefois sûrement pas moins la cause occasionnelle.

La recrudescence de la violence de la répression des mouvements sociaux, qui constitueront toujours des menaces pour la reproduction des rapports structurels d'exploitation sur lesquels repose fondamentalement le mode de production capitaliste, ne fait toutefois finalement qu'expliciter la vérité historique profonde de l'État de droit bourgeois, celle d'un état d'exception, fondé sur une violence originaire incorporée par le système de la légalité juridique, qui est devenu la règle. »

 

Pierre Bourdin, étudiant en master de philosophie à l'Université de Caen

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Quatre formes de répression

 

Il est clair que le mouvement contre la loi travail est inédit. Inédits, tous les mouvements le sont, en ce qu’ils sont des expériences de résistance constituées par des communautés de luttes renouvelées. Mais le fait que ce mouvement arrive six ans après le dernier a également modifié les formes de répression, ou plutôt, l’appréhension de la répression. L’Etat d’urgence et la célébration des policiers suite aux attentats de janvier et novembre 2015 ont également un impact important. Ici, à Caen, nous avons affaire d’après moi à quatre formes de répression.

La première forme de répression, c'est la répression policière. Nous avons été, à Caen, et surtout les lycéens, particulièrement touchés. Les lycéens du Lycée Pro Jules Verne (Mondeville) sont mobilisés depuis le 18 mars. Ils ont subi des charges à chaque fois qu'ils sortaient, jusqu'à ce qu'ils nous rejoignent à la fac il y a quelques semaines. Et même après, ils ont continué d’être les cibles de la BAC : http://www.libertebonhomme.fr/2016/03/18/bloquage-de-jules-verne-9-lyceens-interpelles/

Pour ce qui est de l'AG de lutte contre la loi travail, c'est le mardi 15 mars qu'a eu lieu la première interpellation. Nous en sommes à plus de 25 depuis ce 15 mars. La plupart de ces interpellations se jouent aux abords du Campus 1 où rentrent les manifestants systématiquement à chaque manifestation. La BAC campe aux abords du campus 1 et attrapent des personnes isolées qui repartent seuls. A plusieurs reprises la BAC s'est même balladée sur le Campus ne respectant pas la franchise universitaire. Les policiers se sentent forts.

Ils se sentent forts aussi, car le nouveau directeur départemental de la sécurité publique est un chef qui se déplace sur le terrain, rentre dans les cortèges, et déjà à Poitiers, il avait les anarchistes et autonomes dans le viseur. C'est lui qui donne les ordres. Les chiens envoyés sur les lycéens de Jules Verne et Rostand et Fresnel, c'est lui qui les a envoyés. Des chiens sur des lycéens... Pendant une manifestation où je suivais les agents de la BAC afin de les rendre visibles aux yeux des camarades, je les ai entendu se plaindre de ce directeur, disant « il va encore nous demander de l’interpel’ ». En effet, un lycéen qui fait un doigt d’honneur, un visage dissimulé, ça suffit à l’arrestation pour ce directeur de la sécurité publique, que certains appellent déjà Rick Hunter. 

Cet homme armé et dangereux (il a procédé à la première interpellation lui-même en plaquant au sol un jeune) est soutenu par la préfecture. La préfecture a tenté de mettre sur le dos d’un syndicat étudiant l’organisation du mouvement, en témoigne cette lettre reçue par les syndicalistes : https://slcaensolidaires.wordpress.com/2016/03/24/menaces-de-la-prefecture-de-caen-denoncons-la-repression-syndicale/  . Cette répression syndicale n’est pas admissible et les camarades y ont répondu : https://slcaensolidaires.wordpress.com/2016/03/27/communique-de-sl-caen-contre-la-repression-syndicale/

La deuxième forme de répression, c'est la gestion du maintien de l'ordre par l'université et son administration provisoire (le Président est décédé). Outre la présence massive d'agent de MAG sécurité, les contrôles de carte aux entrées, les coups de pressions, il y a un soutien de la présidence à l'égard d'un enseignant qui a frappé un activiste lors d’une action de perturbation des élections étudiantes. Le communiqué de l'AG raconte plutôt bien les faits : https://slcaensolidaires.wordpress.com/2016/03/24/relai-du-communique-de-lag-de-luttes-concernant-les-violences-en-batiment-droit/

L'administrateur provisoire, suite à l'occupation d'un bâtiment (Tocqueville, c'est un amphi isolé des autres bâtiments), a coupé le chauffage. Il a démenti, lui et la Direction Générale des Services, la présence des agents de la BAC sur le campus, leur présence ayant pourtant été attestée par de nombreux témoignages. Je les ai moi-même suivi sur le campus. Depuis le communiqué de Sud Education et les plaintes de différents enseignants, bizarrement, la BAC ne rentre plus.

La présence de la BAC sur le campus, c'était le 24 mars. Au moins quatre à six agents circulaient sur le site autour de l’amphi Tocqueville (par l’arrière de la MRSH, par le sous-sol du bâtiment droit, et au parking). Leur présence avérée, les manifestants sont allés protester devant la présidence, suite à une interpellation devant le campus. Partis en courant, pour rythmer le geste, la petite centaine de personnes tambourine sur les poubelles, déverse celles-ci devant la porte. Les manifestants crient "présidence collabo", ce genre de chose, demandent la réaffirmation de la franchise. Là, un étudiant fait un malaise et tombe. Le PC sécurité est prévenu. Deux étudiantes vont frapper à la porte d'un autre bâtiment où sont postés des agents de MAG sécurité pour contrôler les accès et éviter l'occupation. Malgré les cris des étudiantes ils ne les écoutent pas, ne leur ouvrent pas pour les entendre. Le PC sécurité prend en charge l'étudiant, 9 minutes après qu'ils aient été prévenus (un étudiant filmait la scène). Les pompiers arrivent, tout le monde repart à l'amphi Tocqueville le moral dans les chaussettes.

Nous ne savions pas à ce moment ce qu’il en était de notre camarade. Finalement, il s’en est sorti.

La troisième forme de répression, c'est la perte de l'habitude à résister, la perte de réflexe pour éviter les interpellations. Beaucoup de jeunes vivent leur premier mouvement, leur première expérience de la répression aussi. Lorsque les policiers de la section d’intervention avancent (nous n’avons pas de CRS pour l’instant, juste la section d’intervention) la foule a tendance à courir dans tous les sens, quitte à laisser des copains et copines derrière. Mais c’est en train de changer. Les personnes commencent à se méfier de la police, et surtout à faire preuve de vigilance pour protéger les camarades. La manifestation du 31 mars fut particulièrement importante pour cela (cf. infra).

On observe aussi la perte d’une autre habitude : se sentir "communauté de lutte". On voit par exemple du mépris de classe s’exprimer, par exemple à l'égard des lycéens du lycée professionnel Jules Verne, que cela vienne des lycéens du centre-ville ou de certains étudiants.

La quatrième forme de répression, on savait qu'elle arriverait : les services d'ordre de la CGT. Aujourd'hui, le cortège unitaire de l'AG de lutte contre la loi travail (ça se tient au campus 1, mais c'est ouvert aux salariés, aux chômeurs et précaires, aux lycéens, etc.), voulait prendre la tête de la manifestation. La CGT a refusé. La négociation fut un peu musclée pour finalement passer. Mais la CGT a déclaré aux policiers "garder plusieurs mètres de distance pour permettre à la police d'intervenir". Les Unions Locales et Départementales de la CGT ont pour ordre d’encadrer les luttes et d’éviter les débordements. Dans le langage préfectoral, débordement signifie gène réelle. Le principe d’une grève, en réalité. Le rôle d’un service d’ordre est donc d’empêcher les actions autonomes des Assemblées universitaires et lycéennes qui pourraient avoir une efficacité dans l‘instauration du rapport de force.

Ce 31 mars, la manifestation s'est d'abord bien passée. Le cortège de l'AG de lutte contre la loi travail a rejoint l'appel de l'intersyndicale place St Pierre. Après l'habituel trajet qui finit à la préfécture (3000 selon la police, 7000 selon ouest-france, 25000 selon la CGT), un appel a été lancé à partir en action. Plus de mille personnes pour ce cortège. Le cortège s'est scindé en deux au croisement de la rue du Gaillon et de la rue Bosnières. Les cortèges se sont rejoints au niveau de la vallée des jardins pour occuper le périphérique. La police était déployée. Des jets de gaz lacrymogènes sont effectués et on y observe une forte présence de la BAC. Une vingtaine au moins pour les 500 personnes qui restaient. C'est plus que d'habitude. Cinq interpellations sont comptabilisées.

Au retour à l’université, la BAC est autour du campus. Les jeunes négocient avec la sécurité pour récupérer leurs affaires dans le bâtiment lettres occupé depuis mercredi. L'administration avait fait couper l'électricité et le chauffage la veille lors de l’AG. Le bâtiment a été évacué ce jeudi matin vers 10h30. Il y a eu, peu avant, un constat fait par la responsable de la sécurité et de la logistique avec une amie et un lycéen. Rien à signaler sauf quelques graffitis. On apprend le soir, qu'après l'évacuation, la Bibliothèque sciences de l'homme a été saccagée dans la journée. Pendant la manifestation du matin, des amis ont reçu des coups de téléphone, visiblement des personnes ont été vues dans le bâtiment saccager les affaires des occupants, leurs provisions, leur matériel, etc. On ne sait pas qui sont ces gens. L’Assemblée a rédigé un communiqué pour condamner ces actes : https://slcaensolidaires.wordpress.com/2016/04/01/relai-du-communique-de-lag-de-luttes-caen/

Dans la soirée, les agents de la BAC ont continué de tourner et sont passés régulièrement devant un bar identifié comme étant un bar de militant. La Nuit debout fut calme, quant à elle, le jeudi soir, place Saint-Sauveur.

Un précaire de l'université de Caen

 

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