Nous, professionnel·le·s du désordre

Les étudiant·e·s en lutte de l’université de Strasbourg dénoncent des facs qui vont « devenir l’antichambre des entreprises ». Et de s’insurger ainsi : « On nous promet des cursus aménagés, mais on coupe les budgets des universités. On nous chante la libre concurrence en classant les dossiers selon l’origine des lycées. »

Le mot d’« ordre » est lancé, comme une grenade assourdissante pour étouffer la clameur des universités et le vacarme des rues. Ce mot qui rassure les familles et soude la patrie, c’est le ciment de cette dure réalité à laquelle on veut nous adapter pour tuer l’utopie. L’enfant-roi, du haut de son mépris, nous dénomme les « professionnels du désordre ». Peut-être n’est-il pas si loin de la vérité, pour une fois. 

Mettre de l’ordre, c’est trier, classer, hiérarchiser. Départager les aptes des inaptes, les utiles des inutiles, les viables des invivables. « Même Darwin n’avait pas imaginé tant de sélection ! » Avec cette Loi pour l’Orientation et la Réussite des Etudiants, c’est notre propre misère qu’on veut nous vendre. Mais ne jouons pas sur les mots, soyons précis. L’« orientation » sera à sens unique, efficace et sans bifurcation. Il faudra filer droit si l’on ne veut pas qu’un salaire de misère nous file entre les doigts. La « réussite » sera sélective : il vaut mieux être né du bon côté pour s’en sortir.  C’est ça, leur Liberté !

Il fallait bien ajuster l’École, cette immense machine à sélectionner, au marché du travail. Il y avait encore du jeu, à l’Université et au Lycée. Un peu trop d’esprit critique, trop d’Humanités, encore deux trois grains de sable dans les rouages. Macron, le contremaître de la sélection, veut resserrer les boulons, accélérer les cadences, pour reproduire les futurs cadres de la nation. Quand la libre expérimentation est qualifiée d’échec, il n’y a plus de seconde chance pour étudiant-e-s salarié-e-s et les prolos. « En Marche ou crève », dans le rang, de préférence. C’est ça, leur Égalité !

Mieux vaut des examens en chocolat qu’un mérite avarié. On nous vante l’effort récompensé, mais on sucre des bourses depuis des années. On nous promet des cursus aménagés mais on coupe les budgets des universités. On nous chante la libre concurrence en classant les dossiers selon l’origine des lycées. Même votre « égalité des chances » est rance, elle pue la sélection à plein nez. Elle est aussi blanche qu’une promo de science po Paris, aussi paritaire qu’un jury de thèse. C’est ça, leur Fraternité !

Pourquoi faut-il noter, classer, sélectionner ? Pourquoi l’École doit-elle avant tout discipliner plutôt qu’émanciper ? C’est qu’il faut bien trouver un travail à la sortie ! Seulement, du travail, il n’y en aura pas pour tout le monde. Pas de bras, pas de chocolat. Alors t’as intérêt à bien faire tes devoirs, quitte à écraser quelques camarades sur ton passage. Et il n’est jamais trop tôt pour commencer. Dès le lycée, fais donc des stages gratuits chez Ikéa pour remplir une ligne de ton CV et pas finir à Pôle Emploi. C’est ça, l’ordre de la République !

Dans ce monde de la sélection généralisée, nous ne sommes que des ressources humaines, des variables d’ajustement et des flux qu’il faut canaliser pour alimenter la machine productive. Il est essentiel de bien trier les déchets pour éviter que ça ne déborde. Les prisons sont déjà les poubelles de nos écoles. Les facs vont devenir l’antichambre des entreprises. Et aux frontières aussi, ça sélectionne ! Entre étudiant.e.s Erasmus et sans-papiers, il y a intérêt d’être utile pour pouvoir rentrer.

Lutter contre la sélection à l’université, c’est lutter contre l’ordre sélectif tout entier, cet ordre qui nous classe et nous divise pour mieux nous exploiter. Nous, étudiant.e.s de l’université, n’avons pas grand-chose à perdre, puisqu’il nous reste déjà si peu. Nous n’avons pas grand-chose à sauver de l’École républicaine, dont l’égalité des chances a déjà prouvé toute son hypocrisie. Mais nous avons tout à gagner, surtout notre droit d’étudier, de nous former, de nous émanciper. L’Université doit devenir un lieu ouvert d’élaboration et de transmission d’un savoir critique pour toutes et tous, et non un simple marchepied pour un monde du travail de plus en plus dégueulasse.

L’ordre sélectif est évidemment bien gardé. Il a ses cerbères et son curé, ses apôtres et ses milices. La propagande gouvernementale est peaufinée par les boîtes de com’, à coups de GIFs animés et de publicités présidentielles. Quand la loi est appliquée avant même d’être votée, quand la présidence de l’université interdit nos réunions d’information et organise un sondage électronique en refusant toute discussion, leur « démocratie » devient un beau cache-misère. Pour contrer cette grande mascarade, faire tomber la loi et son gouvernement, tout bloquer devient vital. S’il fallait attendre que tout.e.s les enseignant.e.s fassent grève pour pouvoir aller manifester, s’il fallait obéir à l’appel de tous les syndicats pour descendre dans la rue, celle-ci serait depuis longtemps désertée. Bloquer les facs, occuper les amphis, refuser d’aller étudier ou de passer nos examens, crier notre colère aux côtés de celles et ceux qui ont déjà été trié.e.s, qui triment tous les jours ou cherchent du boulot, ce sont nos armes pour résister et lutter.

Le recours systématique aux garnisons de CRS, ces casseurs de grève, ces briseurs de rêve, est la meilleure preuve de l’illégitimité d’un gouvernement qui se sait contesté. Il y a quelques années, l’intervention policière sur les campus aurait fait scandale. Aujourd’hui, c’est l’armée qu’on envoie à Notre-Dame-des-Landes pour bétonner leur monde, au moment où les occupant.e.s des facs à Strasbourg, Montpellier ou Tolbiac sont tabassé.e.s par des milices fascistes et des brigades policières. 

Car l’ordre repose sur une sélection à coups de matraque

Car l’ordre ne subsiste qu’à l’aide de la répression 

Car leur mot d’ordre ne peut plus durer

Nous, professionnel.le.s du désordre, appelons à l’occupation, au blocage, et à la grève générale.

Des étudiant-e-s de Strasbourg, en lutte contre la sélection et son monde

 

PS : Pour information un article intitulé "Université: vers un mai 18?" entre en résonance avec ce texte des étudiants en lutte de l'Université de Strasbourg. On peut le lire ICI.

Assemblée générale-Université de Strasbourg © Pascal Maillard Assemblée générale-Université de Strasbourg © Pascal Maillard

 

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