Tiré à vue ?

Et bientôt en garde à vue et en prison pour port de casque en manifestation ? C’est ce que nous promet la loi «anticasseurs», si elle est adoptée. Témoignage sur un tir de grenade dont j’ai été victime le 2 février et réflexions sur une terrible dérive liberticide.

                            Au camarade Louis Boyard, président de l'UNL, victime d'un tir de flash-ball le 2 février à Paris

C’est ici un témoignage, non pour défendre une personne, mais pour défendre nos libertés. La liberté de manifester quand un gouvernement la remet gravement en cause, la liberté de témoigner, d’informer et d’alerter quand le pouvoir et des médias serviles travestissent les faits ou mentent impunément, la liberté et le devoir de se protéger quand la police blesse ou mutile des centaines de manifestants pacifiques, la liberté et le devoir de les protéger, de nous protéger collectivement d’un Etat devenu liberticide, autoritaire et violent.

Cela fera bientôt dix ans que je couvre et documente sur ce blog les mouvements sociaux et en particulier les violences policières. Je le fais comme citoyen engagé, comme militant associatif et syndical, et comme universitaire qui cherche à penser les rapports entre politique, société et démocratie. C’est un travail d’élucidation et de compréhension du présent qui refuse l’opposition entre l’action et la pensée, le militantisme et la recherche, la pratique et la théorie. Pour penser la rue, il faut être dans la rue.

Pendant le grand mouvement d’opposition à la Loi travail de 2016, j’avais décrit précisément, dans un billet qui n’a rien perdu de son actualité, « La fabrique de la violence ». J’affirmais, dans « La démocratie emmurée », que « Jamais un gouvernement de gauche n’était allé aussi loin dans une entreprise de confiscation de la démocratie. » Je croyais alors que l’exercice de la violence d’Etat avait atteint un sommet. Aujourd’hui je dois constater que la répression du mouvement des Gilets jaunes, c’est 2016 puissance 10. Un président désorbité et un gouvernement en perdition tentent de se maintenir par la terreur.

Le témoignage qui suit constituera l’essentiel de la description des faits que je soumettrai à l’IGPN dans un signalement qui sera documenté par des photos, des vidéos et un certificat médical. Mes blessures ne sont pas graves. Ce qui est grave par contre, ce sont les circonstances et la nature des actes commis par des CRS. Ce sont aussi les ordres qui ont pu être donnés à ces derniers. Pour des raisons évidentes de solidarité avec toutes les autres victimes des violences policières dont on ne parle pas,  avec tous les Gilets jaunes, journalistes et militants bien plus gravement blessées que moi et dont on parle heureusement de plus en plus, je ne souhaite pas que mon cas soit décontextualisé. Il n’est malheureusement qu’un exemple parmi bien d’autres dans la longue liste des chairs meurtries, des corps mutilés et des esprits qu'on veut impressionner et asservir.

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J’ai été victime ce 2 février, à Strasbourg, lors de la manifestation de gilets jaunes, d'un tir tendu dans l’avant-bras (à  une vingtaine de mètres probablement), place des halles, vers 17h30. Je filmais et avais une attitude pacifique. Les gilets jaunes, abondamment gazés dans les minutes qui précèdent,  avaient quasiment vidé la place. Il restait des street-medics et encore une quinzaine de manifestants.  La tension était redescendue. Rien, strictement rien ne justifiait de nouveaux tirs. Il y en a eu trois, les deux premiers à la main et au sol, le troisième certainement au lanceur. Il était pour moi. La vidéo que j’ai prise au moment du tir permet d’identifier trois détonations.

Victime d'un tir tendu de grenade-Strasbourg-2 février 2019 © Maillard Pascal

Je pense avoir été visé intentionnellement, en vue de m’intimider. Je manifestais sans gilet jaune et avec mon brassard bien visible du Snesup.  Ils ne pouvaient pas ne pas m’avoir identifié : j’étais sur les lieux depuis 30 mn et avais filmé les CRS régulièrement, toujours à une vingtaine de mètres de distance. On peut observer ce que fait, à travers une veste de moto très épaisse, un tir tendu : un hématome de 7 cm avec peau arrachée au centre.

blessure-pascal-maillard-hematome-de-7-cm

 

On observe également une trace ronde et grise sur ma veste, d’un diamètre de 3 cm, diamètre équivalent à une tête de PLMP 7B. Imaginons que la grenade soit arrivée 50 cm au-dessus, au niveau de la tête et imaginons que je n’aie pas eu mon casque de moto, que je porte désormais à chaque manifestation. Ça donne à réfléchir... Il convient de rappeler qu’il est strictement interdit aux CRS de faire des tirs tendus avec un lanceur de grenade sur des personnes, et encore moins à des distances si rapprochées.

 

cercle-gris-de-3cm-veste-de-moto

J’ai tenté d’y voir plus clair sur les armes employées, en consultant des militants plus expérimentés que moi. Sur la vidéo les deux premières explosions correspondent incontestablement à des grenades de désencerclement dont l’usage est strictement réglementé : sommations (il n’y en a pas eu), et utilisation en cas de menaces graves sur les forces de l’ordre : ce n’était pas le cas, les CRS ayant fait irruption sur la place et progressant. Ils n’étaient pas encerclés. La troisième grenade explose à mes pieds : même détonation et même éclat lumineux que les deux précédentes. Question : par quoi a été provoqué la plaie à l’avant bras?

Hypothèse une : par un plot de la grenade de désencerclement arrivée à mes pieds. Mais j’aurais dû alors être touché sous le bras. Or la blessure est sur la face avant du bras, sur le dessus, face qui était face aux CRS. Par ailleurs je suis formel sur un point : impact au bras d’abord, puis explosion au pied une ou deux secondes plus tard.

Hypothèse deux, un peu plus probable : j’ai été touché au bras par un tir tendu de grenade lacrymogène traditionnelle qui a explosé ensuite à mes pieds. Cette hypothèse est confortée par la trace sur le blouson qui correspond à la dimension et à la couleur d’une tête de PLMP 7B. Le problème est cependant qu’il n’y a pas eu émission de gaz après l’explosion. Une PLMP 7B défectueuse? Ça arrive.

Hypothèse trois, que je ne peux totalement exclure et qui constituerait une circonstance aggravante pour les CRS : j’aurais été victime de deux tirs, un tir à la main d’une grenade de désencerclement qui a explosé à mes pieds, précédé de peu d’un tir de flash-ball qui m'a touché à l'avant-bras.

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J'espère bien sûr que l'IGPN pourra apporter des réponses à ces questions. Mais une question restera certainement sans réponse : dans l'hypothèse où le tir a bien répondu à un ordre, ai-je été visé parce que le fait de filmer a déplu aux autorités ou bien en raison de mon appartenance syndicale? Dans les deux cas, ce sont bien nos libertés fondamentales qui sont en cause. La "loi anticasseurs", loi hautement liberticide et loi de stricte circonstance, fera de centaines de militants et de citoyens des fichés potentiels et des "interdits de manifester". Des "interdits de liberté"...

Les DNA dans leur live de couverture de la manifestation du 2 février à Strasbourg, rapportent ceci : « La police affirme que chaque jet de lacrymogène faisait réponse à une agression ou une dégradation». Depuis quand la doctrine du maintien de l’ordre intègre-t-elle la Loi du talion ? « Œil pour œil » est-il le nouveau précepte des CRS ? Qui a donné des ordres en ce sens à Strasbourg ce 2 février ? Le préfet Marx ? Castaner qui donne des instructions aux préfets pour élever encore d’un cran la répression policière ? L’ouverture d’une enquête parlementaire sur toutes les violences policières s’impose. Comme s'impose l'interdiction immédiate des LBD et des grenades GLI-F4, avant que ces armes ne fassent des morts.

En définitive la répression massive vise trois effets. Tout d'abord vider progressivement les manifestations des participants les moins déterminés par une stratégie de la peur. Mais les Gilets jaunes ont appris la solidarité et la détermination : ils n'ont plus peur car ils savent que la peur est passée au sommet de l'Etat. Ensuite radicaliser les Gilets jaunes en exacerbant les violences afin de les isoler, de les discréditer et de légitimer la répression elle-même. Mais ils se soulèvent aujourd'hui unanimement contre la violence de l'Etat. Enfin interdire ou ralentir la convergence des Gilets jaunes avec les autres mouvements sociaux et les organisations syndicales. Mais les convergences se construisent déjà dans le bases et la journée de grève et de mobilisation du 5 février sera à cet égard déterminante, avec les lycéens qui refusent les réformes du Bac et du lycée, avec les étudiants opposés à la sélection et à l'augmentation des droits d'inscription, avec les fonctionnaires qui se battent contre la casse des service publics, avec les salariés du privé, les précaires, les sans-emplois et tous les Gilets jaunes qui montrent la voie de la grève générale.

Pascal Maillard

PS : On peut lire ICI un communiqué du SNESUP-FSU et  un autre de la FSU.

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