Serge Pey ou l’insurrection vivante

Serge Pey est une force qui va. Le poète d’action ne s’arrête pas de marcher. Pendant deux semaines, du 16 au 31 mai, vous pourrez le rencontrer sur routes et chemins, entre Toulouse et Collioure. Une marche pour Antonio Machado, le grand poète républicain espagnol, à l’occasion de la parution de son dernier livre : La Boîte aux lettres du cimetière.

Serge Pey est une force qui va. Le poète d’action ne s’arrête pas de marcher. Pendant deux semaines, du 16 au 31 mai, vous pourrez le rencontrer sur routes et chemins, entre Toulouse et Collioure. Une marche pour Antonio Machado, le grand poète républicain espagnol, à l’occasion de la parution de son dernier livre : La Boîte aux lettres du cimetière.

 

À Chiara

 

        La poésie est connaissance, salut, pouvoir, abandon. Opération capable de changer le monde, l’activité poétique est révolutionnaire par nature ; exercice spirituel, elle est une méthode de libération intérieure. La poésie révèle ce monde ; elle en crée un autre.

 

Octavio Paz, L’Arc et la lyre

 

Serge Pey est unique, parmi les plus grands, un poète et un penseur qui change le poème et la pensée, qui change la vie. Qu’on l’ignore tient à l’odeur de poudre qu’il porte sur ses vêtements, qui se propage dans tous ses livres, qui fait fuir les plus timides ou aimante à jamais ceux qui ont été saisis par la force d’insurrection de ses poèmes. Avec Serge Pey, ce n’est pas le poète qui est engagé, c’est le poème et l’art qui sont engagés, dans leurs formes-sens et dans cette incarnation vivante que sont la voix et un corps. La poésie se fait combat, « un mouvement inconnu de la liberté contre le mouvement général de l’oppression ». La poésie est aussi pour Serge Pey une action contre « l’exhibition des narcissismes autistes dans le supermarché de l’art » (Avertissement d’incendie). Le poème est ainsi une éthique et une politique. Avec son ami Henri Meschonnic, Serge Pey ne cesse de nous rappeler que « la poésie est contre le maintien de l’ordre ». Elle est en permanence ce que Serge Pey nomme « la conscience du réveil et des alarmes ».

 

Animateur de la Cave Poésie de Toulouse, Serge Pey est inséparablement poète, plasticien et théoricien. Son œuvre dépasse les frontières entre les arts, comme les oppositions entre le sonore et le visuel, le dire et le voir, l’écriture et l’oralité. La poésie d’action qu’il invente depuis plus de quarante ans n’est pas séparable d’une pensée théorique forte et d’un enseignement unique qu’il dispense à l’Université de Toulouse-Le Mirail où il est maître de conférences et où il dirige un séminaire de poétique et un atelier de poésie. Il a rassemblé en 2010 une part essentielle de sa pensée dans un ouvrage important qui est un long poème théorique : Lèpres à un jeune poète, Principes élémentaires de philosophie directe (Delit Editions, 526 pages).

 

L’œuvre de Serge Pey est considérable : cinquante livres de poèmes, des pièces de théâtre, des essais dont un livre sur Octavio Paz, des récits, des enregistrements sonores et des centaines de « performances » dans le monde entier. J’insiste sur les livres, même si Serge Pey a travaillé à déplacer le poème hors du livre, que ce soit par l’utilisation de bâtons, le récital d’action ou encore des spectacles de flamenco. Car Serge Pey est d’abord un écrivain. Les « performances » et l’importance de l’oralité ne doivent pas nous dispenser de le lire. L’oralité est dans l’écriture même, la voix dans le poème avant d’être dans sa profération.

 

Cette voix se développe aujourd’hui dans des récits-poèmes qui constituent l’allégorie de toute une vie et un combat contre l’oubli, l’oubli des républicains espagnols, l’oubli du franquisme, l’oubli de toute une part de l’histoire personnelle de Serge Pey, étroitement liée à celle de l’Espagne du 20ème siècle. En 2011 paraissait chez Zulma Le Trésor de la guerre d’Espagne. Ce mois-ci paraît chez le même éditeur La Boîte aux lettres du cimetière, un livre qu’il convient de tenir pour le second volet d’un ensemble dont on ne sait s’il est composé davantage de nouvelles ou de contes. Je crois que ce sont vraiment des poèmes. Car ces deux livres appartiennent aux grandes œuvres de la voix, au grand poème de l’oralité, non pas seulement parce Serge Pey y réinvente l’art de conter, mais parce qu’il y a paradoxalement une manière d’épopée dans la forme brève, l’invention d’un monde qui est tout ensemble une mythologie intérieure et l’histoire vraie des hommes. Ces poèmes de la vie et de la pensée sont à la fois l’écriture de ce qui accompagne tous les textes de Serge Pey, ces histoires qu’il raconte à ses amis depuis trente ans après ses performances, et des allégories mémorielles, politiques et oraculaires. Chaque récit, dans la beauté sidérante de sa fable vraie, devient l’enseignement d’un principe de philosophie, d’un principe de vie. Le dernier livre de Serge Pey est celui qui contient tous les autres et que tous les autres contiennent. Chaque livre est un arbre et cet arbre est un homme. Chaque livre de Serge Pey est une porte et cette porte devient une table où les invités sont des livres qui les observent avec des regards familiers.

 

 

Après sa marche du 1er mai 2013 pour la défense du peuple Huichol dont la terre est menacée par des multinationales (voir ici), Serge Pey marchera deux semaines durant, du 16 au 31 mai, avec ses amis et tous ceux qui veulent l’accompagner, pour porter sur la tombe d’Antonio Machado 400 lettres écrites par des jeunes de Toulouse et d’ailleurs. Il les déposera dans la boîte aux lettres qui se trouve sur la tombe du grand poète espagnol, prolongeant ainsi l’action de son propre père qui faisait écrire à Serge enfant des lettres à Antonio Machado. Le poète qui marche prolonge un tremblement d’éternité. Au lecteur de le vivre en proférant à son tour La Boîte aux lettres du cimetière, ou en accompagnant Serge Pey dans sa marche vers Collioure.

 

Pascal Maillard

 

Quatrième de couverture de La Boîte aux lettres du cimetière :

« Tout commence et s’achève avec la porte de la maison d’enfance. Comment accueillir son monde, un 1er Mai, quand il n’y a pas de table assez grande – tous les bergers descendus de la montagne, les ouvriers agricoles, les camarades fomentant la grève générale ? À bout de bras, le père extirpe alors de ses gonds la lourde porte qu’il vient lui-même de construire et la couche sur deux tréteaux. Pour l’enfant ébahi, c’est le monde qui s’inverse… »


PROLONGEMENTS : 

Serge Pey sera le mardi 13 mai à la Librairie Ombres blanches de Toulouse à 17h30 pour une présentation de LBoîte aux lettres du cimetière. On peut trouver l'itinéraire de la marche de Serge Pey sur le site de la Cave Poésie ou ici avec les principales étapes.


"L'avenir profond de la poésie" dans Serge Pey et l'internationale du rythme, parmi cinquante textes d'hommage au poète.

 

Un important N° de la revue DOCK(S) est consacré à Serge Pey. Très nombreux textes et DVD de performances.

Commandes à Revue DOCK(S) spécial Serge Pey

akenaton.docks2A@gmail.com, 04 95 21 32 90,

adresse : 7 rue Miss Campbell 20 000 Ajaccio

 

Sur Mediapart, outre le texte de Michael Löwy cité dans mon article, on pourra se reporter aux liens suivants :

- Trois poèmes dits par Serge Pey à l'occasion de l'hommage à Daniel Bensaïd ainsi qu'un texte d'hommage.

- Le blog de Serge Pey avec un poème et un texte.

- Patrice Beray évoque Serge Pey dans l'un de ses billets.


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Serge Pey 

LA BOÎTE AUX LETTRES DU CIMETIÈRE

UNE MARCHE POUR ANTONIO MACHADO

Toulouse 16 mai – Collioure 31 mai 2014

 

 

La poésie annule le temps mais, par ce geste, elle fonde aussi un souvenir absolu. Son travail de vérité convoque des parenthèses de l’avenir en révélant des passés et des présents que l’Histoire ne peut assouvir. Langue qui transforme la vie, et vie qui en retour la bouleverse, elle est la lumière d’un invisible qui raconte un monde qu’on ne voit pas à force de le voir. Le réel qui fuit devant nous chaque fois que nous voulons le saisir, revient dans nos bouches comme un couteau en faisant saigner nos paroles.

La poésie raconte des histoires de la poésie, et la poésie est une histoire que l’Histoire ne connaît pas. Exploratrice des inconnus du réel, elle devient l’inconnu fondamental qui nous constitue.

À l’heure où l’humanité oublie ses poèmes, le devoir de la poésie a le devoir de toutes ses mémoires.

Ainsi sur les routes et les paysages des tourismes de la mer, jadis hérissés de barbelés et de tours de contrôle,  qui se souvient encore des exilés d’une République de poètes qui ont marché dans notre histoire comme des paroles debout ? 

N’oublions pas. En 1939, talonnés par les troupes franquistes, cinq cent mille républicains espagnols arrivent à la frontière française, où pour nombre d’entre eux, les attendent les camps de concentration, la mort par maladie, et bientôt pour beaucoup la déportation. Parmi eux, marche en titubant, le poète magnifique des transparences : Antonio Machado. Il est âgé de 64 ans. Il est exténué. Avec sa mère, ils vont descendre à Cerbère dans un fourgon cellulaire. Leur première nuit en terre exilée se passe ainsi dans un wagon oublié, dans le froid, sur une voie de garage de l’Histoire. Le mercredi 22 février, à trois heures et demie de l’après-midi, il meurt tandis que sa mère agonise dans la même chambre.

La nouvelle de la mort du poète se répand très vite parmi les exilés catalans et espagnols.

Mais aujourd’hui, beaucoup l’ont oublié. Les fonctionnaires patentés de notre civilisation de l’oubli organisent méthodiquement l’effacement de l’histoire.

Une poignée de marcheur de la poésie pourtant se la rappelle, dans ses poings et ses chansons.

Dans une époque où les poèmes sont jetés dans les caniveaux de l’école et les tout-à-l’égout de la marchandise, la poésie doit inventer de nouvelles pages pour s’écrire. Ainsi est notre marche. 

Le 16 mai 2014 je vais partir de l’avenue Antonio Machado, adresse historique de l’Université de Toulouse-Le Mirail, et marcher jusqu’au cimetière de Collioure où se trouve la tombe d’Antonio Machado.

Un poète est aussi un facteur. Dans ma sacoche je porterai des centaines de lettres écrites par des enfants que je posterai sur la tombe de Machado le samedi 31 mai, à 11 h du matin. Une des rares tombes du monde où est érigée une boîte aux lettres.

Sur tout ce parcours, je vais remonter le canal du Midi jusqu’à Carcassonne et traverser les Corbières jusqu’à la Méditerranée. Mes étapes de poésie : Ramonville, Castelnaudary, le seuil de Naurouze, Bram, Carcassonne, Mayronnes, Laroque de Fa, Cucugnan, Quéribus, Tautavel, Rivesaltes, Elne, Saint Cyprien, Argelès, Perpignan…

Tout au long de cette marche de quinze jours, j’évoquerai la mémoire de la poésie, ainsi que l’Odyssée des exilés de la République espagnole. 

Une halte de résistance sera effectuée à chaque camp de concentration qui a vu la détention de ceux qui voulaient réaliser l’espérance.

Cette marche est aussi une marche pour la poésie, cassée et sacrifiée par ce temps des assassins.

La mort du poète est celle de la poésie qui doit sans cesse renaître de ses cendres pour se réinventer.

Antonio Machado n’est pas seulement une rue anonyme dans un quartier de Toulouse.

La tombe d’Antonio Machado est aussi un berceau qui accueille nos naissances. Sa boîte aux lettres, comme une bouche, est là pour témoigner.
Les centaines de lettres qui m’ont été confiées sont un appel aux vivants.

J’évoquerai ainsi avec mes pieds, ceux que mon ami Rafael Alberti avait nommé jadis les « poètes du sacrifice » : Federico García Lorca, assassiné dans un ravin de Viznar (Grenade)  et Miguel Hernández, mort de tuberculose à la prison d’Alicante. J’associerai également la mémoire de Walter Benjamin à Port-Bou, dont le nom porte celui de la fin d’un voyage, ce bout du port, là où une mer infinie nous attend.

Le dernier vers d’Antonio Machado, griffonné sur un bout de papier froissé, retrouvé dans sa poche était le suivant :

« Estos días azules y este sol de la infancia »

 

« Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance » sont les nôtres.

Ma marche, notre marche, sera celle d’une victoire et non celle d’une « retirada ».

Antonio Machado ne s’est jamais retiré. La poésie non plus.

Nous avons des pieds dans la bouche qui ne s’arrêtent pas de marcher.

  

Serge Pey, Avril 2014


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