Censure et renoncements : le gouvernement de la honte

Ce gouvernement socialiste doit partir. Toute honte bue, il s’est couché devant les petites foules réactionnaires et fascisantes. Est-ce par peur, incompétence ou électoralisme stupide, qu’il les légitime et les renforce ? Le renoncement des socialistes à leurs dernières convictions est le signe de leur fin. On attend en vain du président un sursaut républicain.

Ce gouvernement socialiste doit partir. Toute honte bue, il s’est couché devant les petites foules réactionnaires et fascisantes. Est-ce par peur, incompétence ou électoralisme stupide, qu’il les légitime et les renforce ? Le renoncement des socialistes à leurs dernières convictions est le signe de leur fin. On attend en vain du président un sursaut républicain.

Non seulement le peuple subit la pire des politiques néolibérales qui soit, non seulement il s’enfonce dans la crise, le chômage et la pauvreté, non seulement les services publics qui sont le bien de tous sont affaiblis ou démantelés, mais toutes celles et tous ceux qui nourrissaient encore quelques fragiles espoirs de progrès social et d’avancées dans les domaines de l’égalité, des libertés, des droits ou de la politique familiale, en sont pour leurs frais. Dans le très volumineux Livre noir des renoncements de ce gouvernement, une page et un chapitre resteront marqués du sceau de l’infamie. La page en question porte comme date « Le 3 février 2014 ». Au lendemain de la « Manif pour tous », Jean-Marc Ayrault, doublé par un « Premier ministre bis » de l’Intérieur qui jette aux orties la PMA, annonce que la loi sur la famille ne sera pas adoptée en 2014. Premier renoncement qui provoque la jubilation des droites réactionnaires. Les députés socialistes mangent la moitié de leur chapeau et gardent l’autre pour le lendemain.

Le second renoncement ne porte pas de date. Il s’est développé sur la durée, pendant une année certainement, à l’abri de tous les regards, sournoisement, comme un président « normal » sait si bien le faire : il s’agit de la lente et méticuleuse censure que Lucie Delaporte a soigneusement consignée dans un article du 6 février. Il a fait l’effet d’un tremblement de terre à toutes celles et tous ceux qui se mobilisaient au même moment pour faire reculer les réactionnaires et les manipulateurs qui trompent des millions de parents. Le mot « genre » est banni du dictionnaire de la République. Seconde victoire pour les anti-genre de tous poils et caution pitoyable apportée à l’offensive idéologique et religieuse contre l’Ecole. Sont ainsi fragilisées quarante années de recherches pour asseoir toute la richesse de la notion de genre, qui est aujourd’hui utilisée communément dans une dizaine de champs disciplinaires. Sont mis à mal aussi les luttes féministes et le combat pour l’égalité des droits qui ne sauraient se satisfaire de la parité promue par les socialistes, et qui demeurera une coquille vide aussi longtemps que les conditions sociales et professionnelles effectives des femmes n’évolueront pas. Evolution qui passe évidemment par la promotion de l’égalité à l’école et dans l’ensemble du système éducatif.

Cette censure constitue une insulte à l’intelligence, au devoir et au courage politique élémentaires qui consistent à expliquer le sens d’une réforme. Une insulte à l’intérêt public. Une insulte à la recherche et à l’université française, méprisée et appauvrie comme jamais par ce gouvernement. Une insulte à l'Ecole et à tous les enseignants qui ont œuvré à l’ABCD de l’égalité et dont les travaux pédagogiques se trouvent amputés d’un outil méthodologique fondamental, le tout dans une situation ubuesque : « Vous n’utiliserez plus ce mot parce qu’il fait peur, même s’il n’y a pas d’autre mot pour désigner ce qu’il désigne ! ». Je pose alors la question suivante : dans quel régime politique censure-t-on l'usage d'un mot? Plus avant, c'est aussi une insulte faite à l’adoption du "mariage pour tous", qui restera probablement la seule avancée sociale de ce gouvernement, et certainement du quinquennat d’un président, du genre renégat. Le mot est fort, je le sais, mais, à la lettre, il signifie ceci : celui qui a renié ses engagements, ses convictions et son parti. Le mot est donc exact.

Car l’homme qui a congédié sans ménagement la « première dame de France», pouvait-il avoir un grand souci des questions de genre ? Le président qui, le 30 janvier dernier, lors de sa visite à l’Université de Strasbourg, ne donne même pas la parole à sa ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pouvait-il avoir un grand souci des questions de genre ? Ce qui ne l’empêche nullement de soutenir la même ministre quand celle-ci veut enseigner la culture de entrepreneuriat dès la maternelle, alors que son gouvernement affaiblit au même moment la culture de l’égalité entre les sexes. Tout ceci, très petit, dessine le portrait triste d’un président des renoncements, qui sait cependant prendre appui sur les vices de la Vème République pour gouverner seul et mal, et qui ne sait plus où aller quand il est dans l’adversité, sinon au renoncement, et à sa perte, et avec lui à la perte des valeurs qui sont celles de sa fonction. C’est son pacte d’irresponsabilité, entre lui et lui-même.

Au sommet de l’impopularité, certains auraient osé l’intelligence de vraies réformes, économiques, sociales et audacieuses. Si possible un peu de gauche. Et bien non ! Les seules auxquelles on a droit, désespèrent un peu plus ce qui reste du peuple de gauche, et le peuple en entier. Elles annoncent les pires naufrages. Ce pouvoir, ainsi que le pensent certains analystes, serait-il tétanisé, impuissant, confus et désordonné ? Peut-être moins qu’on ne le pense. Car il sait dire non à la vraie gauche et aux syndicats, en ne cédant sur rien. Il sait par ailleurs très bien dire oui au MEDEF. Et nous avons appris ces derniers jours qu’il pouvait aussi dire oui aux forces de la réaction, au conservatisme et à l’extrême droite. Il a au moins la vertu d’une certaine cohérence idéologique : la pleine adhésion au néolibéralisme, le courage politique en moins, et la trahison en plus. Il devra donc en assumer les conséquences, non devant le choix des électeurs – sur ce point, aucune illusion : le pire est certain -, mais devant le peuple en colère.

A la stratégie du contournement des obstacles politiques succède ainsi la double marche-arrière.  La première allait dans le mur. La seconde nous conduit au précipice. Imaginant pouvoir désamorcer la montée des droites réactionnaires et extrêmes, il ne manque pas de s’aliéner les faibles soutiens qu’il lui reste sur sa « gauche », tout en provoquant les foudres légitimes de la vraie gauche. Ce faisant, il prend le risque majeur de fédérer plus encore les oppositions des extrêmes, une frange non négligeable des classes populaires de gauche les plus défavorisés n’étant pas insensible aux discours de l’extrême droite. Sur fond de montée de l’anti-républicanisme, dans un contexte idéologique où l’Etat, la Finance, l’Education nationale et le "Système" sont jetés à la vindicte populaire par la nébuleuse des nouvelles droites, la fusion des idéologies est en marche. Le grand confusionnisme règne, la perte des repères atteint des sommets. Et quand un pouvoir cède à l’obscurantisme, fait le jeu de toutes les confusions, perd lui-même ses principes et ses repères, il est à craindre qu'il fasse le nid du néo-fascisme qui vient.

Face à cela que peu imaginaient au mois de mai 2012, il ne reste plus aux citoyens, encore épris de démocratie et de valeurs humanistes et républicaines – espérons qu’ils sont encore majoritaires -, qu’une seule issue : se battre tout à la fois contre un gouvernement de la honte et contre cette honte brune qui monte, inexorablement. Il faudra arrêter les deux, pour ne pas prendre le risque de perdre ce qui est si fragile et si précieux : la dignité et la liberté. Et je pense avant tout à la dignité et à la liberté des femmes, qui continuent d'être opprimées partout.

 

Dans une lettre à son ami Herbert Belmore, le 23 juin 1913, le jeune Walter Benjamin s'interrogeait ainsi : "Masculin et féminin ne sont-ils pas extrêmement mêlés dans l'être humain! Et ainsi tu comprends que dans une réflexion sur la culture j'estime un peu primaire la typologie "homme", "femme". Pourquoi en rester si souvent à cette distinction (comme principe conceptuel? Bien!). Mais si l'on vise le concret, l'atomisation doit aller beaucoup plus loin, jusqu'à l'individualité la plus singulière. L'Europe est faite d'individus (comportant chacun du masculin et du féminin), non pas d'hommes et de femmes."

Walter Benjamin encore, dans le dixième fragment de l’un de ses tout derniers textes de 1940, intitulé Sur le concept d’histoire, écrivait ceci : « A cet instant où gisent à terre les politiciens en qui les adversaires du fascisme avaient mis leur espoir, où ces politiciens aggravent leur défaite en trahissant leur propre cause, nous voudrions arracher l’enfant politique du monde aux filets dans lesquels ils l’avaient enfermé » (traduction de Maurice de Gandillac). Entre lucidité et utopie, les mots du penseur juif allemand prennent aujourd’hui une résonance toute particulière.

Enfin, dans une version rédigée en français par Walter Benjamin lui-même, le fragment N° 10 s’achevait ainsi, en manière d’avertissement : « Il faudra déranger sérieusement les habitudes les plus chères à notre esprit. C’est à ce prix seulement qu’on concevra un concept de l’histoire qui ne se prête à aucune complicité avec les idées de ceux qui, même à l’heure qu’il est, n’ont rien appris ». Les socialistes n’ont rien appris.

 

Pascal Maillard

 

PS 1 : Sur le sujet très sensible de nos libertés fondamentales, je ne crois pas inutile de rappeler qu’il revient à ce gouvernement d’avoir fait adopter le 18 décembre dernier, dans le cadre de la Loi de programmation militaire, un article (art. 20) qui autorise l'extension des écoutes administratives à toutes les personnes suspectées d'un délit quelconque. Chaque citoyen pourra être traité comme un terroriste potentiel. Le texte de loi est ici. Jacques Attali lui-même s'en est ému dans le JDD. Et le philosophe Giorgio Agamben a écrit un très important article sur le sujet dans le Monde diplomatique du mois de janvier. L'obsession sécuritaire est pour lui l'une des premières atteintes à notre démocratie. Les socialistes ont inventé le "Patriot Act" à la française.

Si j’évoque ici ce bel exemple d’une gauche sécuritaire et liberticide - Manuel Valls en est le premier idéologue dans ce funeste gouvernement -, c’est que l’on vient de me transmettre un document singulier, qui en dit long sur la conception que notre gouvernement se fait de l’enseignement. Il s’agit d’une invitation lancée à des professeurs de lycée pour une conférence-débat initiée par le « Trinôme académique : Education nationale, Ministère de la défense, Institut des hautes études de la défense nationale ». A cette occasion, peut-on lire sur cette invitation, « le chef de bataillon Y, vous présentera la pédagogie mise en oeuvre au sein des Centres de formation initiale de l’armée de terre pour éduquer et instruire ses jeunes soldats. Vous découvrirez l’importance du formateur appelé cadre de contact, ses similitudes avec l’enseignant, et les pratiques pédagogiques transférables dans votre enseignement ». A défaut d’un transfert de la cause égalitaire, les socialistes promeuvent le transfert de la pédagogie militaire. Sans commentaire.

PS 2 : Sur la supposée "théorie du genre" lire ici la très belle tribune publiée par une dizaine de chercheurs.

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