«Je suis gréviste», Lettre d'une enseignante à ses collègues

Publication de la lettre bouleversante d'une professeure de français. «La colère est trop grande dans ce pays et l’injustice sociale trop criante — on le voit depuis plus d’un an avec le mouvement des Gilets jaunes — pour que n’apparaisse pas chez les profs et dans tous les autres corps de métier l’expression d’un ras-le-bol sur les conditions de travail par exemple. Tout est lié.»

 

Chers et chères collègues du Collège,

 

Voilà plusieurs jours que j’aimerais parler à chacun-e d’entre vous, mais vous l’avez peut être remarqué, je n’en ai guère le temps.

J’espère que vous prendrez celui de lire ces lignes qui me trottent dans la tête depuis plus d’une semaine, peut-être depuis beaucoup plus longtemps en fait.

 Par quoi commencer ? Tellement d’événements, d’idées, de rencontres, de rage et d’espoir se bousculent depuis le 5 décembre que je ne sais par quel bout le prendre. Alors je vais faire comme si je pouvais enfin faire ce que la grève ne me permet pas en ce moment : me poser un peu en salle des profs, m’assoir, prendre un café, et papoter tranquillement avec l’un ou l’une qui passe par là.

 J’ai la sensation, que certain-e-s d’entre vous m’évitent, pour le peu que je passe ces derniers temps en salle des profs. Comme l’impression que le contact est coupé. Alors je vous écris.

 Je suis gréviste. Nous sommes plusieurs grévistes, certains « en reconductible » depuis jeudi 5 décembre, d’autres qui font grève à chaque « grande date » d’appel national à la grève.

 Bon.

 Vous me connaissez assez — pour la plupart d’entre vous —pour savoir que vous ne couperez pas à un argumentaire sur la fameuse « utilité de la grève ». Et je connais assez bien la plupart d’entre vous pour m’économiser un peu et ne pas vous faire une cours d’histoire, donc ça ne sera pas si long.

 Depuis le 5 décembre je passe le plus clair de mon temps éveillé à tenter de convaincre des collègues, mais aussi d’autres salarié-e-s, de s’y mettre. Je suis passée dans des collèges, des lycées, des écoles primaires, des bureaux de poste, dans la rue. D’autres sont allé-e-s dans des entreprises, voir les cheminots. Qui n’ont pas besoin de nous pour s’y mettre mais justement ça fait du bien de les rencontrer. Je précise au passage pour ceux et celles qui ne le savent pas qu’ils nous donnent un coup de main pour aller voir d’autres collègues d’ici et d’ailleurs et aider à l’amplification du mouvement.

 Et voilà ce que j’entends, le plus souvent : « la grève, ça sert à rien. », « Je la ferai quand tout le monde la fera. » « J’aimerais vraiment bien, mais là je ne peux pas, financièrement, tu comprends… »

 Et inlassablement, je répète — la répétition est la base de la pédagogie, ah ah ! — nous répétons devrais-je dire, car à ma connaissance nous sommes plusieurs dans ce collège, ici et ailleurs, grévistes « illimités » (comme disent les élèves), ou « perlés », à répéter certaines choses que certain-e-s n’entendent pas. Ou ne veulent pas entendre.

 Les collègues très engagés dans le mouvement et qui voulaient en rencontrer d’autres, ont fait le même constat que moi. Il n’est plus temps de ménager des susceptibilités, ni de brosser les collègues dans le sens du poil.

 Alors je vous transcris ce qui s’est dit là, ce qui se dit parmi tous les grévistes, je crois : c’est de la mauvaise foi. C’est de l’évitement, du déni. Et pour moi, en dernière analyse, c’est aussi du désespoir. Si tu continues à me lire, mon collègue, ma collègue, et j’espère de tout mon cœur que tu n’as pas directement mis ces pages à la corbeille quand tu as vu de qui elle était signée, je pense que tu sais.

 Tu sais que tes enfants si tu en as préfèreront avoir une retraite décente, te voir aussi à la retraite dans des conditions décentes, qu’avoir tout autre chose. Que ton entourage sera fier (enfin je l’espère pour toi) de toi parce que cette année ton cadeau sera pour tout le monde.

 Tu connais certainement des gens moins fortunés que toi qui s’engagent dans une, deux, plusieurs journées de grève. Ou qui participent au moins en venant aux manifestations, parce-que ça aussi, ça compte dans un mouvement général en construction. Comme compte toute action de relai d’information, de discussion, de soutien. En passant merci aux collègues, aux autres travailleurs qui descendent prendre un café, juste prendre un café lorsque nous distribuons des tracts ou saluer amicalement ceux des piquets de grève.

 Tu sais aussi qu’un mouvement se construit, et que si on attend que tout le monde s’y mette, il n’adviendra jamais. Parce que ce « tout le monde », c’est toi !

 Qu’on ne sait jamais si « ça va marcher », et que la seule chose à faire c’est justement de tout faire pour que « ça marche ».

 Tu sais très bien que les grèves d’une journée ne servent qu’à manifester son mécontentement, mais qu’elles n’ont jamais fait reculer ni plier un gouvernement, jamais suffi à éradiquer l’injustice. Tu me répondras que pourtant les syndicats multiplient ces appels à des journées isolées, dispersées, inutiles. Et je te répondrai plus longuement un autre jour sur la question.

 Tu connais probablement mieux que moi les dates des grandes grèves qui ont permis aux travailleurs de conquérir certains de nos droits sociaux les plus importants, les mouvements qui ont fait reculer l’injustice, les révoltes victorieuses qui nous permettent aujourd’hui de croire — même si on fait tout pour les occulter ou nous les faire oublier — en notre capacité collective de construire un monde meilleur. Ce n’étaient pas des grèves d’une journée. Ce n’étaient pas des jacqueries éphémères. Et si aujourd’hui certain-e-s d’entre nous au collège en sont déjà à 8 jours de salaires en moins, ce n’est pas parce qu’ils ou elles sont fous, utopistes, « jeunes » ou donneurs de leçons. C’est parce qu’ils savent qu’il n’y a pas d’autre solution, qu’ils ou elles sont convaincu-e-s de l’importance de la cause à défendre, et que même si la plupart d’entre eux / elles n’ont pas d’enfants, à la fin du mouvement, quelle qu’en soit l’issue, ils sauront qu’ils auront fait ce qu’ils pouvaient.

 Je fais ce que je peux. D’autres collègues, syndiqué-e-s ou pas, ou l'ayant été, font la même chose. Mais il nous faut être plus nombreux encore dans le département, ici et ailleurs. On me dit gentiment de « prendre soin de moi ». Mais je prends soin de moi, de nous !

 Cela sera certes plus facile pour moi, pour nous, si nous nous sentons soutenu-e-s. Nous aurons plus de temps pour faire ce que nous avons à faire si nous sommes plus nombreux, et je ne parle pas seulement du nombre de grévistes. Je parle aussi de ceux et celles qui veulent faire quelque chose, agir, même une heure par-ci par-là.

 Pour ceux et celles qui n’en auraient pas encore conscience, sachez qu’à ma connaissance nous sommes quelques profs dans le département à faire grève « à temps plein » pour que ça marche. Nos horaires dépassent largement l’amplitude du Code du Travail  ;-) et nous sommes occupés presque chaque minute de notre temps éveillé à construire ce mouvement pour que « ça marche ».

 Je n’ai pas parlé des retraites, ni de l’élargissement des revendications qui émerge depuis quelques jours, vous en savez certainement plus que moi là-dessus : la colère est trop grande dans ce pays et l’injustice sociale trop criante — on le voit depuis plus d’un an avec le mouvement des Gilets Jaunes — pour que n’apparaisse pas chez les profs et dans tous les autres corps de métiers l’expression d’un ras-le-bol sur les conditions de travail par exemple. Tout est lié, et il faudra vous informer rapidement sur la « réforme » de la Fonction Publique pour comprendre l’importance de tout mettre en œuvre pour gagner la bataille en cours, car gagner ici et maintenant, c’est gagner aussi pour les autres batailles. Le gouvernement a peur, nous sommes à même de le faire reculer, et ce n’est pas le moment de faiblir !

 J’espère ne pas me tromper en affirmant que vous êtes une majorité dans cette salle des profs à être révoltés, à vouloir « faire quelque chose ».

 Que pouvez-vous faire ? Ce n’est pas à moi de vous le dire. Enfin, si, je ne cesse de vous dire depuis que je travaille parmi vous que seule l’action collective fonctionne, et que dans beaucoup de cas la grève est nécessaire. Même si d’autres choses sont manifestement possibles que nous pouvons trouver d’autres modes d’action, je reste persuadée que la grève générale reconductible et le blocage économique du pays est la seule arme réellement efficace que nous ayons.

 Je sais que la plupart d’entre vous voulez agir. Alors proposez-moi, proposez-nous. Une bonne dizaine de collègues sont prêts et prêtes à construire ensemble au collège. À faire en sorte que nous participions de la manière la plus efficace possible et à notre façon à l’ « effort de guerre » dans la lutte en cours. Et cela se décide ensemble. Chaque action compte.

 J’espère vous voir, et je ne suis pas la seule, aux manifestations dans la rue, aux tractages, aux piquets de grèves et aux ouvertures d’autoroutes.

 Il est 6h41, je ne cesse de dire que je n’ai pas de temps, mais je n’ai pas l’impression d’en avoir perdu.

 Allez bise cher-e ( ?) collègue,

 

A… , professeure de français

  

PS : Si je ne signe pas syndicalement, ce n’est pas que je me cache (ce ne serait pas possible  ;-). C’est d’ailleurs mon engagement au sein de mon syndicat qui me permet de me battre aujourd’hui comme je le fais, mais là n’est pas la question. Je ne signe pas syndicalement et je m’adresse à vous en tant que collègue, car certains ont peur des « étiquettes », et j’espère qu’ainsi tout le monde prendra la peine de lire ces pages.

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