10 000 morts pour des élections?

Telle est la question que l’on est en droit de se poser après la nouvelle vidéo produite par le collectif Rogue-ESR, en collaboration avec le séminaire « Politiques des sciences » de l’EHESS. Les chercheurs démontrent qu’une anticipation de la mesure de confinement de seulement trois jours aurait conduit à deux fois moins de morts pendant le premier pic épidémique.

« La mort, plus nue que la vérité » est le titre de la dernière vidéo qu’un collectif interdisciplinaire de chercheurs publie en annexe de la seconde partie de « Penser la pandémie »  que j’ai relayée dans mon précédent billet. L’objet de cette analyse qui se base sur des données objectives est de comparer le nombre de décès survenus dans différentes villes et différents pays. Les questions sont les suivantes : peut-on affirmer scientifiquement que le confinement a préservé des vies? Peut-on montrer que d’autres politiques publiques, moins liberticides, eussent été préférables? L’Allemagne a-t-elle mis en œuvre des politiques publiques plus efficaces que la France, l’Angleterre ou l’Italie? Y-a-t-il eu à Marseille un surcroît d’efficacité par rapport à Paris, Strasbourg, Rennes ou Bordeaux? 

Plus avant, cette démonstration permet de souligner la responsabilité, directe ou indirecte, des acteurs politiques et des diverses autorités administratives et scientifiques qui n’ont pas su ou pas voulu anticiper une décision de confinement que toutes les informations connues ou disponibles rendaient nécessaire bien en amont du 17 mars. Ce sont des milliers de vies qui auraient pu être sauvées par une simple anticipation du confinement de quelques jours. Combien? Probablement entre 10 et 15 000 selon la démonstration des chercheurs. Ainsi, parce que l’exemple est aussi cruel que remarquable, il convient de rappeler les faits qui se sont déroulés en Alsace la semaine du 9 mars, soit 8 jours avant le début du confinement.

  • Le 8 mars est pris la décision de fermer écoles, collèges et lycées dans le Haut-Rhin où se développe le plus gros foyer épidémique de France. La décision de fermeture court du lundi 9 mars au lundi 23 mars.
  • Cette décision de fermeture est assortie d’une mesure d’interdiction faite aux écoliers, collégiens et enseignants de sortir de leur département dans le cas où ils seraient scolarisés ou enseigneraient dans le Bas-Rhin.
  • Alors que cette mesure s’appliquait également aux élèves de CPGE et de BTS, décision est prise le lundi 9 mars au soir d’autoriser tous les élèves et enseignants de CPGE et BTS domiciliés dans le Haut-Rhin à se rendre dans le Bas-Rhin, y compris de retourner dans les internats. Le mardi 10 mars au matin, à 8h21, la directrice de cabinet de la rectrice de Strasbourg écrit ceci à tous les directeurs d’établissement concernés : « Le principe arrêté est que les élèves POST-BAC du Haut-Rhin peuvent à nouveau être accueillis dans leur lycée du Bas-Rhin.». Voir le communiqué du SNESUP-FSU ICI.
  • Parallèlement les étudiants et personnels de l’Université de Strasbourg et de tous les autres établissements d’enseignement supérieur d’Alsace continuent de se déplacer librement d’un département à l’autre, et à l’extérieur de l’Alsace, et ceci jusqu’à la date du confinement, à savoir le 17 mars.

Trois questions méritent d’être posées et devront faire l’objet d’enquêtes, aussi bien sanitaires, administratives que judiciaires :

  1. Quelle est la chaine de décision qui a conduit à l’autorisation de circulation du 9 mars et quelle autorité est, in fine, administrativement responsable de cette décision potentiellement criminelle ? L’ARS, le Rectorat, la Préfecture ?
  2. À combien peut-on estimer le nombre de personnes contaminées et de personnes décédées la semaine du 9 mars en raison de la décision de libre circulation entre le Haut-Rhin et le Bas-Rhin ?
  3. Dans quelle mesure la décision politique de tenue des élections municipales le 15 mars a-t-elle pu avoir une incidence sur la décision de libre circulation des personnes en Alsace, et en particulier des étudiants et enseignants du supérieur ? À combien peut-on estimer le nombre de personnes contaminées et de personnes décédées en Alsace en rapport avec l’organisation et la tenue de ces élections ?

Pascal Maillard

Sources et bibliographie ICI

Penser la pandémie (annexe de la partie 2) : La mort, plus nue que la vérité. © Politique Des Sciences

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