Pinar Selek : vers l’acquittement définitif

La journée du 11 juin a été décisive dans l’évolution du dossier politico-judiciaire qui oppose depuis 16 ans la sociologue exilée en France au pouvoir turc. La Cour de cassation d’Ankara a annulé sa condamnation à la prison à perpétuité. Une première victoire qui montre que la mobilisation a été payante. Mais il reste une étape judiciaire à franchir avant l’acquittement définitif.

La journée du 11 juin a été décisive dans l’évolution du dossier politico-judiciaire qui oppose depuis 16 ans la sociologue exilée en France au pouvoir turc. La Cour de cassation d’Ankara a annulé sa condamnation à la prison à perpétuité. Une première victoire qui montre que la mobilisation a été payante. Mais il reste une étape judiciaire à franchir avant l’acquittement définitif.

 

Le verdict du procès en appel du 30 avril dernier avait été mis en délibéré au 11 juin (voir mon précédent billet). Il s’agissait pour les avocats de Pinar de démontrer les nombreuses irrégularités qui avaient entaché le procès du 24 janvier 2013 à Istanbul qui s’était soldé par une condamnation à la prison à vie. Depuis le 30 avril, même si l’audience avait permis à la défense de Pinar de présenter des preuves irréfutables de son innocence, les risques de nouvelles pressions politiques sur les juges laissaient inquiets les avocats de la sociologue et ses multiples soutiens. De plus le contexte politique en Turquie, entre répression des forces démocratiques et scandales politico-financiers qui déstabilisent le pouvoir d’Erdogan, faisait craindre le pire.

Le délibéré du jugement était donc attendu dans un contexte de forte tension, où l’espoir se mêlait à l’angoisse. En cas de rejet de l’appel, plus aucune voie de recours n’était permise par le système judiciaire turc : Pinar était condamnée alors à l’exil perpétuel et sa famille soumise à des réparations financières considérables pour l’indemnisation des victimes d’un accident que le pouvoir et la justice turcs ont maquillé en attentat : l’explosion du Marché aux épices d’Istanbul en 1998 qui a fait 7 morts et des dizaines de blessés. Mais les juges de la Cour suprême d’Ankara semblent avoir délibéré en toute indépendance et ont entendu les plaidoiries des avocats de Pinar : le jugement du très controversé procès du 24 janvier a été annulé et un nouveau procès en cour d’Assise à Istanbul devrait se solder par un acquittement définitif.

Il convient cependant de rester prudent et de maintenir toutes les formes de mobilisation en soutien à Pinar : la justice turque, soumise à des pressions diverses et prise dans les réseaux militaro-mafieux de l’Etat profond (sur le « deep state » en Turquie voir cet entretien de Pinar avec Joseph Confavreux), nous a trop habitué, dans ce dossier comme dans bien d’autres, à des retournements de situation et des jugements arbitraires. Il ne faut compter que sur les forces démocratiques en Turquie et les mobilisations nationales et internationales pour imposer à ce pays le respect du droit et l’indépendance de la justice.

Le courage de Pinar Selek, qui n’a pas faibli un seul instant pendant ces 16 années de lutte acharnée, a valeur d’exemple pour toutes celles et tous ceux qui se battent contre les injustices et toutes les formes d’oppression et de domination. Au-delà du respect et de l’admiration que suscite la longue lutte de Pinar Selek, l’écrivaine et sociologue nous montre les seules voies d’espérance possibles dans un contexte de destruction des libertés et des valeurs démocratiques, en particulier en cette terrible époque de montée des périls nationalistes et identitaires : le sens du bien commun, l’obstination dans la résistance et la force de la solidarité dans les luttes collectives.

 

Pascal Maillard 

 

Pour plus d'informations consulter le site suivant : http://www.pinarselek.fr . Voir aussi la conférence de presse par visioconférence, en grande partie restituée par Jean-Claude Meyer sur le blog La Feuille de Chou.



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UNE JOURNEE AVEC PINAR SELEK


Pour Alain et tous les cheminots qui luttent 

pour préserver le bien commun

 

Pour la première fois depuis la naissance en 2012 du collectif de solidarité et du comité de soutien universitaire, l’attente fébrile du verdict n’a pas eu lieu à Strasbourg, où Pinar était habituellement entourée de ses ami(e)s, membres d’associations LGBT, militants politiques et syndicaux, étudiants, chercheurs, militants des Droits de l’homme ou simples citoyens convaincus par la justesse d’une cause à défendre et parfois fascinés par une femme dont l’optimisme, la générosité et la joie de vivre n’ont jamais été altérés par des années de persécution. Pinar n’a pas voulu en ce 11 juin, pourtant si important, changer quoi que ce soit à son agenda. Résister, c’est d’abord ne pas céder au calendrier de la justice turque et continuer coûte que coûte le travail de chercheuse, d’écrivaine et de militante. Elle a donc accepté une double invitation à Lyon, au Congrès d’Etudes du SNESUP-FSU en fin de matinée et en soirée une présentation de son dernier livre en librairie. Pinar, après avoir soutenu son doctorat à l’Université de Strasbourg, est depuis début juin « chercheuse invitée » à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon qui lui a décerné l’an dernier le titre de Docteur honoris causa. Afin de garder un contact direct avec ses ami(e)s strasbourgeois et les journalistes locaux, une liaison par visioconférence a été mise en place entre l’Université Lyon 1 et l’Université de Strasbourg, ce qui témoigne une fois de plus de l’implication des diverses communautés universitaires dans le soutien à Pinar.

 

La journée commence à 9h avec un rendez-vous dans un café au centre de Lyon. Sont présents une équipe de tournage d’ARTE, une journaliste d’un grand quotidien turc, une amie de Pinar venue spécialement de Marseille, deux membres du collectif parisien et des militants lyonnais venus spontanément et dont Pinar a fait récemment la connaissance. Il y a là des étudiants de SUD et quelques militantes d’associations LGBT. Sentiment de se connaître depuis longtemps, y compris les journalistes que l’on tutoie très vite. Pinar a cette faculté de susciter sympathie spontanée et effusions généreuses qui font les solidarités vraies. Les formalités comme les positions sociales ne tardent jamais à disparaître.


Entre deux prises Pinar ne cesse de répondre aux multiples demandes d’interview sur son portable. Une toutes les cinq minutes, ce qui ne lui laisse pas le temps de l’analyse collective avec ses amis et lui donne à peine l’opportunité de répondre aux appels de sa famille et de ses avocats. Elle a le temps de me dire que son père a pleuré en apprenant le verdict. Alp Selek, 84 ans et infatigable avocat de sa fille, a fait spécialement le voyage d’Istanbul à Ankara pour entendre de la bouche du juge l’annonce du jugement. J’imagine la beauté des larmes retenues sur le visage de ce vieil homme, droit et fier, à la fois doux et solide comme un roc, toujours aussi combattif malgré les épreuves de l’injustice.

 

A 10h30 il est temps de se rendre à l’Université de Lyon 1 où se déroule le Congrès du SNESUP-FSU, une organisation syndicale de l’enseignement supérieur qui, avec d’autres, a apporté son soutien à la sociologue. Pinar est attendue pour 11h. Certains prennent le tram et je m’engouffre avec Pinar dans la mini d’un journaliste. Deux entretiens encore, le temps du trajet, dont Yves Izard de France-Info. Pinar qui n’a évidemment pas dormi de la nuit est fatiguée. Elle tente de rester concentrée et pèse chacun des mots d’une langue qui n’est pas la sienne. Dans l’amphi du congrès Pinar est accueillie par une standing ovation qui se renouvellera après sa prise de parole. Les universitaires qui représentent une quarantaine d’établissements ne cachent pas leur admiration et reconnaissent dans Pinar l’un des combats les plus importants qui soit pour la liberté de la recherche et la défense des droits. L’émotion et la solidarité vraie sont palpables et en voyant les yeux humides de l’un des co-secrétaires généraux, je pense aux larmes de joie d’Alp Selek.

 © ©Didier Chamma © ©Didier Chamma

 

Après un repas au restaurant universitaire de La Doua où Pinar a devisé sur l’avenir de l’enseignement supérieur et les solidarités internationales, il est temps de retrouver les amis de Strasbourg qui doivent assurer dans une salle de l’université une permanence de 11 à 16h pour échanger les informations et les analyses, en lien avec la Turquie et Lyon. A 13h50 coup de fil de Christine qui me fait sentir qu’on s’impatiente du côté de Strasbourg : ils sont déjà installés dans la « Salle rouge ». Pinar répond à une dernière interview, met son portable en veille et nous entrons enfin dans la salle de visioconférence. Instant de vive émotion où les mots qui nous manquent se transforment en applaudissement, cris de joie et youyou.

 © © Didier Chamma © © Didier Chamma
En face de nous, entassés dans la petite salle rouge, les collègues du comité de soutien universitairese mêlent aux amis du collectif de solidarité, et parmi eux de nombreux journalistes (de Reuters à France 3, en passant par les DNA et Top Music) qui veulent recueillir les premiers sentiments de Pinar. Le président de l’université et des élus de la Ville de Strasbourg prennent aussi la parole. Après 18 mois de soutien unitaire de multiples associations, partis politiques et organisations syndicales, après deux procès et l’envoi en Turquie de deux délégations, après des centaines de lettres de soutien récoltés, des AG, des soirées de débat et des dizaines de réunions de préparation des actions, les soutiens de Pinar sont à la fois fatigués et très heureux : le combat commence à porter ses fruits. Nous sentons confusément qu’après le 11 juin, ce ne sera plus pareil. Une porte s’est entrouverte. Il va falloir l’ouvrir complètement pour que le vent de la liberté puisse passer et porter Pinar jusqu’aux rives du Bosphore. La seule raison pour laquelle le pouvoir turc pourrait ne pas souhaiter que Pinar retourne dans son pays serait qu’il considère que cette liberté est un danger pour lui. Le régime conservateur et autoritaire d’Erdogan a raison de craindre cette liberté : tôt ou tard c’est elle qui impulsera la révolution démocratique qui ouvrira les portes des prisons turques qui enferment aujourd’hui des centaines d’opposants au régimes : journalistes, syndicalistes, artistes, défenseurs des minorités ou simples citoyens engagés. La sociologue ne les oublie pas quand  elle conduit ses recherches sur les formes de domination dans la société turque.

La journée du 11 juin s’est achevée par un grand moment de sociologie politique, comme on peut en entendre dans les universités populaires, quand Pinar a trouvé les ressources pour présenter à 19h, à la librairie Terre des Livres, sa dernière publication : Service militaire en Turquie et construction de la classe de sexe dominante, Devenir homme en rampant (L’Harmattan, 2014). Je n’en ferai pas la recension mais on peut lire ici la préface importante de Jules Falquet. J’arrive un peu en retard et me faufile au premier étage de la librairie. Des personnes resteront 90 minutes assises dans l’escalier, et même au rez-de-chaussée sans voir la sociologue, restant là debout, simplement pour l’entendre expliquer les cinq étapes de la construction de l’identité masculine dans la société turque. Rendre accessible à ce qu’on nomme le « grand public » un ouvrage de sociologie est une qualité rare, et aujourd’hui plus que nécessaire. Pinar y excelle et le public a du mal à la quitter. On se retrouvera naturellement à une vingtaine d’inconnus familiers à la terrasse d’un kebab voisin. Pinar a déjà de nombreux amis à Lyon. Même le journaliste d’ARTE nous a rejoints. Il partira bientôt  en reportage pour la Syrie, en passant par la Turquie. On commence à s’inquiéter de notre train pour le retour à Strasbourg, mais on est très heureux que les cheminots résistent à la destruction des politiques libérales. Pinar me dira au sujet de cette grève : « C’est bien quand il se passe quelque chose ». Avec Pinar il se passe toujours quelque chose. Et cette chose se nomme l’amitié et la solidarité.

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