Tombent les masques!

Le scandale d’Etat de la pénurie de masques, largement documenté, masque un autre scandale : celui des masques « grand public » dont la promotion et la très large diffusion se font en dépit du devoir d'information élémentaire et des règles sanitaires attendues.

Nos gouvernants adorent-ils les déguisements ? Célèbrent-ils jeux, mensonges et travestissements ? Nous ne sommes pas dans des « Fêtes galantes », ni dans un tableau de Watteau. Et si nous risquons de nous retrouver comme « masques et bergamasques » de Verlaine, « Tristes sous nos déguisements fantasques », ce ne sera pas pour cause de mélancolie, mais parce que la Direction générale des entreprises (DGE) et la Direction générale de l’Armement (DGA) auront validé et promu la fabrication industrielle et artisanale de dangereuses passoires. Je publie l’analyse éclairante d’un universitaire bien informé, à laquelle j’ajoute quelques considérations personnelles.

 

Qu’est-ce qu’un masque « grand public » ?

L’incapacité du gouvernement à se procurer des masques homologués (masques chirurgicaux et surtout ffp2 ou ffp3, seuls en mesure de protéger le porteur de la contagion par voie aérienne) a conduit à l’invention d’une nouvelle catégorie de masques dits « grand public », désormais obligatoires dans un certain nombre de situations (transport en commun, accueil du public…). Sentant la bonne affaire, quantité d’industriels, grands et petits, se sont donc précipités dans la fabrication de ces masques, sous le patronage de la Direction générale des entreprises du ministère de l’Economie et des finances. 

Ces masques sont présentés comme ayant une capacité de filtration des particules de 3 micron de 70% (catégorie 2) ou 90% (catégorie 1), c’est-à-dire pour la catégorie 1 supérieure à celle des masques fpp1 (80%) et proche de celle des masques ffp2 (95%). Mais alors pourquoi le port des masques « grand public » est-il interdit au personnel soignant ? Ce n’est pas seulement parce qu’ils ne répondent à aucune norme ou homologation (tout au plus une simple « spécification » élaborée à la hâte), c’est surtout que les chiffres avancés, quoique rapportés partout par des médias devenus les caisses de résonance de la propagande gouvernementale, ne correspondent pas à la réalité. S’agissant ostensiblement d’une question de santé publique, on aurait aussi pu penser que le ministère de la Santé jouerait un rôle de premier plan dans cette opération. Mais il n’en est rien, au point que son fondement juridique apparaît au détour d’un amendement au code général des impôts complété d’un arrêté du 7 mai 2020 qui fait bénéficier la vente des masques « grand public » de la TVA à taux réduit.  Il faut se rendre à l’annexe de l’arrêté du 7 mai 2020 pour trouver la définition des masques en question, dont l’efficacité de filtration doit être vérifiée en suivant un protocole issu le 25 mars par la direction générale de l’armement. Ce protocole décrit bien trois « étapes de validation » : essais sur matériaux anti-aérosols, essais sur tête anthropomorphe, essais sur porteur. Sauf que … seuls les essais sur matériaux anti-aérosols sont pris en compte pour la validation des masques « grand public », ainsi qu’il est précisé dans le tableau de l’annexe 3 (Descriptif des échantillons). Les capacités de filtration annoncées et validées sont donc uniquement celles des matériaux utilisés pour les fabriquer, quelle que soit leur géométrie, et nullement celles des masques eux-mêmes. C’est toute la différence avec les masques de la série ffp dont la norme qui les régit prévoit un pourcentage maximum de fuite au visage (8% pour les masques ffp2, 2% pour les ffp3). La différence est de taille quand on sait que l’efficacité d’un masque chute radicalement avec les fuites.

Alors, souhaitons-nous porter des masques conformes au code du travail, ou des masques conformes au code des impôts ?

Michel Carpentier, universitaire

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Voici quelques travaux pratiques qui confirment l’analyse de Michel Carpentier. Je précise que je les conduis en tant que membre d’un CHSCT qui se bat depuis deux mois, contre vents et marées, pour imposer le port permanent du masque à tous les personnels de l’université de Strasbourg, et ceci contre une présidence obtuse et même des scientifiques inconséquents, à l’image du Doyen de la Fac de Médecine qui a proclamé dans une vidéo toujours en ligne sur la page d’accueil du site unistra et dont je ne parviens pas à obtenir le retrait malgré trois demandes : « Dernier point : il n’est pas nécessaire de porter des masques, de manière préventive... » ( à 3:45 mn). Ubuesque et criminel ! La farce macabre dure depuis deux mois…

Inquiet des conditions de protection des personnels de mon université, et plus encore de toutes celles et tous ceux qui portent des masques dits « grand public » dans les transports, au travail ou en société, je sonne l’alarme et je dénonce avec bien d’autres les administrations, les pouvoirs publics, les autorités sanitaires, les scientifiques et les hommes politiques qui diffusent, à travers la promotion des masques « grand public », une illusion de protection.

J’ai donc reçu il y a deux jours 10 masques tissus dits « grand public », commandés il y a deux semaines. Ils ont été testés DGA UNS 1. En voici les spécificités techniques et le rapport d’essais effectué par la DGA. Le label DGA rassure et fait croire à une homologation ou une certification. Le document avertit qu’il n’en est rien. Et le produit que j’ai testé plusieurs heures me semble dangereux. Une fois positionné le mieux possible, sa très faible perméabilité à l’air crée des fuites monstrueuses sur les côtés et au sommet du masque, au point qu’on a très vite de la buée sur les lunettes. Une obstruction par une pression sur les ouvertures conduit à une extrême difficulté à respirer. Aucun test de port du masque n’a été effectué et son ergonomie le rend impropre à une quelconque fonction de filtration.

C’est uniquement un masque "anti-projection". Le label « Filtration garantie » est par conséquent trompeur. Le danger consiste ici à donner l’illusion d’une protection. Il est à craindre que l’écrasante majorité des masques grand public aient les mêmes défauts. En outre un masque sans pince-nez descend mécaniquement à chaque mouvement du menton. Il est incompatible avec l’exercice de la parole, et donc impropre à une vie sociale et encore plus à l’enseignement. 

Une visière est probablement moins dangereuse dans la mesure où elle ne donne pas l'illusion de la filtration et où on n’est pas obligé de la repositionner.  Or il n’y a rien de pire que de repositionner un masque régulièrement. Si vous sentez votre respiration au niveau de vos yeux, n’utilisez pas le masque. Ou alors vous devrez porter des lunettes étanches.

On attend d’un masque trois qualités élémentaires : une bonne étanchéité de toute sa périphérie (qualité de l’ergonomie), une faible résistance respiratoire et une filtration de qualité. En outre il doit être confortable. Les FFP2 ou FFP3 d’une marque bien connue ont toutes ces qualités. Leur coût est inférieur à la majorité des masques « grand public » dont un capitalisme criminel inonde les supermarchés et le web marchand avec la bénédiction de la DGA, de plusieurs ministères et des élus de la République.

Il convient certainement de préférer les masques tissus conçus par des petites mains qui respectent les normes et ont des qualités ergonomiques souvent supérieures aux produits commerciaux dont on parle ici. Mais dans tous les cas les employeurs qui ont une obligation de protection de leurs salariés devraient mettre à leur disposition des masques certifiés et homologués, de type ffp2.

Pascal Maillard

PS : Pour contextualiser les propos de Jean Sibilia, Doyen de la Fac de médecine de Strasbourg, dans la vidéo toujours en ligne à cette heure, je décide de rendre public mon message du 3 avril adressé au président de l'université, au Directeur général des service et à la directrice de la communication. Je le copie ci-dessous en supprimant des adresses mail. A l’occasion de deux CHSCT j’ai demandé officiellement le retrait de la vidéo. Deux fois la réponse du président a été vaguement positive avec la réserve suivante : « Oui, mais à la date de mise en ligne de la vidéo (autour de 10 mars) tout le monde était certain que les masques ne servaient à rien. Le savoir a évolué depuis. » Le mensonge est justement là. Début mars de nombreux scientifiques soulignaient la fonction protectrice des masques, leur utilité et même leur nécessité. Il est grave que des personnels de santé, des médecins et des scientifiques aient  énoncé des mensonges ou des contre-vérités pour excuser la pénurie et protéger en priorité les soignants. Le mensonge n’a pas protégé les soignants. Des centaines ont été contaminés par défaut de protection. Des dizaines sont morts. Combien de vies auraient pu être épargnées si on avait recommandé dès début mars la fabrication et le port de masques, même artisanaux? 

De: "pas.maillard" 

Objet: Communication sur l'inutilité des masques

Date: 3 avril 2020 à 01:55:54 UTC+2

À: Michel Deneken , Armelle Tanvez 

Cc: DEHAN Frederic (DGS)

Bonsoir,


Je découvre à l’instant que la vidéo du doyen de la fac de médecine qui recommande de ne pas porter de masque (3:45) est toujours en ligne sur la home du site.
Par ailleurs la page sur les gestes barrière comporte encore la mention suivante : 

• "Ne pas porter de masque si on n’est pas malade »

Je pense qu’il serait prudent de retirer la vidéo ainsi que cette mention. On ne peut persister aussi longtemps à répéter les fautes et les mensonges du gouvernement quand ils ont eu des effets aussi dramatiques que ceux que nous connaissons.

Bien à vous,

Pascal Maillard

Membre du CHSCT

Mise à jour du 19 mai : La vidéo de Jean Sibilia proclamant l'inutilité des masques a été retirée ce jour de la page d'accueil du site internet de l'Université de Strasbourg


 

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