Continuité ou rupture pédagogique?

« Confidence d’un confiné : ne plus faire cours me manque. Ça, c’est une rupture, pas une continuité ». Publication d'une lettre envoyée cette nuit aux personnels de l'université. Contre la rupture numérique, la taylorisation des enseignements et le confinement des esprits.

Bonsoir,

Voici le message envoyé ce jour à tous les personnels de l’université de Strasbourg par l'intersyndicale. Je joins à ce mail la motion du CHSCT adoptée à l’unanimité le vendredi 13 et qui a fait l’objet d’un refus du président, lequel a été rattrapé par les décisions nationales. Il nous a accordé seulement un représentant des personnels dans la cellule de crise. Dimanche après-midi on y est allé à trois : à contexte exceptionnel, décisions exceptionnelles. On a obtenu une réunion le 20 pour valider le Plan de continuité d'activité, qui est toujours à l’état de brouillon. On a demandé une nouvelle réunion ce jour pour rendre des avis urgents sur de multiples questions. 

Lundi c’était un peu l’anarchie sur le campus. J’avais demandé dimanche qu’ils désactivent les badges d’accès aux bâtiments et ne valident que les accès des personnels essentiels, mais ils n’ont pas voulu au prétexte qu’il fallait laisser les collègues récupérer leurs affaires. Evidemment beaucoup de collègues dans les bureaux et les labos et des contaminations en plus… 

Aujourd’hui c’était plus calme, mais des cas de contamination sont signalés et la mise en place du télétravail est chaotique. Le diktat de la « continuité pédagogique » - concept dont il convient de faire la critique - se traduit par la découverte d’une fracture numérique béante dans les usages, les pratiques et dans la possession des outils. L’injonction à mettre en ligne ses cours prend des  formes parfois autoritaires. Ou alors on découvre des collègues fiers de montrer leur dernières innovations et autorisés à les envoyer en exemple à tous les personnels enseignants. Alors que des personnes meurent dans l'hôpital de la même ville, alors que des étudiants et des médecins qu’on a formés dans cette université travaillent sans les protections rudimentaires qu’ils devraient avoir et exposent leur santé et peut-être leur vie, j’ai trouvé qu’il y avait une indécence inouïe à se lancer dans cette folie de la continuité pédagogique.

Je ne mettrai pas un seul cours en ligne. J’aurai de nombreux échanges avec mes étudiants, ils auront des supports de travail en ligne, ce que je fais depuis des années. Ils travailleront beaucoup, mais il n’y aura aucun cours. Il n’y pas de continuité pédagogique sans cours. La situation effective de l’enseignement dans les universités françaises est la suivante : une rupture pédagogique, une rupture de la relation pédagogique. Ce qui se passe et s’invente dans les nouvelles relations entre des étudiants et des enseignants confinés, n’est pas de l’ordre de la continuité pédagogique. C’est tout autre chose.

Pour ce qui est des cours, je dirais ceci : chaque cours mis en ligne aujourd'hui c’est une fraction de poste qui sera perdue demain. C'est une main mise dans l'engrenage de la taylorisation de nos enseignements, après celui de la recherche. Mais il y a encore plus grave : c’est ouvrir la possibilité d’être dessaisis de ce qui fait le plus propre de notre subjectivité, de ce que nous inventons dans nos cours et nos recherches et qui se promène à tous les vents sous la forme d’un écrit privé de sa voix. Or il n’y a pas de cours sans des voix vivantes incarnées dans des corps, sans la présence d’un regard, sans l’expérience d’un langage qui invente l’inconnu grâce à l’écoute et la présence d’un autre. Un cours, c’est une incarnation. Ce n’est pas un écran. Ce n’est pas ce devant quoi je suis 18h par jour depuis que je ne fais plus cours. 

Confidence d’un confiné : ne plus faire cours me manque. Ça, c’est une rupture, pas une continuité.

Bien à vous,

Pascal Maillard

PS 1 : Un exemple de dispositif digne d'intérêt.

PS 2 du 18 mars à 14h30 :  L’urgence sanitaire requiert d’appeler tout le monde à la plus grande prudence et à la responsabilité. Les représentants des personnels dans les CHSCT ont un rôle majeur à jouer. Il peuvent sauver des vies, surtout dans un contexte où des présidences et des directions d’université, souvent débordées ou mal informées, n’appliquent pas les règles de précaution et de sécurité qui s’imposent. Il faut être inflexible avec elles et imposer le plus haut degré de sécurité. Aucun personnel dans les locaux universitaires sans masques FFP2 et sans gants. Décontamination de tous les locaux occupés. Que les CHSCT prennent des avis en urgence et les fassent respecter. C’est une question d’heure !

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Santé, sécurité et solidarité : nos priorités

Lettre ouverte de l’intersyndicale de l’Université de Strasbourg

L’épidémie du coronavirus prend des proportions dramatiques et met de nombreuses vies en danger. Nous devons affronter cette situation de crise sanitaire majeure avec efficacité et détermination, calme et solidarité, aussi bien dans notre université, nos organismes de recherche, que dans nos vies personnelles et au sein de la société.  

Une décision de fermeture de notre établissement a été prise avant-hier après des tergiversations regrettables de la présidence la semaine dernière, laquelle s’est opposée à la demande unanime des membres du CHSCT de l’université (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) de fermer immédiatement notre établissement. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui et nous nous en félicitons,  même si nous a été rapporté que lundides personnels étaient parfois au travail dans des conditions non conformes aux règles de sécurité attendues, ce qui a pu les mettre en danger, et à travers eux mettre d'autres personnes en danger. 

Ce faisant, nous estimons que les priorités de notre université dans les circonstances actuelles devraient être les suivantes :

  1. En tout premier lieu et avant toute autre considération, garantir la santé et la sécurité de tous les étudiants et personnels, en particulier des plus précaires et des plus fragiles, ainsi que celle de leurs proches. Les prérogatives des organes de contrôle de la situation sanitaire doivent être respectées. Le CHSCT doit continuer à être “consulté sur la teneur de tous documents se rattachant à sa mission, et notamment des règlements et des consignes que l'administration envisage d'adopter en matière de santé et de sécurité”. Les personnels doivent être assurés que leur absence ne leur sera pas préjudiciable, sous quelque forme que ce soit, et que leur salaire sera bien mis en paiement, y compris celui des vacataires déjà précarisés et des contractuels dont les contrats devront parfois être prolongés .
  1. En second lieu garantir la solidarité et la cohésion entre tous les membres de notre communauté, notamment par le traitement le plus bienveillant possible de toutes les difficultés individuelles générées par la crise. En aucun cas ces difficultés ne doivent être source d’un stress supplémentaire et ne doivent conduire les personnels à se mettre en danger. La cohésion des équipes et la bonne entente sont dans les présentes circonstances plus importantes que les objectifs fonctionnels à atteindre et la performance des individus. Les personnels qui ne peuvent télétravailler pour des raisons diverses (nature du travail, manque de formation ou déficit d’équipement) ne doivent pas se sentir mis au ban de notre communauté. Les frais générés par ce télétravail (notamment ceux de télécommunication) devront être pris en charge par l’université.
  1. Enfin la continuité des activités scientifiques et pédagogiques est bien sûr essentielle, mais elle n'aura aucun sens si elle fait passer au second plan la santé, la sécurité, la solidarité et la réussite de nos étudiants. Un recensement des étudiants isolés devrait être fait, et un plan nourriture/logement devrait être élaboré en lien avec le CROUS et les représentants de la Région et de l’État.  Il convient de veiller à ce que la fracture numérique ne porte pas préjudice aux étudiants les moins favorisés et il faut le plus rapidement possible anticiper le retour à la normale en intégrant que certains étudiants ont dû rentrer dans leurs familles loin de Strasbourg, en libérant leur logement, comme le CROUS les y a incités. Il est aussi important de penser aux étudiants réalisant une partie de leur formation à l’étranger en leur garantissant que la validation de leur parcours, ne souffrira pas des décisions prises ici comme là-bas.

 

Cette crise est l’occasion de revenir aux valeurs de solidarité et de fraternité, mais aussi de retrouver le temps de la réflexion et la distanciation nécessaire  à l’activité de production et diffusion de la connaissance, loin des conséquences délétères du nouveau management public et des faux-semblants de la pseudo-excellence. Cette exigence s’impose à l’ensemble des personnels, à notre intersyndicale, comme à l’équipe présidentielle. Nous resterons à l’écoute de toutes et tous pour défendre ces valeurs et les intérêts des personnels qui pourraient être mis en difficulté dans cette période.

 

SNESUP-FSU, SNASUB-FSU, SNCS-FSU, CNT-STP67,

SES-CGT, SNTRS-CGT, FO-ESR 67,

Sud Education Alsace, Solidaires Etudiant-e-s Alsace

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Université de Strasbourg

Motion du CHSCT du 13 mars 2020 

Les représentants des personnels du CHSCT de l’Université de Strasbourg regrettent que toutes les mesures utiles à la prévention des risques de contamination par le Covid-19 n’ont pas été prises en amont de la décision de fermeture des universités. Ils rappellent que le président d’université a une obligation légale de garantir la sécurité et la santé des personnels et qu’il dispose de toute l’autorité suffisante pour prendre des décisions de fermeture de bâtiment, de suspension d’activité ou d’événement, de banalisation des cours ou de report d’examen. Les représentants des personnels au CHSCT déplorent de ne pouvoir disposer que d’une ébauche de Plan de continuité d’activité (PCA), sans aucune annexe disponible à ce jour. Ils demandent que au moins deux représentants du CHSCT soient intégrés à la cellule de crise et au groupe de suivi du PCA. Ils demandent la programmation d’une prochaine réunion du CHSCT en vue d’adopter un PCA complet d’ici une semaine. Sans attendre cette séance ils demandent que l’université soit mise d’office au niveau 3 du PCA à compter du 16 mars 2020 : fermeture des bâtiments, suspension des enseignements et activité des laboratoires réduite au strict nécessaire.

Adoptée à l’unanimité

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